Semaine du 4 au 10 mai 2016 - Numéro 1125
Le roman des nouveaux exils
  L'édition 2016 du Prix international de la fiction arabe (IPAF) a été remportée, pour la première fois, par le romancier palestinien Rabai Al-Madhoun. Son roman Destins : Concerto de l’Holocauste et de la Nakba retrace le drame de la Palestine.
Le roman des nouveaux exils
Ihab Sayed Ahmad04-05-2016

Un vrai coup de maître. Le romancier Rabai Al-Madhoun a remporté le Prix international de la fiction arabe pour son roman Destins : Concerto de l’Holocauste et de la Nakba publié par l’Institut arabe des recherches et la librairie Kol Chei à Haïfa. Al-Madhoun devient ainsi le premier Palestinien lauréat de ce prix prestigieux après plusieurs participations aux éditions précédentes. En effet, Al-Madhoun avait été sélectionné pour le même prix en 2010 pour son roman The Lady from Tel Aviv.

Destins : Concerto de l’Holocauste et de la Nakba en 268 pages de format moyen est l’un des romans les plus profonds de la collection que Salah Fadl a appelés « romans des nouveaux exils ». Le roman revient sur les drames et les peines de la Palestine. A travers quatre parties un peu comme celles d’un concerto, l’auteur peint les destins et les parcours des Palestiniens qui essayent de fuir la réalité cruelle. Il décrit l’itinéraire emprunté par ces Palestiniens depuis la Nakba de 1948. Dans la préface du roman intitulée « Avant la lecture », Al-Madhoun s’adresse directement au lecteur par ces mots : « Après mon projet The Lady from Tel Aviv où j’ai présenté une scène panoramique de la bande de Gaza à une certaine époque, j’ai commencé à composer mon texte qui a pris la forme d’un concerto musical formé de quatre mouvements. Chacun d’eux racontant l’histoire de deux héros qui se meuvent dans leur espace privé avant de se transformer en personnages secondaires dans le mouvement suivant lorsqu’apparaissent les deux nouveaux protagonistes. C’est seulement lorsque nous atteignons le quatrième mouvement que les quatre histoires commencent à s’intégrer dans un ensemble intégral ».

Construction inhabituelle
Al-Madhoun a voulu familiariser son lecteur à la construction inhabituelle de son texte pour lequel il a choisi une narration basée sur quatre mouvements. Vraisemblablement, il se trouve qu’Al-Madhoun est parfaitement conscient que de nombreux lecteurs ont des difficultés à accepter tout ce qui sort du classique et du conventionnel dans la narration du roman.

Dans le premier « mouvement » du roman qui se joue durant le mandat britannique en Palestine, la jeune Arménienne palestinienne Ivana Ardkiane tombe amoureuse d’un médecin britannique. Ils se marient et partent pour Londres où elle donne naissance à une fille. Avant sa mort, Ivana demande que son corps soit incinéré et que la moitié des cendres soit répandue dans les eaux de la Tamise à Londres. Elle a exigé néanmoins aux siens que l’autre moitié soit emportée dans un bocal et placée dans la maison de ses parents à Acre désormais habitée par des juifs israéliens, ou qu’elle soit placée dans une maison à Jérusalem.

Le deuxième mouvement du concerto porte sur Janine Dahmane qui rédige un roman intitulé Les Palestiniens de Tess. Celui-ci porte sur Mahmoud Dahmane qui retourne clandestinement à Al-Magdale où il campe et refuse de partir. Parallèlement, elle raconte la liaison entre elle et son mari Bassem qu’elle a rencontré pendant un séjour aux Etats-Unis et qui est devenu plus tard le héros de son roman qu’elle a également appelé Bassem. Le troisième mouvement reprend l’histoire de Walid Dahmane et de son épouse Julie qui n’est autre que la fille d’Ivana qui ont visité « le pays » pour exécuter le testament de cette dernière et qui ont été épris par le pays et par l’idée du retour. Enfin, le quatrième mouvement se focalise sur la visite de Walid au mémorial de Yad Vashem bâti à la mémoire des victimes de l’Holocauste nazi. Par cet acte, Al-Madhoun établit une comparaison entre les victimes de l’Holocauste juif et les victimes du massacre de Deir Yassine tuées par les organisations sionistes.

Minuscules détails
Le lecteur trouvera dans ce roman de minuscules détails sur les relations épineuses qui caractérisent la conjoncture israélo-arabe. Al-Madhoun peint avec éloquence, et dans les plus petits détails, les sentiments des êtres humains et leurs destins liés aux villes. Il apporte une illumination intense aux scènes familiales emplies de détails et de conflits dont l’écrivain excelle à réunir les ficelles éparpillées et à résoudre les complications dans une narration attirante. Il réussit à merveille à exposer cette immense détresse qui envahit les personnages et les lieux sans jamais sombrer dans l’exagération.

Le critique Faysal Darrag a qualifié le roman d’Al-Mahdoun de « roman palestinien intégral ». En effet, Al-Madhoun a voulu créer « un roman palestinien intégral qui remonte jusqu’à la période précédant la Nakba et qui raconte l’amour d’une Arménienne d’Acre pour un médecin anglais durant le mandat britannique en Palestine. Al-Madhoun fait parler l’héroïne arménienne qui témoigne de tant de choses : la malédiction de la diaspora, les chrétiens palestiniens écrasés par la mort durant la guerre civile libanaise, Saddam, le Koweït et le transfert des réfugiés. Puis, elle part pour le Canada dans l’attente de nouveaux exils ».

D’innombrables romans ont traité la Nakba et ont décrit les souffrances des Palestiniens et des Arabes, mais Destins : Concerto de l’Holocauste et de la Nakba se singularise par sa perception humaine profonde, sa narration vaste et tolérante qui décrit de longues décennies de souffrances pour arriver à une répulsion des jugements absolus. Le roman est une tentative de révision des grandes causes à la lumière de l’expérience humaine globale qui lit le passé, contemple le présent et aspire au futur.

Selon Darrag, Al-Madhoun dans son roman ne réduit pas le juif à un fusil et une balle. Il le fait osciller entre la gentillesse et la vision raciste préconçue, même s’il demeure cette créature qui a imposé aux Palestiniens une punition plus proche de la malédiction et qui les a éparpillés dans une diaspora à travers le monde. Il mentionne le terme « holocauste » dans le titre du roman pour l’opposer au massacre de Deir Yassin comme pour dire que le juif, quelles que soient ses qualités, n’est qu’un nazi allemand qui n’a pas de place dans sa mémoire pour les souffrances palestiniennes. Exactement, comme le Palestinien qui n’a pas de place dans sa mémoire pour un holocauste dont il n’est pas responsable. C’est ainsi que les questions sur le geôlier et la victime restent suspendues dans le vide de l’histoire sans réponses.

Ce roman audacieux n’a pas encore soulevé dans le monde arabe de polémique, mais celle-ci risque de s’enflammer. Une lecture profonde et éclairée de ce roman peut représenter le point de départ d’une vision humaine et artistique différente. Destins : Concerto de l’Holocauste et de la Nakba peut être considéré comme un roman pivot dans l’histoire du roman arabe et palestinien à la fois.




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