Semaine du 6 au 12 janvier 2016 - Numéro 1108
Coup de coeur pour la lecture
  Mine biyeëra eih ? (qui lit quoi ?) est une initiative lancée par une entreprise de traduction privée qui vise à initier ses employés à la lecture. Ce véritable club de lecture a réussi à élargir son audience et à attirer les amateurs de la lecture.
Coup de coeur pour la lecture
Hanaa Al-Mekkawi06-01-2016

Rendez-vous mercredi soir de la troisième semaine de chaque mois, vers 17h devant un immeuble du quartier de Madinet Nasr. C’est là où se trouve une société de traduction, assez unique en son genre. Car à cette heure précise, la société se transforme en club de lecture. Les employés ne quittent pas le lieu de travail à 16h comme tous les jours. Ils se rassemblent dans la salle de conférences pour participer à ce qu’ils considèrent la fête de la lecture. Mine biyeëra eih ? (qui lit quoi ?) est le nom de cette initiative. Les employés, devenus pour l’occasion membres de ce club, ne manquent jamais ce rendez-vous. Munis de leurs carnets de notes, stylos ou clés USB, ils passent des heures à débattre d’un livre, choisi à l’avance. Débats, discussions, échange de points de vue, la salle de conférences est plus que jamais animée et rayonnante. Un rayonnement qui se reflète également sur les visages des participants. « On ne sort jamais de cette séance de lecture comme on est rentré, quelque chose a changé en nous », lance Imane Réfaat, employée et coordinatrice au club de lecture.

Tout a commencé, il y a 8 ans, au sein de cette société privée de traduction, quand la propriétaire, en même temps PDG, a remarqué que les jeunes avaient un niveau faible au niveau de l’expression écrite et que le seul remède à cela serait la lecture. « Il faut lire », répétait sans cesse Manal, la directrice. « Aujourd’hui, mon avis sur le personnel a bien changé. Notre travail consiste à traduire des programmes d’ordinateurs. Grâce à la lecture, les traducteurs sont plus compétents, plus précis en matière de traduction. Je pense qu’il n’y a absolument pas d’autres moyens d’acquérir un vocabulaire plus riche que de lire », affirme Manal. Arriver à un tel résultat est une prouesse, car la nouvelle génération n’est pas du tout motivée par la lecture. Il fallait donc trouver quelques astuces pour les encourager à le faire. Lobna Zeitoune, à la retraite et ancienne responsable au sein de cette société, a eu l’idée de choisir un livre simple et intéressant et demander aux employés de le lire et d’en discuter ensemble.

Petit à petit, le personnel a commencé à s’intéresser à la lecture, et cette activité est devenue au fil des années essentielle non seulement pour le besoin du travail mais également dans la vie de tous les jours. « Au début, Manal et moi avons choisi des livres faciles, juste des romans légers. Mais plus tard, on a laissé aux employés le soin de choisir les oeuvres. Si une personne a lu un livre intéressant, elle peut alors le partager. On a alors décidé de préparer une liste de douze titres pour les douze mois à venir », explique Zeitoune. Pour elle, ce que les personnes lisent n'est pas si important, car ce qui compte est le fait de lire. Mais une chose sur laquelle les membres de ce club se sont mis d’accord est le fait d’éviter de parler de politique ou de religion, des sujets qui peuvent fâcher. Pour le prochain mois, ça serait au tour de Testino, un roman d’Ahmad Al-Qarmalawi, d’être le sujet de la discussion.

A chacun son analyse

La séance de lecture rassemble environ une vingtaine de personnes, qui n’ont pas nécessairement lu le livre. Elles viennent juste assister aux débats, et tous ceux qui y participent ne sont pas obligés d’avoir lu le livre programmé. Ils viennent parfois profiter des débats ou tout simplement se cultiver. A chaque séance, une personne est chargée de présenter le livre avec tout le matériel informatique nécessaire. « Au début, les personnes écoutaient et n’osaient pas intervenir, mais avec le temps, elles ont fini par proposer des livres et prendre la parole devant l’audience », dit Lobna. Elle explique que leur vraie réussite réside dans le fait qu’ils soient parvenus à motiver les employés, une chose qui n’est pas facile de nos jours. Cette motivation est évidente quand on assiste à la séance. Tout le monde semble passionné par les discussions. Même si les participants ne sont pas forcément des « intellectuels », rien ne les empêche d’analyser et d’interpréter les oeuvres.

Ils peuvent aller plus loin et imaginer une nouvelle fin aux histoires qu’ils lisent. C’est le cas par exemple du roman Tarnimet Salam (une chanson de paix) de l’écrivain Ahmad Abdel-Méguid. L’auteur a assisté aux débats autour de son livre et était ravi d’écouter les différents scénarios mis en avant par les participants sur ce que pourrait être la fin de son récit. Lui qui avait laissé une fin « ouverte » à son histoire. A la fin de la soirée, il n'a pas caché sa satisfaction. Il avait l’impression qu’il s’agissait d’une tout autre histoire tellement les idées étaient variées et créatives.

« C’est une activité très riche », estime Imane, employée et membre fidèle du club. Pour elle, évoluer dans un tel environnement au sein de son travail est un rêve qui s’est réalisé. Selon elle, il y a un développement des compétences personnelles et professionnelles. La réussite d’une personne dépend énormément de sa culture, explique-t-elle.

Coup de coeur pour la lecture

Ces dernières années, les clubs de lecture se sont multipliés en Egypte. Parfois, ils ont lieu sur Internet, alors que certains rassemblements ont lieu dans des bibliothèques qui ont pour objectif d’encourager la lecture et d’attirer la foule. Cependant, Mine biyeëra eih ? représente un cas unique dans le sens où les membres n’étaient pas au départ des amateurs de lecture.

« Rares sont les PDG qui pensent de la sorte et encouragent leur personnel à lire, oubliant que cette simple activité peut faire évoluer les employés et booster l’entreprise », poursuit Imane, toute fière de voir les membres de ce club débattre des livres de grands auteurs tels que Naguib Mahfouz. Elle ajoute qu’au départ, certains refusaient de lire ses oeuvres craignant de ne pas les comprendre.

Aujourd’hui, le club est ouvert à tous ceux qui veulent développer leurs connaissances ou désirent participer à ce brain storm littéraire. Et ceci ne se limite plus aux employés de la société, car n’importe qui peut y participer. Ce sont surtout les étudiants des facultés de langues qui sont attirés par ces événements. Ils cherchent à approfondir leurs connaissances, espérant un jour devenir traducteurs. Et à force d’y aller, ils deviennent alors adeptes de la lecture.

Réda, diplômé de la faculté de langues, raconte que malgré sa passion pour la lecture, il n’était pas très motivé pour rejoindre le club car, d’après lui, les clubs auxquels il a participé auparavant ne lui plaisaient pas. « Ce n’était pas sérieux et l’ambiance était monotone », dit-il. Mine biyeëra eih ? lui a fait changer d’avis, et il est devenu l'un des membres les plus actifs de ce club. Cela l’a même encouragé à écrire. Son premier livre sera d’ailleurs présenté lors du prochain Salon du livre, qui aura lieu dans un mois. Qu’est-ce qui a convaincu Réda à franchir le cap de l’écriture ? L’atmosphère conviviale et l’esprit de famille qui règnent au sein du club, explique-t-il.

Et cette expérience unique a poussé les fans de ce club à communiquer entre eux. Ils ont créé une page sur Facebook qui porte le nom du club et dont le nombre d’abonnés dépasse les 600. Sur cette page on peut lire des informations concernant les livres, les écrivains, les événements culturels, ainsi que le compte rendu de la rencontre mensuelle, pour ceux qui n’ont pas pu y assister.

L’enthousiasme dont font preuve les membres du club a suscité l’intérêt des écrivains qui n’hésitent pas à les encourager et à participer aux discussions, sur les réseaux sociaux mais aussi lors des séances de débat. « L’écrivain Mohamad Al-Abadi, qui vit au Canada, suit notre page. Il a fixé la date de ses vacances pour coïncider avec notre rendez-vous mensuel afin de venir débattre de son livre. Il nous a affirmé que ce que l’on fait mérite qu’on le partage avec tous les écrivains », confie Lobna avec enthousiasme.

Coup de coeur pour la lecture

Cette expérience s’avère donc aussi intéressante pour les écrivains. Parfois, ils redécouvrent leurs oeuvres avec leurs nouveaux lecteurs. L’écrivaine Sarah Al-Badri assiste aux séances de lecture. « Au début, j’ai été invitée pour discuter de mon livre, puis j’ai décidé de devenir membre, car je veux entendre les points de vue des lecteurs et la manière avec laquelle ils voient et interprètent les oeuvres. C’est fructueux », dit-elle.

Une expérience enrichissante qui s’est étendue pour couvrir d’autres activités culturelles, comme des expositions artistiques organisées en parallèle aux séances de lecture. Elles permettent aux lecteurs de montrer leurs talents et d’encourager la créativité. L’occasion aussi pour échanger de vieux livres. « Je leur ai appris que le livre est le meilleur cadeau à offrir », dit Zeitoune.

Grâce à ce club, d’autres événements ont vu le jour. Riham, employée dans la société de traduction et membre du club, a décidé de fonder « Dekka », son propre club de lecture dans son quartier, Al-Marg, où elle encourage les habitants, tous âges confondus, à lire. « J’ai senti combien les habitants avaient besoin d’une telle activité. Nous ne sommes pour l’instant que dix membres, mais je sens que l’idée va bientôt porter ses fruits », estime Riham. Les livres qu’elle présente sont des dons qu’elle a reçus de la part de fidèles lecteurs. Elle rêve du jour où elle verra les gens se balader dans les rues avec un livre à la main. Ou encore, passer du temps dans des bibliothèques pour découvrir le monde.




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