Semaine du 14 au 20 octobre 2015 - Numéro 1096
Quand les pharaons prenaient les armes
  C'est durant l'Ancien Empire que se forment les premières armées régulières. Les armes et les stratégies se perfectionnent sous la XVIIIe dynastie en réaction à la première invasion du pays. Retour sur l’histoire militaire à l’époque pharaonique.
Quand les pharaons prenaient les armes
Les soldats de l'infanterie égyptienne étaient équipés de lances et de boucliers (sculpture miniature de la Vème dynastie). (Photo : Mohamad Galal)
Doaa Elhami14-10-2015

La position géographique exceptionnelle de l’Egypte a fait d’elle un objet de convoitise pour ses voisins depuis l’aube de l’Histoire. Pour protéger les frontières du pays, les pharaons ont mis en place de nombreux moyens : explorations, expéditions commerciales, éducation et enseignement, traités, alliances, mariages, édification des temples colossaux, garnisons et forts, et enfin les guerres. Cette panoplie de possibilités pour défendre le pays évoluait en fonction de la situation de l’Etat, de sa stabilité, de ses ressources, de son développement et des circonstances politiques. La création d’une armée régulière et disciplinée est devenue progressivement nécessaire pour défendre efficacement l’Empire.

D’après une tablette en ivoire trouvée dans les cimetières d’Abydos, le roi Aha de la 1re dynastie aurait organisé une campagne militaire en Nubie pour consolider les frontières-sud du pays. Il s’agissait en effet d’assurer la protection de ressources stratégiques pour l’Egypte, localisées dans ces régions, que sont les mines et les carrières qui étaient à l’époque la vraie richesse du pays. Dans le même temps, les campagnes minières « étaient accompagnées de détachements militaires, afin de protéger les carrières et de convoyer les ressources récupérées jusqu’au souverain », explique Amira Seddiq, égyptologue au Centre de documentation du patrimoine culturel et naturel Cultnat.

Des expéditions sont organisées pour attaquer les peuplades asiatiques, en Palestine, et les tribus libyennes qui attaquaient et menaçaient régulièrement la stabilité de l’Egypte. Lorsqu’une attaque ou une révolte se produisait, les garnisons frontalières étaient détachées pour y faire face, et parfois s’unifiaient dans les cas extrêmes. On sait que le pharaon Pépi Ier a organisé une campagne militaire composée de milliers de soldats contre les tribus asiatiques, afin d’assurer la sécurité du pays. C’était la première étape de la formation d’une vraie armée militaire connue dans l’Ancienne Egypte. En effet, l’Etat n’était plus en formation et son développement lui permettait d’organiser plus durablement la défense du pays contre les attaques répétées de ses voisins.

Au cours du Moyen Empire, les campagnes militaires de l’Egypte étaient principalement conduites en Nubie pour protéger les frontières-sud du Royaume. Le pharaon Sénousert III s’est illustré pour plusieurs de ses campagnes victorieuses.

Nouvelles armes

Butins de Megiddo
Les bas-reliefs du temple de Habou, décrivant le dénombrement des captifs. (Photo : Mohamad Galal)

L’Egypte du Moyen Empire s’effondre suite à l’invasion du pays par des peuplades d’Asie appelées Hyksos. Les armes des armées égyptiennes sous le Moyen Empire, comme l’Ancien Empire, étaient principalement le poignard, l’épée en forme de machette et l’arc. Mais les envahisseurs amènent avec eux des techniques et des armes inconnues des Egyptiens, qui leur donnent un avantage décisif. L’émergence d’une nouvelle dynastie à Thèbes va permettre au pays de se ressaisir. Les Egyptiens s’approprient ces armes et techniques nouvelles, afin de les retourner contre les envahisseurs. Le pharaon Ahmos Ier (1549 av. J.-C. — 1525 av. J.-C.) peut ainsi libérer le pays et mettre fin à la deuxième période intermédiaire. Les deux innovations principales reprises des Hyksos par l’armée pharaonique sont le char de guerre et l’arc composite.

Les chars utilisés par les Egyptiens, plus légers, avaient un poids de 24 kg et étaient composés de deux roues en bois d’un diamètre de 1 mètre. ses roues sont améliorées avec l’ajout de freins, de jougs pour attacher le cheval et d’une plateforme sur laquelle un archer peut se mettre debout pour tirer. « Ces chars se caractérisaient par leur grande vitesse et leur stabilité », explique l’égyptologue Laïla Abdel-Qader au Musée égyptien.

L’autre arme améliorée par les Egyptiens est l’arc composite. « Ils étaient fabriqués avec une série de couches de bois feuillus et doux, de cornes d’animaux et d’intestins qui servaient de cordes. Quant à la pointe de la flèche, elle était en bronze. Les arcs composites se caractérisaient par leur longue portée, jusqu’à 500 mètres », précise l’égyptologue Laïla Abdel-Qader. Pour elle, l’amélioration du char de guerre et de l’arc composite a été accompagnée, dans le même temps, d’une évolution de l’entraînement des soldats et des cavaliers.

A la différence de l’Ancien et Moyen Empires, au cours desquels les soldats égyptiens excellaient dans le tir à pied, les archers du Nouvel Empire s’entraînaient plutôt à tirer en étant debout sur un char défilant à toute vitesse. L’égyptologue assure que ce sont tous ces éléments qui ont donné la victoire à l’armée égyptienne conduite par le pharaon Ahmos, fondateur de la XVIIIe dynastie.

Stratégies inventées

Environ 150 ans plus tard, avec l’arrivée de Thoutmosis III (1479 av. J.-C. 1425 av. J.-C.) sur le trône, les armées de l’Empire vont modifier leurs tactiques de guerre. La première campagne militaire de Thoutmosis III en dehors de l’Egypte fut celle de Megiddo, durant la XXIIe année de son règne (environ 1457 av. J.-C.). A Megiddo, les troupes d’une coalition des Etats syriens se rassemblent contre l’Egypte. Thoutmosis III et son armée sont alors à 30 km plus au sud. « Deux solutions s’offraient à Thoutmosis III : prendre le plus court et le dangereux défilé d’Aruna, ou faire un détour par le sud. Thoutmosis choisit l’option la plus dure, mais aussi inattendue par ses ennemis », raconte Amira Seddiq. Quatre jours plus tard, l’armée égyptienne occupe les hauteurs aux bords de la rivière Kyna, et attaque la coalition ennemie. Surprises, les troupes ennemis s’enfuient en abandonnant leurs équipements : chars, or, argent, tentes ...

Thoutmosis III avait organisé l’armée égyptienne en deux ailes qui encerclaient le centre de l’armée ennemie.

« C’était la première fois dans l’histoire militaire qu’une armée prenne une telle formation », souligne Mohamad Galal, maître adjoint d’égyptologie à l’Université privée Misr. Thoutmosis avait étudié en détail le champ de bataille avant d’envoyer son armée à l’assaut du camp ennemi. D’après Amira Seddiq, cette victoire, aussi partielle qu’elle soit, est réalisée grâce à la bonne organisation de l’armée égyptienne sur champs de bataille. Afin de transformer ce demi-succès en triomphe, Thoutmosis III mit ensuite le siège devant la ville où s’est retranchée la coalition de princes syriens. La ville tombe après 7 mois de siège, après que les réserves de nourriture et d’eau se sont épuisées. Thoutmosis III s’était emparé alors de la Palestine et les princes vaincus devaient payer un tribut au pharaon d’Egypte.

Quand les pharaons prenaient les armes
Sur les parois de Wadi Mayhara, le roi Sénéfrou (IVème dynastie) est représenté en train de battre des prisonniers ennemis. (Photo : Mohamad Galal)

Cette campagne de Megiddo a été suivie de 17 autres campagnes militaires toutes victorieuses pour Thoutmosis III. Ce dernier, au cours de sa Ve campagne, a une fois de plus innové en matière de stratégie militaire. Pour se saisir de la flotte phénicienne, le génie militaire aurait combiné dans un même mouvement son armée et sa marine de guerre pour attaquer simultanément l’ennemi.

La fin de la XVIIIe dynastie a été marquée par le rétrécissement des frontières de l’Empire. Il faut attendre l’arrivée de la XIXe dynastie, en particulier sous le règne de Ramsès II, pour réformer une armée puissante. La bataille plus connue est bien sûr celle de Qadesh, qui oppose Ramsès II au roi hittite Mouwatalli II, qui s’est déroulée en 1274 av. J.-C., soit environ 150 ans plus tard de celle de Thoutmosis III à Megiddo.

Répartie en quatre corps, Amon, Ptah, Rê et Seth, l’armée égyptienne, jusque-là victorieuse, avait atteint le seuil des collines de Qadesh, sur la rive du fleuve Assy. A la tête du corps d’Amon et accompagné de ses gardes personnelles, Ramsès II s’est laissé abuser par des espions ennemis et s’est retrouvé encerclé par les Hittites qui ont dû résister en attendant l’arrivée du reste de l’armée. « Cette bataille est décrite en détail dans un long poème épique connu sous le nom de Penthaour. Devant cet affrontement acharné, les deux armées se sont retirées », reprend l’égyptologue Laïla Abdel-Qader. L’égalité de force entre les deux armées, égyptienne et hittite, a abouti à la signature du premier traité de paix retrouvé de l’Histoire. Ce traité de paix, qui définissait les sphères d’influence égyptiennes et hittites, a garanti la paix dans le Levant pendant plusieurs décennies.

Butins de Megiddo (selon les Annales de Thoutmosis) :

924 chars militaires

2 014 chevaux

200 boucliers

2 000 taureaux

1 929 vaches

20 500 bovins

2 503 captifs

Bataille de Qadesh :

20 000 hommes, chars et infanterie




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