Semaine du 25 au 31 mai 2016 - Numéro 1128
Tunisie : Une mutation et des interrogations
  Avec l'officialisation d'une séparation entre le politique et le religieux, le parti islamiste tunisien Ennahda fait peau neuve pour garantir sa survie politique.
Tunisie : Une mutation et des interrogations
Le congrès d'Ennahda s'est tenu en présence de milliers de personnes, dont celle, remarquée, du président tunisien Béji Caïd Essebsi.
Abir Taleb avec agences25-05-2016

Dans son 10e congrès, tenu du 20 au 22 mai près de Tunis et qualifié d’historique, le parti islamiste tuni­sien Ennahda a annoncé sa trans­formation en parti civil et la séparation entre ses activités politiques et religieuses. Ennahda est un « mouvement tunisien qui évolue avec (...) la Tunisie », a dit dimanche à la presse son leader, Rached Ghannouchi, qui, sans surprise a été réélu lundi à la tête de cette formation. « Nous nous dirigeons de manière sérieuse, cela a été adopté aujourd’hui, vers un parti politique, national, civil à référent islamique, qui oeuvre dans le cadre de la Constitution du pays et s’inspire des valeurs de l’islam et de la moder­nité », a-t-il déclaré. Cette évolution, en gesta­tion depuis quelques années selon le parti, est présentée par les responsables d’Ennahda comme le résultat de l’expérience du pouvoir et du passage de la Tunisie de la dictature à la démocratie suite à la révolution de 2011. C’est ce qu’a affirmé le vice-président d’Ennahda, Abdelhamid Jlassi, selon lequel ce changement s’explique plus largement par la réalité tuni­sienne post-révolutionnaire. Faisant référence au fait que ce parti était longtemps interdit et habitué à opérer dans la clandestinité, Abdelhamid Jlassi a déclaré à la radio privée Mosaïque FM : « En temps de dictature, les résistants (...) font de la politique dans tous les domaines : défense des droits de l’homme, syn­dicalisme ou même scoutisme. Mais le jour où vient la bénédiction de la liberté, il n’y a plus de nécessité de se cacher ou de faire de la politique de manière déguisée ».

Concrètement parlant, après ce congrès, « il n’y aura plus le mouvement Ennahda, jadis construit sur un modèle frériste (dérivé des Frères musulmans, ndlr) avec des branches actives dans l’action sociale, éducative, carita­tive, religieuse et politique », explique Hamza Meddeb, chercheur associé à l’Institut universi­taire européen de Florence, cité par l’AFP. Ces dernières seront prises en charge par un réseau associatif organiquement extérieur au parti, bien qu’idéologiquement proche. Ennahda se définit donc désormais comme un parti « civil » et démocratique, dont le lien à l’islam devient de l’ordre du « référentiel ».

Méfiance

Mais au-delà de cette « séparation » entre les activités politiques et religieuses, le change­ment de peau d’Ennahda suscite de nombreuses interrogations, mais aussi scepticisme et méfiance chez certains. Cette évolution est très suivie par les autres partis et par l’ensemble des Tunisiens, qui s’interrogent sur sa réelle valeur. S’agit-il d’une mutation doctrinale ou d’un ravalement de façade ? Quels seront sa réelle portée et son impact politique ? Pour Dr Hicham Ahmed, professeur de sciences poli­tiques à l’Université du Caire, « il est très diffi­cile d’affirmer dès maintenant les véritables intentions d’Ennahda ou de savoir s’ils sont sincères ou non, d’autant plus qu’ils ont sou­vent eu un double langage en fonction des cir­constances. Il y a deux scénarios, soit c’est un véritable changement, et c’est peu probable, soit c’est une tactique et c’est le plus vraisem­blable ».

Dans un entretien au journal français Le Monde, le président d’Ennahda, Rached Ghannouchi, 74 ans, avait déjà affirmé que son parti allait « sortir de l’islam politique » pour entrer dans l’ère de la « démocratie musul­mane ». Or, c’est justement cette définition de la « démocratie musulmane ».

Pour le moment, ce qui est sûr, c’est qu'Enna­hda est tout à fait conscient du contexte régio­nal difficile et peu favorable à l’islam politique en plus des défis internes. Deux raisons ont, semble-t-il, poussé le parti à prendre cette déci­sion. La première, interne, concerne les dissen­sions nées en Tunisie après le renversement de Ben Ali en 2011 sur le rapport entre nation et religion et les accusations à l’encontre du parti quant à sa complicité avec des groupes sala­fistes radicaux qui se sont livrés à des assassi­nats politiques en 2013, un état des lieux qui l’avait poussé à quitter le pouvoir. La deuxième, régionale, concerne un contexte géopolitique régional hostile à la mouvance islamiste en général, notamment depuis la destitution, à l’été 2013, du président égyptien Mohamad Morsi. « Ennahda a tiré la leçon de ce qui s’est passé en Egypte avec les Frères musulmans. Aussi, le parti est-il tout à fait conscient des pressions qui pèsent sur l’islam politique en général, non seulement en Tunisie mais dans l’ensemble de la région. Sans compter la montée de l’Etat Islamique (EI) et de ce qu’on appelle le terro­risme islamiste. Ennahda a fait une bonne lec­ture de cette conjoncture, et a donc décidé de faire profil bas pour survivre et faire face à la vague actuelle. C’est probablement une halte jusqu’à nouvel ordre, une manoeuvre politique jusqu’à preuve du contraire. Ce qui s’est passé en Egypte a été un signal d’alarme pour eux », explique Dr Hicham Ahmed. Il semble en effet qu’Ennahda tienne avant tout à se démarquer des Frères musulmans égyptiens, dont il était proche. Selon l’analyste, « un virage à 180 degrés est difficilement concevable. On imagine mal qu’Ennahda revienne sur le fond idéolo­gique sur lequel il se base. Cela dit, Ennahda a une vision de l’islam politique beaucoup moins rigoureuse ou obscurantiste que les Frères musulmans en Egypte par exemple, et ce, de par l’héritage social de la Tunisie, beaucoup plus ouverte et proche de l’Occident que d’autres pays arabo-musulmans. Ils se dirigent un peu dans le même sens que celui d’Erdogan en Turquie. Erdogan n’a commencé à tenter une certaine islamisation qu’après avoir été certain qu’il a pu asseoir son pouvoir. On peut imaginer un scénario similaire : faire profil bas puis reve­nir à ses vieux idéaux ».

Par ailleurs, si l’événement retient à ce point l’attention, c’est qu’Ennahda, qui a su garder sa cohésion malgré les difficultés, est incontesta­blement un acteur incontournable de la scène politique tunisienne. De même, il est devenu le premier parti de Tunisie en termes de représen­tation parlementaire (69 sièges sur 217 à l’As­semblée nationale). Même s’il n’a pas gagné les dernières législatives, le parti est redevenu une force parlementaire après l’éclatement de son rival, Nidaa Tounès, miné par ses divisions internes. La volte-face d’Ennahda serait aussi un jeu électoral en prévision des municipales de mars prochain, qui feront office d’un véritable test pour le parti.




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