Semaine du 9 au 15 septembre 2015 - Numéro 1092
Sihanouk Dibo : Nous sommes obligés de négocier avec le régime syrien, même s’il s’agit d’une dictature
  Sihanouk Dibo, conseiller politique du parti kurde, le parti de l’Union démocratique (PYD), et membre du comité de suivi de l’opposition nationale syrienne au Caire, déplore les positions de la Coalition nationale syrienne et estime que seules des négociations avec les partis modérés pourront mener au rétablissement de l’Etat syrien.
Sihanouk Dibo
(Photo:Moataz Abdel-Haq)
Heba Zaghlou09-09-2015

Al-ahram hebdo : Le PYD fait partie de l’opposition interne, pensez-vous que l’op­position en exil manque de légi­timité ?
Sihanouk Dibo : La division de l’opposition syrienne est l'un des principaux aspects de la crise. Au lieu de s’unir, les deux oppo­sitions, interne et externe, sont divisées. Le plus grand men­songe qui a été répandu ces der­niers temps était de faire croire à la Coalition Nationale Syrienne (CNS), basée à Istanbul, qu'elle est l’opposition légitime qui représente tous les Syriens. Malheureusement, les membres de la CNS continuent de croire à ce mensonge, notamment les Frères musulmans présents au sein du groupe. Je ne prétends pas pour autant que l’opposition en exil soit cent pour cent dépour­vue de toute légitimité ou que celle de l’intérieur soit représen­tative de tout le peuple.

— Le but de la conférence de l’opposition syrienne au Caire, tenue en juin dernier, était de créer un front uni. Où en êtes-vous ?
— La conférence a rassemblé une grande partie de l’opposition interne ainsi qu’une partie de la CNS. Le but était de rapprocher les points de vue. Ce fut un succès dans la mesure où nous avons produit des documents qui présentent un certain nombre d’idées, discutées aujourd’hui sur le plan international.

— Quelles sont les principales divergences entre les groupes d’op­position syrienne ?
— Trois problèmes subsistent. Il y a tout d’abord une incompré­hension de la part de nombreux opposants vis-à-vis du concept de « négociations ». Ils pen­sent qu’avant de négocier, il faut imposer des conditions préalables, alors que le but doit être justement le rapprochement entre les opinions divergentes. Deuxièmement, un cer­tain nombre d’opposants, notamment de la CNS, soutient la solution mili­taire et non politique pour régler le conflit. Une position partagée par le régime syrien alors que, ironique­ment, ce dernier ne contrôle que 17 % du territoire syrien, tandis que l’op­position en question ne contrôle aucune partie du territoire. Troisièmement, cette même opposi­tion demande d’exclure certains acteurs régionaux, tels que l’Iran, d’une éventuelle résolution du conflit. Alors que la participation de ces acteurs est nécessaire pour trouver une solution durable.

— Avez-vous tenté de contacter la CNS ?
— Nous avons des divergences avec un nombre d’opposants à la CNS. A titre d’exemple, ils tentent de faire passer le Front Al-Nosra (groupe radical affilié à Al-Qaëda) pour une opposition modérée, alors que toute la communauté internationale est au courant que c’est totalement faux. Tout comme Daech, Al-Nosra est responsable de crimes contre le peuple syrien. De plus, la CNS sou­tient totalement la Turquie, alors que cette dernière pourrait bien être res­ponsable de la division actuelle de la Syrie. Récemment, elle a imposé sa monnaie dans certaines parties de la Syrie, ce qui est totalement inaccep­table car il s’agit là d’une occupation économique. Il y a également la soi-disant « zone de sécuri­té » que Ankara a mise en place. Pour nous c’est une forme d’occupation militaire. La Turquie a également des alliés radicaux sur le terrain, tels que le Front Al-Nosra, et la Brigade de sultan Mourad.

— Les différents groupes d’op­position divergent autour des négo­ciations avec le régime syrien, quelle est la position du PYD ?
— Le peuple syrien est dans une position critique. Il n’a pas le luxe de choisir parmi différentes alternatives. Il faut que la CNS cesse sa campagne mensongère. Elle demande le départ d'Al-Assad comme condition à toute négociation, alors qu’en janvier 2014, lors de la conférence Genève II, sur la Syrie, elle avait accepté de négocier avec le régime. Notre position est claire : il ne faut pas imposer de conditions préalables aux négocia­tions. Il est vrai que ce régime est à l’origine du conflit mais, maintenant, il doit faire partie du règlement de ce dernier. Sinon avec qui d’autre devrions-nous négocier ? En tant qu’opposition, nous sommes obligés de négocier avec le régime syrien, même s’il s’agit d’une dictature, pour arriver à une solution. Nous avons répété à maintes reprises qu’il n’y avait pas de place pour Bachar Al-Assad et son entourage dans un futur gouvernement syrien.

— Y a-t-il d’autres forces sur le terrain qui appellent comme vous à une solution politique ? Qu’en est-il de l'Armée Syrienne Libre (ASL) ?
— Jusqu’à ce jour, l’ASL n’a pas eu l’opportunité de jouer un véritable rôle dans la révolution pour parvenir à un changement politique. A cause de l’interven­tion de certains acteurs régionaux, le processus révolutionnaire est tombé dans un engrenage de vio­lence. Pourtant avant ce chaos, le PYD ainsi que 12 autres partis, kurdes arabes et assyriens, avaient opté pour une troisième voix : nous sommes à la fois contre le régime et contre les groupes radi­caux, car ces derniers utilisent les mêmes méthodes que le régime, si ce n’est pire, et cherchent juste à évincer le gouvernement pour prendre sa place. Et c’est grâce à cette position que nous avons pu nous allier avec la coalition arabe et internationale contre Daech, et que nous avons accompli autant de succès militaire sur le terrain.

— Les Kurdes ont réussi à libérer la ville de Tal Abyad et sont alliés à la coalition interna­tionale, que la Turquie a récem­ment intégrée …
— Les unités de protection du peuple (YPG) ont réussi à libérer des territoires syriens des mains de Daech et sont effectivement alliés à la coalition internationale. Mais dans ces YPG, il n y a pas seulement des Kurdes mais également des Arabes et des Turkmènes. Il est vrai que la Turquie est entrée dans la coali­tion en mettant à disposi­tion ses bases militaires, toutefois il faut savoir que sur 550 frappes aériennes, 547 étaient dirigées contre les Kurdes en Turquie ou en Syrie et seulement 3 contre Daech.

— Sur le terrain, les opérations menées par la coalition internatio­nale sont-elles efficaces ?
— La coalition internationale est devenue efficace seulement quand elle a fini par comprendre que les frappes aériennes n’étaient pas suffi­santes et qu’il leur fallait des alliés sur le terrain. Et c’est seulement à partir de là que leur efficacité s’est fait sentir.

— Le PYD a été récemment accusé de commettre des violations des droits de l’homme contre les Arabes et les Turkmènes ...
— Ce sont nos ennemis qui ont lancé ces accusations, car nos succès militaires les contrarient. Ils n’accep­tent pas le fait que le PYD joue désor­mais un rôle-clé dans l’opposition syrienne. Ils cherchent à tenir l’image des unités de protection du peuple. Ce sont des accusations sans fonde­ment. Le droit de guerre a été res­pecté dans tous les territoires qui ont été libérés de l’emprise de Daech.

— Comment voyez-vous le futur de la Syrie ?
— Durant ces trois dernières années, nous avons accompli énor­mément de choses en tenant compte de la diversité du peuple syrien. Nous pensons très fort qu’une solution au conflit devrait s’inspirer du modèle que nous avons instauré dans la partie nord de la Syrie. Notre projet de renaissance est basé sur un système d’autonomie, que ce soit au niveau de l’administration, des services, de la défense ou de la sécurité. Nous avons réussi malgré le fait que nous accueillons des milliers de citoyens syriens qui ont été déplacés à cause de la guerre. Ce qui n’est pas facile, d’autant plus que notre front avec Daech s’étend sur plus de 450 km. Il n’en demeure pas moins que notre expérience d’auto-gestion reste posi­tive et devrait être mise en place dans le reste du pays.

— Est-ce que le PYD est affilié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK ) ?
— Ce sont deux partis séparés, mais qui partagent la même idéologie et appellent à la démocratie. Nous pensons qu’en ayant une liberté d’ex­pression et en instaurant une démo­cratie, cela permettra de résoudre le problème kurde. Nous sommes éga­lement pour la création d’un système décentralisé démocratique

— Certains craignent que cette auto-détermination et cette décen­tralisation ne se transforment en indépendance kurde …
— Il y a une cinquan­taine d’années, quand les Baathistes sont arrivés au pouvoir, ils ont divisé les Syriens en marginalisant les Kurdes, réprimant leur langue, leur identité au point qu’ils n’étaient pas représentés au parlement. En dépit de cela, les Kurdes aujourd’hui vivent pleinement leur identité syrienne. Ceux qui prétendent le contraire sont ceux qui veulent divi­ser la nation et refusent une solution où il y aurait des zones autonomes et un gouvernement décentralisé.

— Un Etat kurde a vu le jour à la suite de l’effondrement de l’Etat iraqien, ce scénario ne risque-t-il pas de se reproduire en Syrie ?
— Si les Kurdes prônaient la sépa­ration, ils n’auraient pas figuré parmi l’opposition syrienne. Les Kurdes dans leur ensemble étaient présents au Caire pour rechercher une solution politique. Les cas syrien et iraqien sont différents. Les divisions en Iraq ont été faites sur une base ethnique alors que dans le cas syrien cette division est géographique. Ainsi, au sein des unités de protection du peuple, il y a plus de 25 % d’Arabes et plus de 5 % d’Assyriens, qui sont présents, également au sein de l’ad­ministration et des partis politiques. Nous avons fait énormément de pro­grès à ce niveau-là. D’ailleurs, les YPD participeront à une future armée syrienne.



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