Semaine du 2 au 8 septembre 2015 - Numéro 1091
Amr Khafagui : Ceux qui croient que la crise financière est la seule raison derrière la faillite d’un journal se trompent.
  Amr Khafagui, journaliste et présentateur, explique les raisons derrière la faillite de plusieurs journaux. Interview.
Amr Khafagui
Amr Khafagui
May Atta02-09-2015

Al-Ahram Hebdo : Les proprié­taires du quotidien privé Al-Tahrir ont pris la décision de fermer le journal pour n’en garder que le site électronique. Alors que le quotidien Al-Shorouk, un autre journal privé, vient de licencier plusieurs de ses journalistes. Est-ce que les pro­blèmes financiers suffisent pour expliquer ce qui se passe ?

Amr Khafagui : Bien sûr, il existe une crise économique dans le monde entier et en Egypte particulièrement. Le prix du papier a augmenté à cause de la hausse des cours du dollar par rapport à la L.E. Les recettes de la publicité ont également chuté à cause du recul des investissements et du tourisme depuis la révolution du 25 janvier. Je crois que la situation éco­nomique ne s’est pas beaucoup amé­liorée depuis. Cela dit, le financement n’est pas le seul problème. Les jour­naux privés souffrent des mêmes maux que les journaux publics, notamment la mauvaise gestion. Les journaux privés ont commis les mêmes erreurs que les journaux publics en embauchant un grand nombre de journalistes et d’employés, souvent avec d’importants salaires. On ne sait pas pourquoi, surtout que beaucoup n’avaient pas parfois de vrai travail à faire et étaient au chô­mage technique. Cette situation a augmenté les dépenses inutiles, alors que les revenus diminuent d’un jour à l’autre, à cause de la crise écono­mique, mais aussi à cause de pro­blèmes d’ordre professionnel.

— Et quels sont ces problèmes professionnels ?

— Au début, il faut reconnaître que les gens s’intéressent beaucoup moins à la presse écrite dans le contexte des développements techno­logiques, surtout ces cinq dernières années. Ceci a un impact sur les recettes des publicités et de la distri­bution. Aujourd’hui, on peut lire les nouvelles facilement sur son cellu­laire ou son IPad dans les transports, au bureau ou chez soi. Ce n’est plus la peine d’acheter un journal.

A l’étranger, ils ont trouvé la solu­tion : la plupart des sites d’informa­tions à l’étranger sont payants. Je vais prendre le New York Times comme exemple. La moitié des lecteurs de ce journal le lisent sur Internet, et l’autre moitié achètent la version papier. Les experts avaient prévu à la fin des années 1990 que les journaux en papier allaient disparaître en l’espace de 10 ans, mais ce ne fut pas le cas. Ils ont continué parce qu’ils ont réussi à présenter un service différent.

— Vous parlez de service diffé­rent, lequel ?

— Il s’agit de développer la manière de présenter les nouvelles à travers un traitement plus profond qui explique le pourquoi et le comment, à travers des analyses, des chiffres, des graphiques. En France, par exemple, des journaux comme Le Monde, Le Figaro, Libération et autres ont trou­vé que le seul moyen de continuer est de garantir ce genre de services. Aujourd’hui, les sites électroniques qui ne présentent pas ces services perdront leurs lecteurs. Les sites élec­troniques qui vont résister et conti­nuer sont ceux qui donneront plus de détails et d’analyses. Si les journaux en Egypte ne commencent pas à le réaliser, ils ne pourront pas résister pour longtemps.

— Certains journalistes sollici­tent l’intervention du gouverne­ment pour les sauver de la faillite, notamment par le biais des publici­tés des entreprises publiques ...

— Je suis contre ce genre de cal­mants qui ne règlent pas le fond du problème. Les propriétaires, les membres des conseils d’administra­tion des journaux, ainsi que les jour­nalistes doivent assumer leur part de responsabilité. Ceux qui croient que la crise financière est la seule raison derrière la faillite d’un journal se trompent. La solution est avant tout professionnelle.

— Est-ce que les agences de publicité interviennent dans le contenu éditorial des journaux ?

— Pas du tout, les sociétés cher­chent le journal qui vend le plus. Ce qu’ils demandent parfois c’est de donner à leurs publicités un aspect journalistique, de faire un supplément sur les autos par exemple, l’industrie de la technologie, l’immobilier, etc.

— Certains se plaignent des res­trictions imposées à la liberté d’ex­pression, surtout qu’au cours des deux dernières semaines, trois jour­naux ont été censurés. Y voyez-vous une dimension de la crise ?

— Je ne crois pas que ces nouvelles soient véridiques. Je crois que parfois, certains journaux qui ne sont pas assez connus et qui n’ont pas assez de lecteurs diffusent ces informations, afin de se faire une publicité. Le pro­blème ne se situe pas au niveau du gouvernement ou des lois, mais à celui des propriétaires et des journa­listes en manque de connaissance et de création. C’est cela qui fait que la presse a des difficultés à se maintenir et à continuer.




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