Semaine du 2 au 8 septembre 2015 - Numéro 1091
Fayza Haikal : La Dame des Antiquités
  Fayza Haikal est cette pluridisciplinaire qui a su s'imposer en tant que femme dans le milieu majoritairement masculin de l'égyptologie. Professeure à l'Université du Caire, puis à l'AUC, elle fait le lien entre les diverses disciplines et époques.
Fayza Haikal
Fayza Haikal, professeure à l'Université du Caire, puis à l'AUC. (Photo : Mohamad Adel)
Névine Lameï02-09-2015

Passionnée par les ramifications et les résurgences de l’Antiquité égyp­tienne dans le monde arabe contem­porain, Fayza Haikal cherche de tout temps à sensibiliser les jeunes et à les attirer à leur propre histoire. Dans cette optique, elle écrit, enseigne à l’Université américaine du Caire et participe à toutes sortes d’activité liant l’Antiquité à la culture moderne.

Son rôle quant à la sauvegarde des sites archéologiques dans le nord du Sinaï, entre 1992 et 1996, lui a d’ailleurs valu la nomination de La Dame du Sinaï, par le ministère égyptien des Antiquités. « A l’époque, les travaux dans le cadre du projet du canal de la paix, au nord du Sinaï, menaçaient le patrimoine. Le canal était important car il permettait d’irriguer les terres par là-bas, mais il fallait s’assurer que ceci ne se faisait pas aux dépens des antiquités. Donc, nous avons voulu tout d’abord invento­rier et sauver les pièces qui auraient pu être en danger », dit-elle.

L’égyptologue, engagée et polyglotte, s’inté­resse également de près au champ littéraire, étant très fière d’être la fille de l’écrivain, avocat et politicien, Mohamad Hussein Haikal. Ce dernier fut le rédacteur en chef du journal Al-Siyassa, organe du parti Al-Ahrar Al-Dostoriyoune (les libéraux constitutionnalistes) en 1926, et ancien ministre de l’Education, entre 1938 et 1940. « Mon père est l’auteur de plusieurs chefs-d’oeuvre littéraires, dont Hayatt Mohamad (la vie de Mohamad, 1933), Al-Iman wal Maerefa wal Falsafa (la foi, le savoir et la philosophie, 1964), Al-Imberatouriya Al-Islamiya wal Amaken Al-Moqadassa (l’empire islamique et les lieux sacrés, 1964), et Zeinab (1914). Cette dernière fiction, une sorte de microcosme de la campagne égyptienne, est considérée comme étant le premier roman égyptien s’inscrivant dans la veine réaliste », déclare Fayza Haikal, très marquée par le parcours avant-gardiste de son père, lequel a obtenu son doctorat à la Sorbonne et qui a voulu inculquer à ses enfants, garçons et filles, une éducation assez moderne et occidentalisée. Du coup, c’est au Lycée du Caire (mission laïque), que la petite Fayza a été for­mée. « Issu d’une famille musulmane, mon père ne préférait pas qu’on reçoive une éducation trop rigide et puritaine chez les religieuses. Il a alors opté pour l’enseignement francophone, laïque », raconte Fayza Haikal.

Plus tard, sa soeur plasticienne Tahiya Haikal, disparue à la fleur de l’âge, l’a orientée vers l’égyptologie. Elle l’emmenait avec elle partout où elle se promenait, multipliant les visites aux musées du Caire dont sans doute le Musée égyptien de la place Tahrir. Extrêmement tou­chée par la beauté de l’art pharaonique, fasci­née par ses rois et ses reines, Fayza, la benja­mine, finit par attraper le virus de l’égyptoma­nia. « Encore écolière, j’ai pris la décision de faire des études en égyptologie. Et comme c’est un domaine difficile, mon père a recommandé que je parte en touriste avec un groupe de Français, pour découvrir les sites de Louqsor et être sûre de ma décision », se souvient Haikal, qui a été une bonne lycéenne, un peu turbulente, mais toujours éveillée. Elle adorait les cours d’histoire, surtout les périodes pha­raoniques, hellénistiques, gréco-romaines, par­semées de mythes et de légendes. Egalement l’Ancien Empire et l’époque médiévale et isla­mique aiguisaient son imagination.

Aujourd’hui, dans sa maison, rue Aboul-Féda, à Zamalek, l’égyptologue passionnée se sent bien entourée, en présence de pas mal de statuettes dans le style pharaonique, d’un tableau médiéval français. Depuis son balcon qui donne sur le Nil, elle affirme : « Le présent est malheureusement dépourvu de fantaisie ; il m’est moins intéressant, même si je suis l’ac­tualité comme tout le monde. Le passé, lui, laisse plus d’espace à l’imagination. C’est vrai que j’aime les romans d’aventures et ceux d’amour, mais ce qui m’emporte c’est la mytho­logie et les histoires des dieux et des déesses ».

Ayant suivi des études à la faculté de lettres, section archéologie, de l'Université du Caire, entre 1956 et 1960, Fayza Haikal plonge depuis dans le monde qu’elle aime. Elle observe le passé du pays et en donne sa vision. « J’étais toute petite sous la monarchie, vers 1945-1950, des années dont on parle jusqu’à présent sur un ton nostalgique. J’étais ravie aussi d’avoir vécu la splendide révolution des Officiers libres en 1952. Mais il faut admettre que nous avons épuisé l’Egypte, enchaînant les maladresses catastrophiques, de la part des gouvernants et des gou­vernés. L’Egypte a été entraînée dans plusieurs guerres en dehors de son territoire ; elle a aidé tout le monde dans le voisinage et n’a rien gagné en revanche. En ce moment, je suis optimiste, mais j’espère ne pas être déçue par l’avenir », précise Haikal, faisant remarquer que la surpopulation est à l’origine de tous les maux du pays, affectant notamment le niveau de l’enseignement public.

Comme plusieurs de sa génération, Haikal est partie parachever ses études à l’étranger, entre 1962 et 1965, effectuant son doctorat en Angleterre, au collège Sainte-Anne d’Oxford. « Parmi les premiers de ma promotion, j’ai été envoyée à Oxford, ayant décroché une bourse du ministère égyptien des Antiquités », raconte Haikal, la première femme égyptienne à obtenir un doctorat en égyptologie.

Disciple du maître-égyptologue tchèque, Jaroslav Cerny, spécialiste de l’époque rames­side, elle est revenue enseigner à l’Université du Caire, entre 1961 et 1984. Puis à l’AUC à partir de cette date jusqu’à présent. « En enseignant, je m’étale sur tout ce qui est religion, littérature, culture ... Je fais le lien entre les diverses époques et disciplines, afin de mieux ancrer mes étudiants dans cet univers, de les rapprocher de leurs origines pharaoniques très puissantes. Il faut être à la hauteur de ses ancêtres ».

Fayza Haikal a un regard assez critique vis-à-vis de la situation actuelle. L’impact de la poli­tique se ressent sur le plan pédagogique. « Le nombre d’étudiants a nettement augmenté, et le niveau de l’enseignement s’est dégradé », sou­ligne-t-elle. Du coup, la pédago­gue se considère en mission sacrée. Ses cours et conférences, en Egypte comme ailleurs, abor­dent des thèmes très variés : la littérature de l’Egypte antique comme expression culturelle, la spiritualité de l’époque pharao­nique à nos jours, les raisons de la momification ... « Lorsque j’aborde un site comme les pyra­mides de Guiza, la question n’est pas de raconter comment elles furent construites, mais d’évoquer la raison d’être de ces édifices, leur valeur cultu­relle dans le contexte de la vie après la mort chez les pharaons ».

Une parfaite maîtrise de l’hiéroglyphe lui permet de mieux plonger dans les textes pour en saisir les connotations. « L’Egypte possède d’innombrables musées, mais le plus important c’est comment gérer ce patrimoine et mettre en valeur cet héritage assez riche. La muséologie est tout un savoir-faire. En Occident, les musées font partie intégrante de la vie sociale », dit Haikal. Et d’ajouter sur un ton agité : « Malheureusement, l’Egypte, maintes fois colonisée, n’est pas parmi les leaders en matière de formation archéologique. Quand on a les choses à ses pieds, on en ignore la valeur. Il faut changer cette image que l’Occident a de nous, jugeant que les Egyptiens ignorent le tout de leur civilisation. Il faut savoir montrer nos pièces antiques différemment ».

Non seulement Fayza Haikal jette des ponts entre l’Egypte ancienne et celle plus contempo­raine, mais aussi elle constitue une envoyée spéciale, une missionnaire qui ne cesse d’effec­tuer des va-et-vient entre l’Orient et l’Occident. A titre d’exemple, elle a été professeure invitée à l’Université Paris IV (Sorbonne) en 1994, à la faculté de littérature et de philosophie, la Sapienza, de l'Université de Rome, de 1975 à 1977, à l’Université Charles de Prague, en 2000. Elle est également membre du conseil scientifique et d’administration de l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) et du comité consultatif de la Bibliothèque d’Alexan­drie pour la géographie, l’histoire et l’archéolo­gie (2005-2007). Les titres et les postes, ce n’est guère ce qui manque à Fayza Haikal, sou­cieuse de faire changer la manière dont on per­çoit l’Autre. « Dans les textes pharaoniques, l’être humain, égyptien ou étranger est toujours le même. On parlait de sentiments universels : l’amour, la jalousie, la haine, c’est toujours pareil », explique l’égyptologue.

Haikal n’a jamais été l’académicienne enfer­mée dans son bureau. Dès son jeune âge, elle se rendait sur les chantiers et sites archéologiques, participait aux missions. Mais avec le temps, elle a préféré laisser ce genre de tâche à ses prédéces­seurs. Elle ne peut plus se livrer à de telles aven­tures sous la chaleur, comme elle l’a déjà fait dans les années 1960 en participant au sauvetage des monuments de la Nubie, notamment le grand temple de Ramsès II à Abou-Simbel, et la tombe de Pennout à Aniba. Ainsi elle a été la seule femme égyptienne à participer à cet exploit, mais aussi la première femme présidente du Congrès international de l’égyptologie, en 1988, et de l’Association internationale des égyptolo­gues dans le monde, de 1998 à 2000.

Haikal a également contribué à la préparation de la version arabe de l’Encyclopédie sur l’égyptologie, éditée par l’Université de Californie. Et fait partie du conseil d’adminis­tration du nouveau musée égyptien, dont l’ou­verture est prévue pour l’année 2018. La pro­fesseure choisit, entre autres, les pièces et col­lections qui seront mises en avant dans le musée. Ses choix resteront gravés dans la mémoire de tous les visiteurs.

Jalons

1960 : Diplôme de la faculté de lettres, section archéologie, de l'Université du Caire.

1965 : Doctorat en égyptologie, du collège Sainte-Anne, Oxford.

1992-2000 : Membre de la Société égyptologique, de Genève.

Depuis 1994 : Membre fondateur de l’Association des amis des musées égyptiens.

Depuis 1997 : Membre de la Société française d’égyptologie.

Depuis 2002 : Membre du conseil administratif du grand musée égyptien, Guiza.

De 2006 à 2007 : Présidence de Blaise Pascal pour la recherche, à Paris, Ecole normale supérieure.

2015 : Nommée « Femme de l’année », par le ministère égyptien de la Culture.




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