Semaine du 25 au 31 mai 2016 - Numéro 1128
Ataba : Survivre après le drame
  Suite à l'incen­die qui a rava­gé des cen­taines de maga­sins au quartier commercial d'Al-Roweï, les commerçants tentent tant bien que mal de reprendre leurs activités. Reportage.
Ataba : Survivre après  le drame
L'incendie a duré plus de 15 heures et a touché 4 immeubles adjacents (Photo: Mohamad Maher)
Hanaa Mekkawi25-05-2016

En s’approchant de la zone d’Al-Roweï au quartier d’Al-Ataba, on peut consta­ter l’ampleur des dégâts. Les immeubles sont noirs de suie, les visages baignés par tristesse. L’un des plus grands centres commerciaux du Caire a été détruit par le feu, début mai. Un gigantesque incendie a alors ravagé ce centre et s’est rapidement étendu à quatre immeubles adjacents, dont des entrepôts de marchandises, ce qui a accéléré la propagation du feu. Depuis, les forces de sécurité ont bouclé toutes les ruelles qui y mènent. Pour des raisons de sécurité, il est interdit de pénétrer dans cette zone commerciale, excepté pour un nombre limité de personnes : le risque d’effon­drement des murs de l’immeuble concerné existe toujours.

Voir cet endroit déserté est une scène pénible dans un quartier d’habitude encombré, réputé pour être le symbole de la prospérité, englobant toutes sortes de commerces et où l’on vend des marchandises à bon prix. Un endroit où tout le monde se sent satis­fait : les marchands, car c’est leur gagne-pain, et les clients, car ils trou­vent ce qu’ils désirent et à des prix modestes. C’est le centre de vente de vêtements et chaussures importés ou livrés par les usines des alentours qui a été touché. Excepté le dimanche, jour de repos, l’endroit est densément peuplé et le va-et-vient ne s’arrête pas, de jour comme de nuit. Actuellement, l’image est complètement différente. Pas de clients, ni de marchandises, juste des bâtiments incendiés, des marchands désespérés, des journa­listes et des policiers qui mènent leur enquête. Une image d’autant plus sombre que les commerçants s’atten­daient à une belle saison qui vient de commencer.

Une saison prospère qui a viré au cauchemar
Cela fait plusieurs semaines en effet que tout le monde se prépare à une saison prospère : début des vacances d’été, approche du Ramadan et des jours de fêtes. Du coup, les magasins et les entrepôts de stockage étaient remplis à craquer. D’où l’ampleur de la catastrophe. Tout ou presque a brûlé et les pertes matérielles des commer­çants sont considérables. Certains d’entre d’eux risquent même la prison, comme l’affirme Abdel-Wahab, un commerçant du quartier. « On m’a téléphoné pour me dire qu’il y avait un incendie, et quand je suis arrivé, le feu avait tout détruit. Jamais je n’ai vu ça, il y avait un épais nuage de fumée et des colonnes de flammes gigan­tesques, on est resté là à regarder la scène, impuissants. Trois parmi ceux qui ont essayé de sauver leurs mar­chandises sont morts étouffés », dit Abdel-Wahab, qui possède plusieurs magasins, et qui affirme que ses pertes ont dépassé le million de livres.

Cet incendie a duré plus de quinze heures et a touché quatre immeubles adjacents. Chaque bâtisse est compo­sée de plusieurs étages et chaque étage est divisé en magasins et en entrepôts de stockage. Que ce soit des hommes d’affaires qui importent des marchan­dises et font le commerce en gros, ou des marchands ambulants qui ont réservé leur place sur le trottoir et tous les intermédiaires, tout le monde est perdant d’une manière ou d’une autre. « Etant sûr des profits en cette période de l’année, j’ai acheté beaucoup de marchandises et sans les avoir payées. J’ai signé des reconnaissances d

dette. Maintenant je ne sais plus quoi faire », dit Hassan, marchand ambu­lant. Lui, qui passait sa journée à crier pour attirer la clientèle, vendant des chaussures pour femmes et enfants étalées sur un drap par terre, se trouve aujourd’hui dans une situation bien difficile. Il gagnait entre cinquante et cent livres par jour. Le tiers de cette somme allait dans sa poche et le reste à celui qui lui a livré la marchandise, lequel fait la même chose avec un plus grand commerçant et ainsi de suite. Une chaîne qui fonctionne en harmo­nie. « Je travaille ici depuis quinze ans. Au début, j’accompagnais mon père alors que j’avais à peine treize ans. Aujourd’hui, je dois tout recom­mencer à zéro, je n’ai pas d’autre choix. La table modeste sur laquelle j’exposais ma marchandise servait à nourrir ma petite famille composée de ma femme et mon enfant, en plus de ma mère et mes soeurs qui vivent encore en Haute-Egypte et attendent que je leur envoie un peu d’argent chaque mois », lance tristement Ali, marchand ambulant. Ce dernier rêvait de devenir un jour un grand commer­çant et avoir plusieurs magasins.

Plateforme du commerce bon marché

Ataba : Survivre après le drame
De nouvelles marchandises et les commerçants c'est l'espoir de reprendre le . (Photo: Mohamad Maher)

Al-Roweï, un souk fondé à l’époque de Nasser, est une véritable plate­forme du commerce bon marché au Caire. Avec le temps, c’est devenu le passage obligé des jeunes qui rêvent de faire fortune, à l’instar des exemples de réussite de marchands ambulants devenus de grands com­merçants puis des hommes d’affaires. La majorité sont natifs de Haute-Egypte. Des générations perpétuent leur savoir-faire en commerce aux suivants. Avoir une place à Al-Roweï se transmet d’une génération à l’autre. « Les étrangers n’ont pas de place parmi nous. Au fil des années, les habitants et les marchands qui ne faisaient pas partie de notre monde ont fini par quitter le lieu. On en pro­fite alors pour louer sa place et rame­ner nos proches et nos connais­sances », explique Réda, fier d’avoir commencé comme marchand ambu­lant. Réda, natif de Sohag, est arrivé au Caire il y a une vingtaine d’an­nées, il était accompagné de son oncle, déjà grand commerçant à l’époque. Aujourd’hui, il possède cinq magasins et travaille comme intermédiaire entre les marchands de gros et ceux de détails. Il perçoit une commission de la part des deux. « J’ai du mal à croire que j’ai tout perdu en un jour », dit Réda.

Recommencer malgré tout

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Le souk est déserté par les clients. Il n'y a que des et des policiers qui mènent (Photo: Mohamad Maher)

Et les histoires de pertes, il y en a beaucoup. Comme celle d’un grand commerçant qui a perdu une marchan­dise évaluée à 15 millions de livres. Ou encore celle d’un autre qui a fait sortir de son bureau les restes brûlés d’une somme de 60 000 dollars.

Malgré cela, le sentiment qui domine est qu’on veut tout de suite reprendre le boulot. « On attend seulement que les autorités nous autorisent à restau­rer nos magasins », commente Chérif, dont le magasin en triplex a été brûlé. Chérif et les autres affirment qu’ils ne veulent rien, seulement qu’on les auto­rise à travailler. Une chose qui, selon les responsables, peut prendre du temps. D’après eux, il faut d’abord s’assurer de l’état des immeubles. « En fait, c’est de cela qu’on a peur, car il se pourrait que la commission chargée d’évaluer la conformité de ces immeubles ordonne de les démolir à cause des dégâts causés par l’incen­die. Si ça arrive, on sera dans la rue », dit Chérif. L’inquiétude est d’autant plus grande que la majorité des com­merçants ne sont pas assurés, et mêmes si les autorités parlent d’éven­tuels dédommagements, ils ne couvri­ront pas les pertes.

Malgré cela, Chérif et les autres essayent de tenir le coup. Chaque jour, tous les marchands sont présents du matin jusqu’au soir. Certains s’atta­blent dans les terrasses des cafés pour s’organiser et réfléchir à ce qu’ils doi­vent faire. D’autres se rendent à la municipalité pour demander s’ils peu­vent restaurer leurs magasins. D’autres encore sont à la recherche d’appels d’offres de sociétés de construction pour prendre en charge la restauration. Les employés sont aussi présents au milieu des ruines. Ils essaient de net­toyer les magasins des détritus de l’incendie tout en mettant en danger leur vie, en respirant l’odeur de la fumée ou en risquant de recevoir un pan de mur sur la tête. « Si je prends de tels risques, c’est parce qu’il en va de la survie de ma famille », lance Farès, employé dans un magasin. « C’est une communauté qui ras­semble des milliers de familles qui n’ont rien d’autre pour gagner leur vie », conclut Chérif d’une voix qui se mêle à celle du bruit des bulldozers, seul héros de la scène en ce moment à Al-Roweï.

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(Photo: Mohamad Maher)



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