Semaine du 9 au 15 septembre 2015 - Numéro 1092
La communauté internationale entre impuissance et mauvaise foi
  L'électrochoc de la crise des migrants remet sur le tapis l'impuissance occidentale face à la crise syrienne. Moscou en tire profit et veut confirmer son rôle sur la scène internationale en s'engageant davantage en Syrie.
La communauté internationale entre impuissance et mauvaise foi
Le problème de la vague migratoire sans précédent et de l’afflux de milliers de réfugiés syriens vient prouver l’apathie de la communauté internationale face à la situation en Syrie. (Photos : AP)
Abir Taleb avec agences09-09-2015

Depuis plusieurs semaines, la crise des migrants fait la une de tous les titres européens et préoccupe notamment les dirigeants de l’Union Européenne (UE). D’un côté, cette question place l’Europe face à un dilemme pour ce qui est de la gestion humanitaire de la crise, d’autant plus qu’une grande partie des migrants sont des réfugiés syriens. D’un autre côté, elle remet sur le tapis la question hautement cruciale de la crise syrienne proprement dite, et de la façon dont elle est gérée par l’Occident depuis qu’elle a éclaté il y a plus de quatre ans.

En effet, le problème de la vague migratoire sans précédent et de l’af­flux de milliers de réfugiés syriens vient prouver l’échec de la diplomatie et surtout l’apathie de la communauté internationale face à la situation en Syrie.

Tantôt impuissants, tantôt noncha­lants, les grands de ce monde n’ont en effet rien fait de sérieux pour mettre fin à la guerre civile en Syrie. Et leurs divergences, qui éclatent de plus en plus au grand jour, ont empêché toute initiative à même de trouver un règle­ment à la question syrienne.

Les dernières divergences en date opposent les Etats-Unis à la Russie. Cette semaine, le département d’Etat américain a parlé de l’« inquiétude des Etats-Unis » quant à un éventuel engagement militaire de Moscou en Syrie. Et le secrétaire d’Etat améri­cain, John Kerry, a appelé, samedi dernier, son homologue russe, Sergueï Lavrov, pour en parler. « Le secrétaire d’Etat a dit clairement que si de telles informations étaient exactes, ces actions pourraient provoquer une escalade du conflit », a fait valoir la diplomatie américaine en rapportant la conversation téléphonique entre les deux ministres.

D’après le département d’Etat, Kerry a précisément parlé avec son interlocuteur « d’informations évo­quant une montée en puissance mili­taire russe imminente » en Syrie. Si tel était le cas, cela « pourrait conduire à davantage de pertes de vies inno­centes, à une augmentation du flot de réfugiés et à un risque de confronta­tion avec la coalition contre l’Etat islamique opérant en Syrie », s’est encore alarmé Washington, qui pilote depuis un an des frappes militaires contre le groupe armé djihadiste en Syrie et en Iraq.

Vendredi, le président russe, Vladimir Poutine, avait affirmé qu’il était encore trop tôt pour parler d’un engagement militaire de la Russie en Syrie pour combattre l’EI. « Il est prématuré de dire que nous sommes prêts à y aller, là, tout de suite », a déclaré M. Poutine, en rappelant tou­tefois que Moscou fournissait depuis longtemps des armes au régime du président syrien Bachar Al-Assad. Une déclaration qui n’exclut pas l’idée en soi.

« Nous fournissons déjà à la Syrie une aide assez sérieuse en équipe­ment militaire, en formation de leurs troupes que nous armons », a en outre confirmé le président russe. Une manière d’infirmer et de confirmer à la fois des informations américaines. Des militaires russes seraient actuel­lement stationnés dans une base aérienne près de Damas, dans l’at­tente de leur renforcement par des pilotes, conseillers, instructeurs et autres responsables de logistiques dans les prochaines semaines.

Inquiétudes

Il y a plusieurs jours déjà, les Etats-Unis ont dit être inquiétés par l’envoi d’une délégation militaire russe en Syrie qui pourrait se développer en une aide importante pour le régime de Bachar Al-Assad. Pour Washington, ceci risque de compliquer les efforts du secrétaire d’Etat américain, John Kerry, pour une solution diplomatique au conflit syrien. Des responsables américains ont admis ne pas connaître les intentions réelles de Moscou, alors que des analystes des renseignements américains estiment que la Russie pourrait envoyer 2 000 à 3 000 militaires en Syrie.

S’ils prouvent quelque chose, ces développements témoignent de la dif­ficulté de la communauté internatio­nale à se mettre d’accord sur la poli­tique à adopter vis-à-vis de la crise syrienne. Tout en évoquant indirecte­ment un engagement militaire en Syrie, Moscou joue la carte diploma­tique. « Des changements politiques sont nécessaires. Et nous menons un travail avec nos partenaires en Syrie même », a déclaré vendredi dernier le président russe, Vladimir Poutine, tout en ajoutant que le président syrien Bachar Al-Assad n’était pas opposé à l’organisation de législa­tives anticipées dans le cadre d’un règlement politique du conflit en cours. « Tout le monde s’entend sur le fait qu’en parallèle des efforts à faire ensemble pour lutter contre le terrorisme, il faut promouvoir le pro­cessus politique en Syrie même », a estimé le président russe. « Le prési­dent syrien lui-même est d’accord avec cela, il est même d’accord avec l’organisation d’élections législa­tives anticipées, avec l’idée de parler à l’opposition qu’on appelle tolérée et avec l’idée de l’amener dans ce processus », a ajouté M. Poutine. Ce dernier semble ainsi vouloir tirer pro­fit de la crise migratoire qui, l’a-t-il rappelé, est le résultat d’une politique « erronée » de l’Occident au Proche-Orient.

Rumeurs

Eternelle alliée de Damas, la Russie serait aussi en train de retarder l’ou­verture d’une enquête internationale censée permettre de déterminer la responsabilité de bombardements chimiques survenus en Syrie, selon des sources diplomatiques aux Nations-Unies citées par Reuters. Mais à l’Onu, le représentant de Moscou parle, lui, de problèmes techniques. Ban Ki-moon, secrétaire général de l’Onu, a adressé une lettre aux Etats membres du Conseil de sécurité pour les informer de ses pro­jets concernant cette enquête, qui doit être menée par les Nations-Unies et l’Organisation pour l’Inter­diction des Armes Chimiques (OIAC). Le Conseil avait cinq jours pour y répondre, mais ce délai, qui expirait la semaine dernière, n’a pas été respecté.

Aujourd’hui, toutes les parties sont conscientes que cette guerre ne pour­ra pas être résolue par les seuls Syriens, et qu’elle ne sera gagnée par l’un ou l’autre des camps que s’il est massivement soutenu par des forces étrangères. D’où l’importance du rôle des puissances régionales et étrangères. Et d’où le rôle de plus en plus croissant de Moscou.

En effet, la Russie dévoile petit à petit sa stratégie. S’exprimant en marge d’un forum économique à Vladivostok, dans l’Extrême-Orient russe, Vladimir Poutine a clairement critiqué les frappes aériennes améri­caines contre les positions de l’Etat Islamique (EI) les jugeant ineffi­caces. « Jusque-là, l’efficacité de ces frappes aériennes est faible », a-t-il déclaré. Moscou, qui soutient ferme­ment le régime de Damas, prône par ailleurs une coalition élargie com­prenant notamment la Turquie, l’Iraq, l’Arabie saoudite, mais aussi l’armée régulière syrienne pour lut­ter contre le groupe EI en Syrie. Jusque-là, les Occidentaux, et en premier lieu Washington, insistaient sur le départ du président syrien Bachar Al-Assad et rejettent l’initia­tive russe d’une telle coalition. Reste à savoir si ces positions sont suscep­tibles de changer.




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