Semaine du 6 au 12 janvier 2016 - Numéro 1108
Le torchon brûle entre Riyad et Téhéran
  L'Arabie saoudite a rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran. Une nouvelle escalade entre les deux puissances rivales qui laisse augurer davantage de tension dans la région.
Le torchon brûle entre Riyad et Téhéran
Manifestation à Téhéran contre l'Arabie saoudite. (Photo : AP)
Inés Eissa avec agences06-01-2016

L’Arabie saoudite a annoncé dimanche la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran. Le Royaume a donné 48 heures aux membres de la représentation diplomatique iranienne pour quitter le pays.

La nouvelle crise entre le Royaume saoudien sunnite et l’Iran chiite a éclaté samedi dernier avec l’exécution du dignitaire chiite Nimr Al-Nimr avec 46 autres personnes condamnées pour « terrorisme », dont la majorité pour des attentats attribués au réseau extrémiste sunnite Al-Qaëda.

L’exécution d’Al-Nimr a provoqué une guerre de mots entre Téhéran et Riyad et des manifestations de colère parmi la communauté chiite dans plusieurs pays, principalement en Iran où les représentations saoudiennes ont été attaquées.

Les attaques contre les représentations saoudiennes constituent « une violation flagrante des conventions internationales », a dénoncé le chef de la diplomatie saoudienne, Adel Al-Jubeir, accusant Téhéran de n’avoir « pas coopéré » malgré les demandes saoudiennes de renforcer la sécurité de l’ambassade.

Dans une première réaction, Téhéran a accusé Riyad de chercher à aggraver les « tensions » au Moyen-Orient et affirmé que la rupture des relations n’effacerait pas « l’erreur stratégique » qu’a été l’exécution par Riyad du religieux Nimr Baqer Al-Nimr.

Le cheikh Nimr Al-Nimr, 56 ans, était un virulent critique de la dynastie des Al Saoud. Il a été la figure de proue d’un mouvement de contestation qui avait éclaté en 2011 dans l’est de l’Arabie où vit l’essentiel de la minorité chiite. Il a été condamné à mort en octobre 2014 pour « sédition », « désobéissance au souverain » et « port d’armes » par un tribunal de Riyad spécialisé dans les affaires de terrorisme.

« Sans aucun doute, le sang de ce martyr versé injustement portera ses fruits et la main divine le vengera des dirigeants saoudiens », a averti dimanche le guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei. « Le gouvernement saoudien soutient d’un côté les mouvements terroristes et extrémistes et dans le même temps utilise le langage de la répression et la peine de mort contre ses opposants intérieurs (...) Il paiera un prix élevé pour ces politiques », a renchéri le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Hossein Aber Ansari.

La mise à mort du Saoudien a également provoqué des manifestations de la communauté chiite en Iraq, au Yémen, au Liban, à Bahreïn ainsi qu’au Pakistan et au Cachemire indien.

De nouvelles manifestations sont prévues en Iraq où deux mosquées sunnites ont été visées le matin par des attentats à la bombe, faisant trois blessés.

En revanche, plusieurs pays arabes, dont le Koweït, le Qatar, les Emirats, l’Egypte et le pouvoir yéménite, ont condamné les attaques des représentations saoudiennes et apporté leur soutien à la « lutte antiterroriste » de Riyad.

Les relations entre Riyad et Téhéran évoluent en dents de scie depuis la révolution islamique iranienne de 1979. Les deux puissances sont le plus souvent en désaccord sur les crises dans la région et s’accusent mutuellement de chercher à élargir leur influence.

Les Etats-Unis, alliés des Saoudiens, mais qui se sont aussi rapprochés des Iraniens à la faveur de l’accord sur le nucléaire conclu en juillet, ont appelé « à prendre des mesures positives pour calmer les tensions ».

Selon François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) à Paris, le monde musulman reste secoué par des luttes d’influence entre « Saoudiens et Iraniens, Persans et Arabes, sunnites et chiites », dont les enjeux sont autrement plus importants aux yeux de Riyad et Téhéran que la lutte contre le groupe djihadiste Etat islamique, priorité des Occidentaux.

Pour la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, « ce cas a le potentiel d’enflammer un peu plus les tensions sectaires qui font déjà beaucoup de dégâts dans la région ».

En effet, la nouvelle crise risque d’alimenter les guerres par procuration que se livrent actuellement Téhéran et Riyad, notamment en Syrie et au Yémen. « Cette guerre a pris des formes différentes mais n’est jamais arrivée à la confrontation directe. Or, l’exécution du cheikh Al-Nimr semblerait rendre cette confrontation encore plus probable », estime un diplomate qui a requis l’anonymat.

En Syrie, l’Arabie saoudite est le principal soutien des rebelles qui cherchent à renverser le président Bachar Al-Assad, un alaouite (branche du chiisme) soutenu par l’Iran. Fin mars 2015, l’Arabie saoudite a pris la tête d’une coalition de pays arabes et entame une campagne de frappes aériennes au Yémen pour empêcher les rebelles houthis, alliés à l’Iran, de prendre le pouvoir. Riyad accuse Téhéran d’utiliser des milices pour préparer un coup d’Etat. Téhéran rétorque que les frappes de la coalition menée par Riyad visent des civils.

« Au moment où les puissances mondiales s’accordent sur la nécessité de trouver une solution politique à la guerre en Syrie, une confrontation entre l’Iran et l’Arabie saoudite compromettrait ladite solution », ajoute le diplomate .




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