Semaine du 2 au 8 décembre 2015 - Numéro 1103
Acte politique ou visite de circonstances ?
  La visite du pape Tawadros II à Jérusalem pour assister aux funérailles de l'archevêque de Jérusalem relance le débat sur la normalisation avec Israël.
Acte politique ou visite de circonstances ?
Le pape Tawadros II à Jérusalem.
May Al-Maghrabi02-12-2015

Dans une première depuis plus de 50 ans, le pape copte s’est rendu jeudi 26 novembre à Jérusalem pour assister aux funérailles de l’archevêque de Jérusalem et du Proche-Orient, le père Abraham, décédé la veille. La visite de Tawadros II soulève un vif débat dans les milieux coptes et au sein de la classe politique. Pour certains, elle remet en question la position de l’Eglise opposée à la normalisation avec Israël, adoptée par le précédent pape, Chénouda III.

En dépit de la signature des accords de paix entre l’Egypte et Israël, le pape Chénouda III, décédé en 2012, avait interdit depuis 1980 à ses fidèles de se rendre à Jérusalem, en refus de la normalisation avec Israël, tant que le conflit israélo-palestinien n’aura pas été réglé.

Il avait interdit que les fidèles soient partis en pèlerinage « tant que la Palestine ne sera pas libérée de l’occupation israélienne. Nous n’entrerons à Jérusalem que main dans la main avec les musulmans ». Déjà, son prédécesseur Cyrille VI, nommé en 1959, ne s’y était pas rendu. L’interdiction de se rendre à Jérusalem n’a pas été formellement levée par le patriarche Tawodros II. La décision du pape Chénouda III avait pour objectif de s’aligner sur les fatwas édictées par Al-Azhar interdisant aux Egyptiens de visiter la Ville Sainte.

En dépit de cette interdiction, plusieurs milliers de pèlerins coptes se rendent chaque année à Jérusalem, notamment à l’occasion de la fête de Pâques, période où les visas sont accordés plus facilement. La ville de Jérusalem réunit plusieurs sites appartenant à l’Eglise copte orthodoxe, dont le monastère Saint-Antoine et le siège de l’évêché. Le mois dernier, lors de sa visite en Egypte, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avait appelé le pape Tawadros II à visiter Jérusalem en « soutien au peuple palestinien ».

Face à la polémique, l’Eglise a tenu à souligner le caractère « exceptionnel » de la visite du pape à Jérusalem. Selon le père Boulos Halim, porte-parole de l’Eglise orthodoxe, « le pape s’est rendu à Jérusalem pour assister à des funérailles et rien d’autre. La position de l’Eglise concernant la normalisation avec Israël est inchangée ». Il écarte le fait que la visite ait une quelconque dimension politique. Halim a affirmé que le pape n’avait pas obtenu son visa d’Israël pour se rendre à Jérusalem, mais à Jordanie.

Dans des déclarations à la presse, le pape a indiqué que sa présence à Jérusalem était un « devoir humain » pour participer aux funérailles de l’archevêque Abraham. « Il s’agit d’un devoir religieux et personnel. L’Eglise orthodoxe devait participer à ces funérailles pour faire ses adieux à celui qui a servi sincèrement les coptes dans 10 pays arabes. Une amitié personnelle m’a lié pendant longtemps au père Abraham. Ma présence à Jérusalem ne peut pas être qualifiée de visite, puisque je n’ai eu aucune rencontre officielle, ni agenda de visite », a déclaré Tawadros II.

La normalisation en question

Certains, toutefois, considèrent cette visite du pape à Jérusalem comme une forme de normalisation avec Israël. D’autres estiment qu’il s’agit d’un soutien au peuple palestinien. Plusieurs forces politiques ont critiqué la visite, comme le Parti nassérien, le parti de gauche Al-Karama, le Parti socialiste égyptien, le parti de l’Egypte forte et le parti salafiste Al-Nour.

Les opposants à cette visite dénoncent le « revirement de l’Eglise concernant la normalisation avec Israël ». Ainsi, le penseur copte Gamal Assaad, connu pour son opposition à l’Eglise, estime que ce voyage du pape à Jérusalem remet en question le rôle patriotique de l’Eglise et ouvre la porte aux accusations. « Le pape représente l’Eglise. Il aurait pu envoyer une délégation ecclésiastique à Jérusalem pour assister aux funérailles de l’archevêque. En tant que chef de l’Eglise, il ne devait pas contredire la décision d’interdiction de voyage en place depuis des décennies », estime Assaad.

Selon lui, cette visite constitue un « feu vert » implicite donné aux coptes pour se rendre à Jérusalem. Du point de vue religieux, le pape n’a pas commis de faute, mais politiquement, c’est une grave erreur.

Pour Naguib Guébraïl, activiste copte dans le domaine des droits de l’homme, la visite du pape à Jérusalem est « exceptionnelle » et ne doit pas être interprétée hors de son contexte. « De quelle normalisation parle-t-on ? Le pape Tawadros n’a rencontré aucun responsable israélien ou palestinien, et il n’a reçu aucune invitation officielle pour participer aux funérailles. Il s’est rendu à Jérusalem à titre personnel et religieux, comme l’exige la tradition de l’Eglise orthodoxe ». Guébraïl critique la « politisation » de cette visite par certains hommes politiques et certaines personnalités coptes. « Il est lamentable que cette visite se transforme en surenchère », affirme-t-il.

D’autres personnalités coptes partagent cet avis. « Les coptes comprennent les raisons spirituelles et religieuses du voyage du pape qui ne représente aucune rupture avec la position de l’Eglise et des coptes vis-à-vis de la cause palestinienne », affirme Mina Sabet, directeur du programme des minorités au commissariat égyptien pour les droits et les libertés.

Il pense cependant qu’il faut revoir la décision du pape Chénouda interdisant aux coptes de visiter Jérusalem. « Cette décision était dictée par les circonstances politiques à l’époque du pape Chénouda. Des milliers de coptes enfreignent cette décision chaque année et partent en pèlerinage à Jérusalem. Pour ces pèlerins, le voyage à Jérusalem est un devoir religieux qui ne constitue pas de normalisation avec Israël, mais plutôt un soutien aux Palestiniens. De plus, de telles visites permettent de briser l’isolement des Palestiniens et de relancer l’économie palestinienne ».

Une vision catégoriquement rejetée par l’écrivain nassérien Abdallah Al-Sénawi qui regrette la « profonde fissure provoquée par cette visite au sein de la position nationale vis-à-vis de la normalisation. On ne remet pas en doute le patriotisme du pape Tawadros II, mais il ne devait pas, quelles que soient les raisons, enfreindre l’interdiction de l’Eglise, toujours en vigueur, sur le voyage à Jérusalem. Le pape se trouve aujourd’hui dans l’impasse vu les appels qui se multiplient depuis cette visite pour annuler la décision du pape Chénouda III. Par ailleurs, les courants islamistes radicaux vont utiliser cette carte pour tirer à boulets rouges sur l’Eglise et créer une dissension sectaire », craint Al-Sénawi.




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