Semaine du 9 au 15 septembre 2015 - Numéro 1092
Enfance : L’école des arts et de l’espoir
  L'école Madrasset Al-Fenoun à Darb Al-Ahmar s’intéresse aux enfants de ce vieux quartier du Caire. L'initiation aux arts musicaux et à l'art du cirque qu'elle leur offre permet de changer des vies souvent sans horizon. Mais beaucoup reste à faire pour qu'un plus grand nombre en profite.
Enfance
(Photo : Mohamed Abdou)
Dina Bakr09-09-2015

Avec Madrasset Al-Fenoun (l’école des arts), mes tracas quotidiens sont mis de côté. Jouer de la musique ou jongler avec des quilles me libèrent du stress ». C’est ainsi que s’exprime Al-Husseini, 17 ans, inscrit à Madrasset Al-Fenoun de Darb Al-Ahmar, un vieux quartier du Caire, depuis son inauguration fin 2010. Ce jeune garçon est heureux de vivre une telle expérience. Surnommé le petit diable à cause de sa tignasse en hérisson, Al-Husseini passait son temps dans un cybercafé pour de longues parties de jeux vidéo. Mais depuis qu’il s’est inscrit dans cette école, sa vie a complètement changé. « Cette école m’a permis de faire des progrès dans le jonglage. J’ai aussi découvert en moi d’autres talents comme celui de l’acrobatie », poursuit ce jeune garçon qui en a même profité pour apprendre à jouer de la musique. En ce moment, il suit des cours de darbouka. Et il a aussi changé de look et de comportement, nouant ses cheveux, s’exprimant avec courtoisie et surtout à voix basse sans rires vulgaires.

Tout cela a lieu dans l’enceinte d’une bâtisse historique située dans la ruelle de Bab Al-Wazir dans le quartier de Darb Al-Ahmar à proximité de la mosquée bleue. Disposer d’un lieu où s’initier à la musique et apprendre les arts du cirque est une aubaine pour les 110 enfants inscrits. « Au commencement, nous sommes allés dans les rues du quartier de Darb Al-Ahmar pour sensibiliser les enfants et les inciter à s’inscrire. Nous avons distribué des brochures présentant nos différentes activités », explique Khawla Abou-Seada, directrice de l’école.

C’est aussi grâce à l’ONG Al-Guéneina que cette école a ouvert ses portes, dans une tentative de la société civile de soutenir les enfants des quartiers populaires et de leur ouvrir un nouvel horizon. En même temps, ces activités artistiques empêchent de tomber dans l’oisiveté, le fanatisme ou la délinquance. Cette organisation possède également un théâtre du même nom. Les enfants de ce quartier ne ratent aucun de ses spectacles dans les jardins du parc d’Al-Azhar. A la fin de chaque représentation ils s’approchent des instruments pour mieux comprendre leur fonctionnement. « Les enfants ont été la source d’inspiration de ce projet. Al-Guéneina a donc décidé, en collaboration avec l’association Agha Khan, qui a fourni le local pour monter ce projet, d’accueillir les enfants de ce quartier uniquement », explique Achraf Qénawy, directeur d’Al-Guéneina. L’école n’ouvre que de 15h à 19h, avec un répit pendant les examens puisque la plupart des élèves de cette école sont scolarisés. On leur apprend à jouer du saxophone, de la clarinette, de la trompette et de la darbouka. Tandis que les amateurs de sport s’initient aux arts du cirque.

Toucher au coeur

Enfance
(Photo : Mohamed Abdou)

« La culture n’est pas seulement à l’Opéra. On la trouve aussi à Tanta ou à Choubra ». Ce slogan affiché à l’entrée de l’école reflète bien l’objectif du projet et semble toucher au coeur les parents d’élèves. Surtout que Madrasset Al-Fenoun a déjà changé le sort de nombreux jeunes forcés de travailler à un âge précoce à cause de parents plongés dans la précarité. « Certaines familles obligent leurs enfants à travailler comme plombier, électricien ou mécanicien pour contribuer aux dépenses de la maison. Pour ces gens, Madrasset Al-Fenoun offre une bourse de 350 L.E. par mois pour se consacrer uniquement aux activités artistiques. Ceci a aussi permis de les libérer du joug de patrons souvent violents », poursuit Khawla Abou-Seada. D’autres enfants bénéficient de 100 L.E. par mois, mais « ils doivent se plier à certaines conditions pour bénéficier de cette somme. On tient compte du taux d’absentéisme, de la concentration en classe et des progrès fournis par chacun », précise Qénawy, qui ajoute que de telles conditions incitent à l’assiduité.

Dans une classe, Mohamad Hassan, 16 ans, s’entraîne sur une nouvelle mélodie sur son instrument à vent, sans jouer trop fort. « J’ai eu cette opportunité de quitter mon emploi chez un fabricant de chaussures. Chez lui, je n’avais aucun avenir. A présent, et au fur et à mesure que les jours passent, je me rends compte que je suis assoiffé de musique. D’ailleurs, j’ai l’intention de suivre des études au Conservatoire ... un mot que j’avais beaucoup de mal à prononcer », dit Hassan. Depuis qu’il profite de cette bourse, il réalise que sa vie a un sens. « On évalue la capacité de chaque enfant tout en tenant compte de son état de santé, son âge et son habilité à manipuler l’instrument musical, et cela pour augmenter ses chances de réussite », confirme Mohamad Youssef, professeur de saxophone et de clarinette. Sa classe comprend des enfants âgés entre 10 et 12 ans qui s’initient à la clarinette. Les plus de 16 ans apprennent le saxo. Moustapha saisit son saxophone et suit des yeux les partitions tandis que son professeur marque le rythme en tapotant avec un stylo sur une chaise. « Le saxophoniste joue un rôle primordial dans les formations de jazz. Je suis d’abord fan de mon prof puis de Kenny G. Mon rêve est de continuer à jouer du saxo même si ce n’est pas un métier d’avenir », avoue Moustapha avec enthousiasme. Ses yeux brillent de mille feux lorsqu’il parle de cet instrument. Il exprime sa gratitude aux professeurs de Madrasset Al-Fenoun qui aident les enfants de son quartier à développer leurs talents. Mais « 2 ans d’apprentissage, c’est insuffisant pour apprendre à jouer correctement d’un instrument à vent. Il faut d’abord apprendre les bases puis continuer à se perfectionner pour participer à des concerts de musique », précise Youssef. Il ajoute que même si les élèves ont obtenu leur diplôme, les professeurs continuent à les former à la moindre demande. Ainsi, 40 élèves ont été promus dans cette école.

Un monde à part

Chaque classe de cette école est un monde à part. Instructeurs et élèves sont engagés à donner le meilleur d’eux-mêmes. Le son de la darbouka résonne dans les locaux. Même si les portes des autres classes sont fermées, le bruit se fait entendre. La darbouka posée sur les cuisses, une dizaine de jeunes filles initient des rythmes. Elles enchaînent plusieurs cadences. Le défi est grand pour elles puisque la darbouka est plutôt jouée par des hommes. Lorsque Donia Sami, 20 ans, se déplace dans son quartier populaire, transportant sa darbouka à l’épaule, on lui lance souvent sur un ton perfide : « Tu vas travailler avec une danseuse ? ». Elle vient de rentrer du Liban où elle a participé à un atelier d’initiation à la darbouka pour les réfugiés syriens. Sur sa page Facebook, elle indique avoir déjà accompagné Saïd, une vedette de la darbouka, lors de l’inauguration du Festival de la musique arabe en 2014.

Ici, les filles déploient d’énormes efforts pour égaler les garçons, tout en luttant contre les traditions bien ancrées dans les quartiers populaires. La plupart n’ont pas le droit de sortir. Naglaa Al-Werdani, assistante sociale à Madrasset Al-Fenoun, a pour mission de rendre visite aux mères afin de les inciter à donner une chance à leurs filles, car personne ne peut connaître leur sort après le mariage. Soad, 14 ans, est parvenue à convaincre sa mère de la laisser s’inscrire à cette école. Son rêve : apprendre à jouer de la darbouka. « Chez nous, c’est honteux pour une fille de jouer de la darbouka, car c’est un instrument qui rappelle la danse du ventre. Résultat : ni mes frères ni mes oncles ne savent que je joue de la darbouka », confie Soad qui suit cette formation en cachette des hommes de la famille. Cette fille voilée au regard mélancolique profite pleinement de chaque cours craignant qu’il ne soit le dernier pour elle. D’autres jeunes filles, comme Donia, ont réussi à lutter contre ces préjugés qui empêchent les filles de suivre des activités artistiques. Les membres de l’administration discutent beaucoup avec les parents. Ils les rassurent en leur répétant que l’école est un lieu sécurisé pour leurs enfants.

Dans la salle de solfège, Bilal Al-Cheikh, un professionnel de l'oud, ajuste les sons avant de commencer la répétition avec Tamer qui s’apprête à chanter Taala Noldom Assamina (joignons nos noms) du célèbre Mohamad Mounir, le chanteur nubien. « Je veux que l’étudiant comprenne bien les paroles des chansons qui reflètent la véritable identité égyptienne », argumente Al-Cheikh, à propos de son choix pour les textes de Fouad Haddad. Il ajoute que la détérioration du goût artistique observée actuellement en Egypte ne durera pas.

Un élément-clé

Enfance
(Photo : Mohamed Abdou)

Loin du monde musical, une autre activité téméraire est offerte dans cette école : le cirque. Dans une grande salle, un groupe de jeunes s’échauffe. Cette étape occupe généralement le quart de la séance. Toutes les parties du corps doivent être préparées : bras, jambes, chevilles, genoux et poignets. « Il ne faut surtout pas oublier le dos, la nuque et les abdominaux qui conditionnent la réalisation de nombreuses figures acrobatiques », explique Ahmad Yassine, l’entraîneur. Amr, un garçon de 13 ans, tente de maintenir son corps souple en équilibre sur ses mains. Cet exercice est un élément-clé de l’acrobatie. Il y a aussi le pont qui est la base de toutes les souplesses et des sauts de main. Puis viennent la roue et la roulade qui vont servir de prises d’élan pour l’enchaînement de certaines figures associées à l’art du cirque comme les portées acrobatiques, la contorsion, l’équilibre sur les échelles, etc. « Avec mes conseils, il est évident que vous obtiendrez le résultat visé », poursuit l’entraîneur, qui avertit bien ses élèves : « Pour l’alimentation, ne vous goinfrez pas, et surtout ne dînez pas trop tard ».

« Nous avons participé à l’atelier du Tunisien Radwane Chelbawy, présent au Festival international du cirque en Egypte. Sa dextérité, en accomplissant certaines figures, nous a ébahis », raconte Nada Ihab, 15 ans, qui espère le revoir pour lui montrer qu’elle a progressé.




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