Semaine du 25 au 31 mai 2016 - Numéro 1128
Crash d'Egyptair : Amertume et attente
  Six jours après la disparition de l'Airbus A320 d’Egyptair en Méditerranée, les efforts se poursuivent pour trouver l’épave de l’appareil. Dans l’enquête en cours, l’Egypte n’exclut aucune hypothèse.
Egyptair : Tous les scénarios sont possibles
May Al-Maghrabi25-05-2016

Tous les scénarios sont possibles

Des sièges, des valises, des effets personnels et des membres humains. Ce sont là les premiers éléments retrouvés de l’Airbus A320 de la compagnie Egyptair, qui s’est abîmé le 19 mai près de l’île de Crète, alors qu’il effectuait dans la nuit de mercredi à jeudi, la liaison Paris-Le Caire. L’avion transportait 66 personnes. 56 passagers dont 30 Egyptiens, 15 Français, 2 Iraqiens, 1 Britannique, 1 Belge, 1 Koweïtien, 1 Saoudien, 1 Soudanais, 1 Tchadien, 1 Portugais, 1 Algérien et 1 Canadien. Ainsi que 10 membres d’équipage dont 2 pilotes, 3 agents de sécurité et 7 membres d’équipage cabine.

L’armée a publié, samedi, sur son compte Facebook, les photos des premiers débris de l’appareil repêchés, vendredi, en Méditerranée, à 290 km au nord d’Alexandrie. Les forces armées égyptiennes avaient dépêché depuis l’aube des équipes de recherche et de secours sur les lieux. La Grèce, la France, l’Italie et Chypre participent aux efforts de recherches. Des navires et des avions scrutent toujours la mer entre l’île de Crète et la Côte-Nord de l’Egypte pour récupérer les restes des débris et des corps des victimes. Localiser les précieuses boîtes noires, qui gisent en Méditerranée et qui conservent les données techniques mais aussi les conversations à l’intérieur du cockpit, pourrait aider à en savoir plus sur les causes de cette catastrophe. Il s’agit d’une course contre la montre pour les retrouver avant que leurs batteries ne viennent à s’épuiser. La France a dépêché un patrouilleur de haute mer doté d’équipements utiles pour la recherche des boîtes noires.

Des spécialistes ont averti que ces équipements sont inopérants pour détecter et récupérer les boîtes noires si elles sont immergées à plus de 2 000 m de profondeur, ce qui pourrait être le cas dans cette zone de la Méditerranée. Le ministère du Pétrole a également envoyé sur place « un sous-marin capable de descendre à 3 000 mètres » pour localiser les boîtes noires, a assuré le président Abdel-Fattah Al-Sissi, lors d’un discours diffusé dimanche. Il a ajouté que « toutes les hypothèses sont possibles » pour expliquer le crash de l’Airbus d’Egyptair. Le président a appelé à ne pas anticiper les résultats de l’enquête sur les circonstances du crash. « Dès que les résultats de l’enquête seront connus, ils seront annoncés en toute transparence », a souligné le président.

Tout a commencé à l’aéroport Charles de Gaulle, d’où l’avion, effectuant la liaison entre Paris et Le Caire, a décollé dans la nuit du 18 au 19 mai à 23h20 avec un retard de 40 minutes. Il devait atterrir au Caire jeudi à 3h15 mais il a soudainement disparu des écrans radars. Vers 1h50, le pilote est en contact avec un contrôleur aérien grec, alors que l’avion se trouvait au-dessus de l’île de Kéa. Lors de ce dernier échange, le pilote indique « aucun problème », selon l’aviation civile grecque. A 2h29, l’avion s’apprête à sortir de l’espace aérien grec. Le contrôleur grec tente alors de contacter le pilote, comme l’exige la réglementation, pour lui signaler qu’il quitte l’espace aérien grec pour entrer dans l’espace égyptien, sans succès. L’appareil volait à 37 000 pieds (plus de 11 200 mètres) dans l’espace aérien égyptien, quand il disparaît des écrans radars à 2h45 laissant derrière lui une multitude d’interrogations.

Pourquoi le vol MS804 a-t-il brutalement quitté sa trajectoire, alors que les conditions de vol étaient idéales et que le pilote n’avait signalé aucune anomalie aux contrôleurs aériens grecs ? Comment expliquer qu’aucun appel de détresse n’a été lancé par les pilotes avant le crash ? Les données recueillies par deux sites de suivi des avions commerciaux ne montrent aucune anomalie technique (altitude et vitesse) juste avant la disparition de l’appareil au-dessus de la Méditerranée, à 300 kilomètres des côtes égyptiennes.

L’enregistrement audio d’une conversation entre le pilote de l’Airbus A320, et la tour de contrôle à Zurich lorsque l’avion traversait l’espace aérien suisse a été publié par CNN arabe. Dans cet enregistrement court, on distingue les voix de l’équipage et du contrôleur qui ont une conversation de routine. L’employé de la tour de contrôle à Zurich demande à l’équipage de contacter les contrôleurs en Italie, à Padoue, et souhaite ensuite bonne nuit au pilote, qui répond d’une voix calme et ne signale aucun problème. Le colonel Mohamad Samir, porte-parole de l’armée, a nié des informations sur l’émission d’un signal de détresse par l’appareil. Le vice-président d’Egyptair, Ahmad Adel, a déclaré qu’il n’y avait pas de cargaison spéciale sur ce vol et qu’aucune notification n’avait été faite au capitaine concernant des marchandises dangereuses à bord.

Comment donc expliquer les informations fournies par le ministère grec de la Défense selon lesquelles l’appareil aurait fait un virage de 90 degrés à gauche puis de 360 degrés à droite et chuté de 37 000 à 15 000 pieds avant de disparaître des radars ? Par ailleurs, des satellites ont détecté ce qui semble être une nappe de pétrole à environ 40 kilomètres de l’endroit où l’avion a disparu, selon l’agence spatiale européenne ESA.

Les messages Acars

Egyptair : Tous les scénarios sont possibles
L'armée a publié, samedi, sur son compte Facebook, les photos des premiers débris de l'appareil repêchés.

Samedi, le Bureau français d’Enquêtes et d’Analyses (BEA) a confirmé que l’avion a transmis des messages automatiques (Acars) indiquant la présence de fumée à bord mais estimé qu’il était trop tôt pour interpréter ces éléments. Selon les experts, ces messages indiquent qu’une fumée intense a déclenché des alarmes dans la partie avant de l’appareil, où sont situées des parties vitales de l’électronique de bord. Toutefois, le ministre égyptien de l’Aviation, Chérif Fathi, a déclaré que ces indications « ne sont pas suffisantes pour déterminer si l’avion a été victime d’une bombe ou que d’autres causes inexpliquées ont provoqué sa chute ». « Il est encore trop tôt pour émettre un jugement à partir d’une seule source d’informations », a dit le ministre. Et d’ajouter : « Ce sont des indicateurs qui peuvent avoir des causes différentes et donc il faut des analyses plus poussées ».

Jeudi, le Conseil suprême de la Défense s’est réuni d’urgence, sous la présidence de Abdel-Fattah Al-Sissi. Il a été ensuite décidé d’ouvrir une enquête approfondie sur les circonstances de la disparition de l’avion. Un comité d’enquête officiel a été formé et coopère avec le comité d’enquête français arrivé en Egypte vendredi 20 mai. L’équipe d’enquêteurs du Bureau d’Enquêtes et d’Analyses (BEA) et d’Airbus est composée de trois agents du BEA et d’un conseiller technique d’Airbus qui doivent participer à l’enquête sur les causes du crash. Parallèlement, Egyptair a mis en place un numéro d’urgence : 0800 7777 0000 depuis l’Egypte et +202 2598 9320 en dehors du pays. Une cellule de crise a été formée sous la présidence du premier ministre, Chérif Ismaïl. Des vols gratuits ont été consacrés aux familles des victimes en France arrivées jeudi soir à l’aéroport du Caire. Les proches des victimes ont été accueillis dans un hôtel près de l’aéroport du Caire, où des responsables d’Egyptair les ont informés des derniers développements. Des ambulances et une cellule psychiatrique se trouvaient à l’aéroport pour secourir les familles de victimes en état d’effondrement. Des funérailles symboliques et des prières ont été organisées pour les martyrs de l’avion sinistré.

« L’expérience du pilote »

Comment l’avion s’est-il abîmé en mer ? Y a-t-il eu une panne technique ? S’agit-il d’un acte terroriste, un tir de missile ou l’explosion d’une bombe à bord ? Près d’une semaine après le crash, les spéculations vont bon train. L’Egypte ne privilège pas l’hypothèse de la défaillance technique sans toutefois l’exclure. Pour les responsables égyptiens, l’hypothèse d’un attentat terroriste semble la plus plausible car l’équipage n’a émis aucun message de détresse avant la chute brutale de l’appareil. Le ministre de l’Aviation civile a estimé que l’hypothèse d’une attaque terroriste semble être « plus probable » que celle d’une défaillance technique. La compagnie Egyptair a souligné dans un communiqué « l’expérience du pilote » et le « bon état de l’avion ». Le pilote comptait plus de 6 000 heures de vol dont 2 000 sur cet appareil. Des médias occidentaux avaient en effet mis en cause la performance d’Egyptair. Une journaliste correspondante au Caire du journal Le Soir en Belgique a dû démissionner après avoir refusé d’écrire un rapport négatif infondé sur Egyptair. Sur Twitter, le hashtag « Je vais voyager à bord d’Egyptair » a été fréquenté par des millions d’internautes en soutien à la compagnie nationale d’aviation. (voir encadré). Hossam Elhami, ingénieur d’aviation d’Egyptair, affirme que la compétence des pilotes et la performance de l’avion sont irréprochables. « Les pilotes d’Egyptair sont connus pour leur expérience et leurs compétences, surtout dans les circonstances difficiles. Quant à l’entretien des avions, il est accompli selon des standards de très haut niveau et c’est ce dont témoignent les certificats de qualité obtenus par la compagnie auprès des plus hautes instances internationales de surveillance aérienne », affirme Elhami. Il réplique à certaines rumeurs selon lesquelles le pilote aurait tenté de se suicider. « Cela n’est pas possible car les nouveaux appareils sont équipés de systèmes automatiques sophistiqués qui empêchent le pilote de précipiter l’appareil vers le sol ».

En France, le président français, François Hollande, a insisté aussi, lors d’une brève allocution, sur le fait qu’« aucune hypothèse n’est écartée, et aucune n’est privilégiée ». Pourtant, les médias français semblent privilé­gier la défaillance technique s’ap­puyant notamment sur l’absence de revendication, alors que l’avion a dis­paru depuis près de 36 heures. Mais pour beaucoup d’experts égyptiens, l’absence de revendication ne signifie pas nécessairement qu’il faut écarter l’hypothèse de l’acte terroriste.

« Bien sûr, l’hypothèse d’une défaillance existe mais les circons­tances actuelles nous poussent à envi­sager sérieusement la piste de l’atten­tat. L’Egypte comme la France sont des cibles prioritaires pour les isla­mistes radicaux, à commencer par Daech. Unies dans un combat com­mun contre le terrorisme, la France et l’Egypte ont noué un partenariat stra­tégique de premier ordre. Vente de Rafale, de missiles, de frégates. Manoeuvres conjointes. De ce point de vue, le vol d’Egyptair constituait une cible presque idéale pour des extré­mistes résolus à prouver aux autorités des deux pays qu’elles restent vulné­rables », analyse le politologue Hassan Nafea.

Circonstances vagues

Du point de vue technique, l’expert en aéronautique, Hicham Halabi, pro­fesseur à l’Académie militaire Nasser, trouve qu’on est face à l'un des acci­dents aériens les plus mystérieux. « Les circonstances entourant le crash sont extrêmement vagues. Avant de s’abîmer en mer, l’avion aurait effectué deux virages brutaux. Le point le plus troublant est toutefois l’absence de SOS lancé par les pilotes. D’habitude, en cas de problèmes techniques, des procédures d’urgence sont activées automatiquement », explique Halabi. Pour lui, un attentat terroriste n’est absolument pas à écar­ter. « Un acte soudain et brutal s’est probablement produit à bord de cet avion qui n’a pas donné le temps au pilote d’envoyer des messages de détresse et qui a causé une panne des appareils de l’avion y compris les appareils de télécommunication. La présence de fumée à bord ne signifie pas nécessairement une défaillance technique, celle-ci peut être la consé­quence d’une explosion », souligne Halabi. Et d’ajouter : « Il se pourrait qu’une bombe ait détruit une partie de l’avion, par exemple la partie arrière, ce qui fait que l’avion n’était plus pilotable et a chuté très rapidement ».

Le capitaine Hani Galal, enquêteur sur les accidents aériens, exclut lui aussi l’hypothèse d’une défaillance technique. « D’habitude, quatre fac­teurs sont à l’origine des accidents aériens : les conditions climatiques, mais le pilote d’Egyptair ne s’en est jamais plaint, les défaillances tech­niques, et dans ce cas, le pilote informe les autorités aéroportuaires mais cela n’a pas été le cas. Le troi­sième facteur est l’erreur humaine, elle intervient généralement lorsque le pilote tente de faire atterrir l’ap­pareil, et que l’avion se trouve à une grande altitude, et enfin la dernière cause possible est l’attentat terro­riste », détaille capitaine Galal. Il explique que si l’avion a été touché par une panne subite quelle que soit sa gravité, l’avion aurait eu besoin de 10 minutes au moins pour heurter la mer. « L’avion aurait perdu pro­gressivement de l’altitude et aurait flotté à la surface de l’eau pendant au moins 3 heures s’il n’a pas été détruit, surtout que la mer était calme. Dans un tel cas de figure, l’avion aurait été visible sur les écrans radars », explique-t-il. Selon lui, l’hypothèse de la défaillance technique est difficile à admettre parce qu’il existe trois systèmes de contrôle sur l’avion, en cas de défaillance de l’un d’entre eux les autres continuent à travailler. « Et même si tous les appareils s’arrê­tent, le pilote peut garder manuelle­ment le contrôle de l’avion pour un certain temps », analyse-t-il. En ce qui concerne le virage mentionné par le ministre grec de la Défense, le capitaine Galal évoque plusieurs scénarios qui pourront l’expliquer. « Ce virage extrême de 90 degrés est anormal, il pourrait être dû à une explosion au sein du cockpit ou le résultat d’un assaut sur le cockpit par un élément armé. Dans ce cas, le pilote serait plus occupé par la reprise du contrôle de l’avion plutôt que par l’envoi d’un message de détresse », interprète-t-il. Selon lui, les petits éléments, les fragments du fuselage et les affaires de passagers déchirées en petits lambeaux, témoi­gnent d’une puissante déflagration à bord de l’avion.

Reste qu’il ne s’agit que d’hypo­thèses, et seules les données des deux boîtes noires de l’appareil devraient permettre de faire des conclusions claires.



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