Semaine du 6 au 12 janvier 2016 - Numéro 1108
L’imagination contre l’obscurantisme
  Le Salon du livre de Montreuil, consacré à la jeunesse, a proposé de remédier à la violence par la beauté, la fiction et la libre-pensée. Retour sur un événement exceptionnel.
L’imagination contre l’obscurantisme
Leila al-Raiey06-01-2016

La 31e édition du Salon du livre et de la presse jeu­nesse de Montreuil a ouvert ses portes à son rendez-vous habituel, au mois de décembre de chaque année, malgré les attentats terroristes qui ont jeté une ombre maussade sur la Capitale des Lumières. Dans cette atmosphère particulière, la beauté est venue défier le terrorisme dans les diffé­rents recoins du Salon. L’endroit était bondé : des adultes venus en compa­gnie de leurs enfants, des écrivains et des éditeurs de toutes tendances confondues. Les enfants formaient de longues queues pour obtenir une dédicace, le son de la musique reten­tissait, des tableaux aux couleurs vives animaient les murs. Les anima­tions pour les enfants ne manquaient pas, avec notamment des ateliers de dessins et des spectacles de marion­nettes. Organisé sous le thème Pour de faux pour de vrai, le Salon a réussi à mettre en avant les diverses relations entre la fiction et la réalité. Le classique Alice aux pays des mer­veilles a été revisité, mettant en relief les différents tableaux et dessins sen­sationnels des personnages du conte, l’univers fantastique où se mêlent fiction et réalité.

S’agit-il d’un défi porté à l’obscu­rantisme ? Une tentative d’avancer dans la vie comme si de rien n’était ? Dans tous les cas, le Salon représente une victoire de la vie, de la culture et de la créativité. Lors d’un entretien avec Sylvie Vassallo, directrice du Salon, elle m’a confié que la tenue de cette édition était sujette à des pres­sions intenses, vu les événements ter­roristes qui ont secoué la capitale parisienne et qui ont engendré un cli­mat de terreur. « Le Salon s’est dérou­lé au sein de ces événements fâcheux. De même, une décision gouvernemen­tale, une première du genre, a interdit les visites en groupes des écoles, affectant de fait le Salon, puisque le public du Salon est primordialement formé de jeunes écoliers. Une déci­sion qui, heureusement, a été annulée plus tard pour autoriser les visites scolaires le troisième jour ».

Les petites maisons sont les plus privilégiées

Le Salon du livre et de la presse Jeunesse de Montreuil avait ouvert pour la première fois ses portes en 1984. A cette époque, les partici­pants étaient limités à une cinquan­taine d’éditeurs. Au fil des années, il est devenu de plus en plus connu et a réussi à se faire un nom dans la littérature pour enfants. Le Salon est désormais devenu une destination incontournable pour les éditeurs venus des quatre coins du monde, et notamment des pays francophones. Selon Vassallo, le principal rôle du Salon est de tendre la main aux petites et aux moyennes maisons d’édition et de les relier au marché du livre ainsi qu’aux lecteurs. Il les met ainsi sur le même pied d’égalité que les maisons connues. Un moyen de les aider est notamment de sup­primer les réductions sur les prix des livres. Car seules les grandes maisons d’édition ont les moyens financiers nécessaires qui leur per­mettent de faire de telles offres aux lecteurs.

Le thème dominant le salon était celui du « Monde unique ». Les titres proposés par les différentes maisons d’édition tournent autour de la coexistence, le fait de partager la même planète, et donc d'avoir les mêmes soucis, indépendamment du sexe, de la race, de la couleur ou de l’appartenance. Cette vision globale domine les différentes productions et se reflète sur les différents thèmes, que ce soient la paix, la guerre, la terre, l’eau, la citoyenneté et la soli­darité. Des mots que l’on retrouve fréquemment sur les couvertures des livres pour inciter les enfants à découvrir le monde.

« Dessine-moi une chanson »

« Dessine-moi une chanson » est le slogan choisi par la maison d’édition Little Village. C’est aussi une manière de déclencher la créativité de l’enfant dès son plus jeune âge et l’inciter à s’exprimer par le dessin d’une chanson qui lui tient à coeur. « Lis le livre tout seul » est une autre invitation lancée par la maison d’édi­tion électronique Gründ, qui encou­rage la lecture à travers le son et l’image. Au niveau de l’édition, les livres de philosophie ont rencontré un vif succès. Le cas de la maison d’édition Milan, qui a pris l’initiative de parler philosophie en utilisant des termes simples et des illustrations. Et puis, il y a également « Mes pre­mières grandes questions », un livre qui aborde dix questions, à travers des histoires, s’adressant aux enfants sur les différents aspects de la vie au quotidien. Un ouvrage qui appelle à la réflexion.

La maison d’édition Le Petit Plantin a introduit pour les enfants les grands philosophes comme Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Kant et Karl Marx parmi d’autres. « L’Asie … Le rêve d’un enfant » aux éditions Piquiers fait découvrir aux enfants la passion du monde asiatique. Aux éditions Bulles de savon, est présenté un menu créatif comme « Ecrivains, qui êtes-vous ? » et « Explorateurs, qui êtes-vous ? » sur les écrivains et explora­teurs ayant influencé l’humanité. La maison d’édition Le Port Jaune pré­sente ses livres en français avec une traduction arabe. Le lecteur peut ainsi ouvrir le livre de droite à gauche ou de gauche à droite. La directrice de la maison d’édition Mathilde Schiffer explique : « La maison présente des textes qui invi­tent au tissage des liens entre nos cultures française et arabe, sans oublier les contributions de nos illustrateurs et dessinateurs français et arabes. Parmi les livres figurent L’Armoire de Tarek et Les Quatrins de Salah Jahine ».

Le choix d’Alice aux pays des merveilles de l’écrivain britannique Lewis Carroll, paru en 1865 comme thème phare du salon de cette année, est impressionnant. Bien que l’his­toire soit ancienne, ce livre ne manque pas de créativité. D’où le choix du Lapin Blanc aux yeux roses vêtu d’une redingote, le fameux per­sonnage du conte, comme le logo du Salon. Au rez-de-chaussée de l’ex­position sont répandues de grandes pancartes illustrant également les aventures d’Alice, cette petite fille qui se transforme physiquement tout au long du livre, les gardes de la Reine de coeur qui ne sont que des cartes de jeu, le chat du Cheshire qui apparaît soudainement, puis dispa­raît ne laissant que son sourire … Le salon rend ainsi hommage à l’imagi­nation et aux rêves. Il est là pour nourrir l’esprit de créativité chez les enfants.

Coopération franco-égyptienne

J’ai eu le plaisir de rencontrer, en tant que représentante de la Fondation Al-Ahram, le responsable des publications et de la traduction auprès de l’Institut français, Didier Détour, qui s’est montré entièrement disposé à l’échange d’expertises et de points de vue entre Paris et Le Caire.

Je lui ai parlé des possibilités de coopération entre nos deux pays qui, éventuellement, peuvent être axés autour de trois points essentiels. Il sera possible de publier mensuellement un livre traduit, avec la coopéra­tion de l’Institut français dans les domaines des sciences, des arts et de la littérature. La question de la lutte contre le terrorisme menée à la fois par la France et l’Egypte pourra être abordée à travers des livres destinés aux jeunes, dénonçant l’idée de la violence et appelant à la tolérance. Des livres qui expliquent le principe de la citoyenneté ainsi que la pensée critique.

A la fin de notre rencontre, nous nous sommes mis d’accord sur l’idée de lancer un congrès conjoint entre l’Institut français et Al-Ahram, où nous inviterons les écrivains et les pédagogues créatifs à faire l’inventaire de leurs nouvelles contributions à la littérature destinée aux enfants.




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