Semaine du 23 au 29 mars 2016 - Numéro 1119
Tunisie : Ben Guerdane en guerre contre Daech
  Dans le sud-est de la Tunisie, près de la frontière libyenne, Ben Guerdane s’est toujours rebiffée contre l’autorité de l’Etat. Aujourd’hui, cette ville se positionne clairement contre les djihadistes de Daech, et met en échec leur plan d’y créer un « émirat islamique ». Reportage.
Tunisie : Ben Guerdane en guerre contre Daech
Les récents événements à Ben Guerdane sont le reflet des débordements de la crise libyenne. (Photo:AFP)
Karem Yéhia23-03-2016

D’habitude, Ben Guerdane affiche son visage rebelle dès le premier accueil. A l’approche de son accès sud, à 550 km de Tunis, des stands rudimentaires sont improvisés de part et d’autre de l’autoroute pour la vente des jerricans d’essence et de mazout de contrebande importés depuis la Libye, mais aussi pour la vente au marché noir de devises, notamment le dollar, malgré les restrictions imposées par les autorités sur les échanges de devises. Or, après la série d’attaques terroristes du 7 mars qui ont eu lieu dans cette ville, et la fermeture par les autorités du point de passage frontalier de Ras Jédir, ces installations de commerce, illégitimes mais tolérées, ont disparu. De plus, la circulation des voitures a quasiment cessé. Les contrebandiers qui dominent l’économie de la ville semblent avoir pris congé, en connivence avec les autorités pour faciliter la traque des terroristes en cavale. C’est que la principale rue commerçante se trouve à quelques mètres seulement du poste de contrôle attaqué il y a quelques jours par les djihadistes de Daech.

Ainsi, cette ville, qui s’est souvent rebellée contre les tentatives des autorités de mettre un terme à la contrebande à travers la fermeture de Ras Jédir, accepte cette fois une telle disposition malgré ses conséquences néfastes sur la contrebande et le marché noir, mais aussi sur l’activité des hôtels, désertés par leur clientèle de commerçants libyens.

En fait, les relations conflictuelles de Ben Guerdane avec les autorités centrales ne sont pas uniquement liées aux activités de contrebande. Les habitants de cette ville se plaignent de la négligence de l’Etat. Ils s’estiment exclus de tout plan de développement ou de création d’emplois pour leurs jeunes, frappés de plein fouet par le chômage. Depuis l’indépendance de la Tunisie, les relations avec l’Etat obéissent à un pacte non écrit selon lequel les autorités, en contrepartie, ferment les yeux sur leurs activités illégales.

Foudres des élites libérales
Le long de l’année 2014, les choix électoraux du gouvernorat de Médenine dont dépend Ben Guerdane ont été favorables au parti islamiste Ennahda, et à l’ancien président Moncef Marzouki et défavorables à l’actuel président, Béji Caïd Essebsi. Ce qui a valu à Médenine les foudres des élites libérales de la capitale et des médias. Ces mêmes médias qui, aujourd’hui, essayent de rétablir l’honneur des habitants de ce gouvernorat qui coopèrent avec l’armée et la police dans leur lutte contre Daech. On parle de « l’épopée de Ben Guerdane ».

Les informations disponibles indiquent que parmi les djihadistes qui ont attaqué Ben Guerdane, 49 — dont 7 sont originaires de la ville — ont été liquidés. Certains d’entre eux avaient quitté la Tunisie pour l’Iraq et la Syrie, puis avaient transité en Libye avant de regagner la Tunisie.

D’après les habitants, les combattants de Daech n’ont pas essayé de faire du prosélytisme dans la ville ou sa banlieue. Même si certains estiment que les djihadistes ont investi une mosquée pendant près de deux ans, avant d’en être chassés il y a six mois. Beaucoup s’accordent à affirmer qu’au lendemain de la révolution de 2011, les salafistes, considérés comme la matrice du terrorisme de Daech, avaient ostensiblement dressé des tentes à travers la ville pour la propagation de leur doctrine.

Le caractère conservateur de Ben Guerdane n’échappe pas au regard du visiteur. Contrairement à la capitale ou aux autres villes de Tunisie, ici il est rare de trouver une femme non voilée, même si le voile intégral est quasi inexistant. De même à la différence des autres villes, les noms des magasins sont plutôt arabes même si beaucoup d’habitants consomment des cafés européens et dégustent croissants ou mille-feuilles au petit-déjeuner.

Pensée salafiste étrangère
Mohamad El-Goweili, anthropologue originaire de Ben Guerdane, ne pense pas que sa ville puisse constituer un terreau pour les terroristes de Daech. « Ici il n’y a ni montagnes ni grottes. La société est tribale, et les gens se connaissent tous. Nous ne sommes pas à Raqqa ou à Mossoul, ici il n’y a pas de guerre sunnite-chiite. Ici, personne ne se sent victime d’une oppression confessionnelle », dit-il. « Les habitants de Ben Guerdane sont certes conservateurs, mais ils sont tout aussi modérés. Croire que cette ville puisse être un terreau du terrorisme est un pari naïf », insiste l’anthropologue.

Pour sa part, le directeur du centre de jeunesse de la ville, Mabrouk El-Seyari, bien qu’il estime que la pensée salafiste est étrangère à Ben Guerdane, met en garde contre les risques de radicalisation des jeunes. Selon lui, ceux parmi les habitants de la ville qui ont été séduits par le djihadisme sont en grande partie victimes de la désertion scolaire précoce, du manque d’établissements culturels, de l’influence des chaînes salafistes ainsi que du chômage.

« Il n’y a pas un seul cinéma, ni une maison d’édition dans la ville. Les trois stations de radio diffusent uniquement sur Internet. Sans parler des maigres budgets du centre de jeunesse et du centre culturel », lance Seyari. Moustapha Abdel-Kébir, un notable de la ville et activiste de la société civile, se plaint à son tour : « Le gouvernorat de Médenine ne dispose pas de réseau ferroviaire, l’Etat ne s’est jamais intéressé au développement de cette région dont les habitants sont amenés à compter sur l’économie parallèle de la contrebande ». Abdel-Kébir, qui a été reçu par le président Essebsi le 11 mars au palais présidentiel de Carthage, a obtenu des promesses d’intervention rapide, notamment pour l’amélioration des infrastructures, des services dispensés par l’hôpital du village et pour la reconstruction des habitations endommagées dans la guerre contre Daech. La création d’une zone franche avec la Libye a été également abordée. « Le problème c’est qu’on a déjà entendu ces promesses auparavant … », souligne Abdel-Kébir. Il est convaincu que de puissants lobbies économiques font en sorte que les activités économiques et commerciales restent le monopole de certaines zones littorales. « Ce sont eux qui s’opposent à la création de la zone franche à Ben Guerdane. Et nous voilà vivre, depuis des décennies, en marge de l’Etat, et avec les promesses des gouvernements successifs », regrette-t-il.

Malgré tout, les djihadistes de Daech n’auraient pas réussi à exploiter la souffrance, le mécontentement et la marginalisation de Ben Gerdane. Samir Nagui, porte-parole du syndicat national des Forces de sécurité intérieure, salue « l’héroïsme » des habitants de cette ville : « Beaucoup de contrebandiers nous ont fourni des informations importantes qui nous ont aidés à traquer les terroristes et localiser leurs dépôts d’armes. Peu d’habitants ont collaboré avec les terroristes et ils ont été arrêtés. En général, les habitants offrent une aide logistique importante aux forces de sécurité. Sans parler de leur soutien moral ».

Reste pour ces habitants à endurer stoïquement les conséquences de la fermeture du point de passage de Ras Jédir .




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