Semaine du 11 au 17 mai 2016 - Numéro 1126
Aux origines de l’écriture
 
Musée égyptien
Sphinx du roi Amenemhat III. (Photo : Nasma Réda)
Nasma Réda11-05-2016

Dans la salle 44 du Musée égyptien du Caire, le ministre des Antiquités a inauguré la semaine dernière l’exposition temporaire intitulée « Sinaï : L’origine de l’alphabet ». Cette exposition, qui dure jusqu’au 25 juin prochain, expose 40 pièces, des stèles et des statues retraçant l’origine et le développement de l’alphabet depuis sa naissance sous la XIIe dynastie (1991-1783 av. J.-C.) jusqu’à l’époque du Nouvel Empire. « Cette exposition nous donne l’occasion de fêter les 100 ans de la découverte de l’origine de l’alphabet dans le monde entier », explique Ludwig Morenz, professeur d’égyptologie à l’Université de Bonn et directeur de la mission archéologique allemande opérant sur le site de Sérabit Al- Khadem, dans le Sinaï depuis 2011. C’est dans les mines de turquoise et dans le temple du dieu Hathor que se trouvent les premières formes d’écriture dites « protosinaïtiques » qui diffèrent des hiéroglyphes.

Musée égyptien
Stèle sur laquelle sont gravées des inscriptions cananéennes. (Photo : Nasma Réda)

Le visiteur à travers les pièces exposées peut avoir un aperçu général du développement de certains lettres et mots. Morenz donne l’exemple de la lettre B qui, au départ, était représentée par un simple schéma d’une maison et se prononçait « bet » qui veut dire maison en arabe. Près de 35 graffitis avaient été découverts sur les parois des anciennes mines de cuivre et de turquoise et ont été déchiffrés en 1916 par Alan Gardiner. Actuellement, l’égyptologue allemand Ludwig Morenz poursuit ses recherches sur ces inscriptions « protosinaïtiques » qui désignent les plus anciens alphabets découverts jusqu’à nos jours.

Bien que les recherches archéologiques sur ce site sinaïtique aient débuté depuis le XVIIIe siècle avec les fouilles de l’Allemand Carsten Niebuhr, c’est Flinders Petrie qui a découvert en 1905 douze inscriptions remontant au Nouvel Empire (XVe dynastie av. J.-C.). L’égyptologue britannique Alan Gardiner fut le premier à déchiffrer, en 1916, le premier mot (Ba’alat, qui signifie maîtresse) se basant sur l’alphabet sinaïtique, un alphabet qui puise ses sources dans les hiéroglyphes. « Ces recherches sont basées sur l’étude de la statue du sphinx trouvée à Sérabit Al-Khadem et exposée actuellement au musée. Sur cette statue se trouvent deux textes, l’un en hiéroglyphes alors que l’autre représente sa traduction en protosinaïtique », souligne Morenz

Parmi les pièces exposées dans la salle 44, figure « l’arbre de l’alphabet », qui est l’une des plus importantes pièces de l’exposition et qui donne une idée simplifiée du développement de l’écriture à travers les siècles. « Elle montre que l’invention de l’écriture alphabétique protosinaïtique est à l’origine de tous les alphabets connus de nos jours, que ce soit de l’arabe ou du latin », ajoute-t-il.

L’origine de l’alphabet

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Statue de Mencheperreseneb avec inscriptions. (Photo : Nasma Réda)

A travers l’exposition, le visiteur peut comprendre comment plusieurs écritures ont été influencées par l’alphabet sinaïtique. Les stèles exposées confirment que l’alphabet des Cananéens (1525-1475 av. J.-C.), utilisé en Palestine, au Liban et dans l’actuelle Arabie saoudite, de même que l’alphabet des Araméens né au IXe siècle av. J.-C. (870-820 av. J.-C.) dans le Proche et le Moyen-Orient et celui des Nabatéens né au Ier siècle av. J.-C. et utilisé au sud de la Jordanie et au nord de l’Arabie saoudite, ont tous été influencés par l’alphabet sinaïtique. « Bien qu’au premier coup d’oeil les alphabets de ces pays semblent identiques, ils diffèrent en quelques détails tels que leurs formes », explique Mohamad Abdel-Maqsoud, directeur du département des antiquités du Sinaï.

Une grande tête de taureau accueille les visiteurs, ce qui n’est pas sans intriguer ces derniers. Pourquoi plusieurs têtes de taureau et de vache sont-elles présentes dans une exposition d’écriture ? « Elles représentent un dessin important des signes hiéroglyphes et qui s’est développé en protosinaïtique pour devenir l’actuelle lettre A », souligne Morenz. La découverte en 1916 de l’alphabet sinaïtique à l’intérieur et dans les alentours des mines de turquoise représente une véritable révolution dans l’histoire de l’écriture. C’est un alphabet qui regroupe la plupart des consonnes. L’écriture des textes se basait au départ sur le son des mots prononcés. Cette écriture « phonique » vient compléter les hiéroglyphes. Les trois quarts des lettres protosinaïtiques sont extraits des hiéroglyphes, et certaines d’entre elles de la hiératique (copte). « Les textes égyptiens de Sérabit Al-Khadem nous informent que les bédouins, qui sont le peuple originaire de la région, ainsi que les commerçants cananéens étaient ouvriers dans ces mines, ainsi, l’alphabet a été transféré à travers leurs voyages vers le Proche-Orient et les inscriptions se sont petit à petit déformées selon le langage de chaque peuple », explique Morenz. « L’alphabet phénicien a beaucoup changé les écritures, puisque c’est avec les Phéniciens que les voyelles ont été ajoutées aux consonnes et que les graffitis et les dessins ont disparu de l’écriture », reprend-il. Pour aller plus loin, Morenz explique que le développement de l’écriture araméenne a donné naissance à travers les siècles à l’actuelle langue arabe vers le VIe siècle de notre ère et que les Grecs se sont, eux aussi, inspirés des Phéniciens vers le Xe siècle av. J.-C. pour créer le latin qui s’est développé jusqu’à nos jours.

Musée égyptien
Inscriptions araméennes. (Photo : Nasma Réda)

Sérabit Al-Khadem, ou la montagne du serviteur, est un plateau situé à 850 m de hauteur à proximité d’Abou- Zneima au sud-ouest de la péninsule du Sinaï. Elle était pendant le deuxième millénaire (vers la fin de la première période intermédiaire en 2000 av. J.-C.) un centre qui regroupait les bédouins (citoyens orignaux) et les commerçants des pays voisins.

En fouillant ce site, à la recherche des mines de turquoise, F. Petrie a découvert les premières inscriptions protosinaïtiques. A l’extrémité est de cette région, se trouve un temple dédié à la déesse Hathor, maîtresse de la turquoise et protectrice des mineurs. Ce temple remonte à la XIIe dynastie av. J.-C. Au cours des siècles, d’autres salles ont été ajoutées pour Soped, dieu à tête de crocodile, seigneur du désert oriental, divinité sinaïtique locale. De même apparaissent les chambres consacrées au dieu de Memphis, Ptah, et des chapelles de différents pharaons. Le temple n’a cessé de s’étendre sous le Nouvel Empire jusqu’à l’époque des Ramessides (Ramsès VI).




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