Semaine du 6 au 12 janvier 2016 - Numéro 1108
Briser les tabous
  Depuis plusieurs années, certains activistes ont décidé de faire bouger l'eau stagnante, ouvrant le dossier épineux des droits des coptes en Egypte. Ils n’hésitent pas à entrer en conflit avec l'Eglise. Une situation qui n’est pas du goût de tous les coptes.
Briser les tabous
Bichoy Témri et le feu Mina Daniel lors d'une manifestation en 2011.
Dina Darwich06-01-2016

Ils sont plusieurs dizaines. Certains d’entre eux militent pour les droits de leurs coreligionnaires, d’autres cherchent simplement une meilleure intégration politique et sociale des chrétiens d’Egypte, loin de la prédominance de l’Eglise. Ce sont les activistes coptes. Depuis quelques années, leur nombre ne cesse de grandir. Aujourd’hui, de plus en plus d’organisations opèrent sur la scène pour défendre la cause copte : « Coptes pour l’Egypte », « L’Union des jeunes de Maspero », « La Coalition des jeunes de Maspero » pour n’en citer que quelques-unes.

Les premiers activistes sont apparus en 1952, avec la naissance du groupe La Nation copte fondé par l’avocat Ibrahim Hilal. Mais il faudra attendre les années 2000 pour voir l’émergence d’autres mouvements comme « Coptes pour l’Egypte », suite à la montée des violences contre les chrétiens d’Egypte. « Plusieurs facteurs sont à l’origine de l’émergence de ces mouvements dont l’attitude parfois complaisante de l’Eglise à l’égard de l’Etat dans les questions ayant trait aux droits des coptes. En effet, l’Eglise était habituée depuis l’époque nassérienne à jouer le rôle d’intermédiaire entre l’Etat et les coptes, et elle a dû accepter sous la pression de l’Etat les réconciliations pendant les conflits sectaires », explique l’écrivaine Karima Kamal, membre du Conseil national des droits de l’homme. Et d’ajouter que les confrontations, en 2010, entre la police et les coptes qui protestaient contre l’attaque d’une église ont été un tournant qui a poussé de nombreux jeunes coptes à « défendre eux-mêmes leur cause ».

Les revendications des activistes coptes sont multiples : lutte contre la discrimination, citoyenneté, égalité des droits entre coptes et musulmans, liberté religieuse, etc. « Nous voulons la promulgation d’une loi unifiée sur la construction des lieux de culte et l’arrêt des règlements à l’amiable des conflits sectaires », confie Hani Al-Guéziri, 60 ans, fondateur du mouvement Coptes pour l’Egypte.

Pour réaliser leurs objectifs, les activistes se battent aussi bien contre l’Etat que contre l’Eglise qu’ils jugent parfois « trop complaisante à l’égard de l’Etat ». « La plupart des confrontations sectaires avaient pour objet la construction des églises. Or, l’Etat n’a jamais réglé véritablement le problème et la loi sur la construction des lieux de culte chrétiens n’est jamais sortie des tiroirs. L’Etat a toujours joué aux équilibristes et s’est abstenu de prendre des décisions fermes », explique Bichoy Témri, responsable du bureau politique à l’Union des jeunes de Maspero. C’était surtout le cas du temps des anciens présidents, Hosni Moubarak et Mohamad Morsi. Après la destitution de Mohamad Morsi en juillet 2013, la situation s’est quelque peu améliorée pour les coptes (voir aussi article page 3).

« En dépit de cette amélioration, des problèmes persistent, car rien n’a changé dans le fond. Il faut régler certains problèmes aux racines », pense Ishaq Ibrahim, chercheur en charge du dossier religion et liberté au sein de l’Initiative égyptienne des droits personnels. Pour lui, régler les problèmes passe par « une réforme sur plusieurs volets, notamment la législation, les institutions étatiques, l’enseignement et les médias », explique Ishaq Ibrahim (voir interview page 4).

Mais outre l’Etat, l’Eglise est elle aussi dans le point de mire des activistes non seulement pour sa faiblesse face à l’Etat, mais aussi pour son intransigeance sur certaines questions relatives au statut personnel, notamment le divorce. « Nous avons réussi à créer une voix laïque parallèle à celle de l’Eglise pour exprimer les souffrances des coptes. C’est l’un des acquis de la révolution du 25 janvier. Nous avons réussi en tant qu’activistes à briser le silence. Aujourd’hui, les médias internationaux ne s’appuient plus uniquement sur le discours officiel de l’Eglise, mais aussi sur les rapports que nous avons établis dans les zones qui ont connu des conflits sectaires », explique Bichoy Témri, 28 ans. Témri, connu dans les milieux activistes sous le pseudonyme de Vitta, est souvent traité d’ingrat dans les milieux de l’Eglise et par les habitants de son village natal à Nag Hammadi, en Haute-Egypte. Faisant partie d’un vaste mouvement défendant les droits des coptes en Egypte, Vitta se sent incompris. « On ne me comprend pas », dit-il. Aujourd’hui, il est installé au Caire, une décision prise en 2010 suite aux incidents sanglants qui ont eu lieu dans son village natal où six jeunes coptes avaient été assassinés en sortant de la messe, un jour de fête. « Deux des victimes étaient mes amis. Lors de l’enquête, le témoignage de l’évêque, le seul témoin dans ce procès, était contradictoire. Depuis, j’ai eu l’impression que l’Eglise ne reflétait guère les sentiments de ses fidèles. Je ne voulais plus être ce stéréotype du copte qui se contente de raser les murs. J’ai décidé de faire mes bagages et d’aller mener ma lutte au Caire. C’était pour moi un aller sans retour car l’autorité de l’Eglise dans les provinces est très forte ».

Vitta pense que c’est toute une culture de discrimination qui doit changer et pas seulement les lois.

Bien que leurs demandes fassent l’objet d’un consensus parmi les coptes, les activistes, surtout ceux qui s’opposent à l’Eglise, sont généralement mal vus par leurs coreligionnaires. « Ces activistes ne doivent pas prétendre représenter la majorité des coptes. Je ne suis d’accord ni avec leurs opinions, ni leurs activités », dit Chérine Fakri, professeur de 36 ans. Cette opposition directe à l’Eglise est en effet loin de faire consensus, même au sein des milieux activistes. Fadi Youssef est un activiste mais sa loyauté à l’Eglise demeure inébranlable. « J’avais un avis complètement opposé à celui de l’Eglise dans l’affaire du couvent de Wadi Al-Natroun que l’Etat voudrait aménager pour construire une nouvelle route. Cela dit, je voue un grand respect à l’autorité religieuse. Un bon activiste ne doit pas insulter l’Eglise. Défendre une cause noble comme la question des coptes signifie respecter une certaine éthique », affirme Fadi. Il opte souvent pour le dialogue et pense que c’est le seul moyen pour résoudre les problèmes des coptes.

Youssef a participé aux manifestations de Maspero en 2011 et agit aujourd’hui à travers la Coalition des coptes d’Egypte. « Nous oeuvrons à travers 16 antennes dans différents gouvernorats. Celles-ci rédigent des rapports quotidiens sur le statut des coptes, surtout dans les régions sensibles qui ont connu des incidents confessionnels ou celles où les conditions sécuritaires sont plus difficiles », précise-t-il. Et d’ajouter : « Nous avons présenté un projet de loi qui sera discuté prochainement au parlement pour lutter contre le sectarisme. Nous avons en outre lancé une initiative pour fonder un ministère chargé d’établir les bases de la citoyenneté », ajoute Fadi, qui a ouvert des contacts avec Al-Azhar, qui reste pour lui l’institution musulmane la plus modérée. Et d’ajouter : « Tout ceci ne m’empêche pas de descendre dans la rue pour faire pression ».

Malgré les critiques, ces jeunes activistes refusent de baisser les bras ou de quitter le pays comme l’ont fait beaucoup de coptes. « Bien que l’idée d’émigrer m’ait déjà effleuré l'esprit, il est hors de question que je le fasse. Je continuerai à me battre. J’ai côtoyé Mina Daniel, le jour de sa mort lors des manifestations de Maspero, on a été deux partenaires dans une même bataille, lui, il a payé le prix et moi, je devrais rester pour poursuivre la lutte », conclut Vitta.

« C’est à l’Eglise que revient le dernier mot »

Le père Louka Radi, prêtre à l’Eglise Jean-Baptiste à Qoussiya, considère que l’Eglise n’a jamais imposé de restrictions ni d’interdictions à ses fidèles. « Toute personne a le droit de faire des propositions et nous l’écoutons attentivement tant que c’est dans le cadre des demandes administratives ou de gestion. Mais pour les questions de religion, comme le divorce, c’est à l’Eglise que revient le dernier mot. On nous reproche de recourir aux séances de réconciliation mais parfois c’est le seul moyen pour faire sortir nos jeunes des prisons ou pour obtenir des dédommagements pour les familles des victimes », dit-il. D’après lui, toute réforme au sein de l’Eglise doit être basée sur la Bible, les discours et la tradition des apôtres et les décisions prises par le saint-synode. Le père Louka Radi confirme que de nombreux évêques entretiennent de bons rapports avec les activistes, car « après tout, ils sont nos enfants ».



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