Semaine du 2 au 8 septembre 2015 - Numéro 1091
Toxicomanie : Etre femme et s’en sortir
  Le phénomène de la toxicomanie chez les femmes va grandissant. Mais contrairement aux hommes, leurs chances de retrouver une vie saine sont moins élevées, car pour elles, les places en établissements spécialisés sont peu nombreuses. Enquête.
Toxicomanie
Dina Darwich02-09-2015

C’est la sixième fois qu’elle refait le même périple. Une nouvelle tentative pour sortir de l’enfer après avoir rechuté plusieurs fois. Elle a fui son village natal près d’Alexandrie tentant de tourner cette page de sa vie. Cela fait 28 jours qu’Asmaa est dans les locaux de l’ONG Al-Horriya du quartier de Maadi au Caire, une des rares organisations proposant des cures de désintoxication aux femmes toxicomanes en Egypte.

Sur la porte de l’armoire du dortoir, elle a collé un bout de papier avec une phrase l’incitant à guérir : « J’ai peur de ce qui m’attend ». C’est le décès de son cousin, mort d’une overdose, qui l’a poussée à vouloir arrêter.

A 29 ans, Asmaa ressemble à un fantôme avec son corps squelettique, son visage émacié et son regard hagard. Fille d’un cuisinier, elle n’a jamais accepté d’être classée parmi les rangs des pauvres. « Je me suis toujours révoltée contre ma condition. Mes ambitions dépassaient les moyens de ma famille. Mon père avait choisi de vivre dans l’ombre, ce que je ne supportais pas », confie Asmaa, qui a connu plusieurs histoires d’amour, mais aucune n’a duré. Paumée, elle a plongé dans le monde de la drogue à l’âge de 13 ans. « J’ai essayé toutes sortes de drogues. Je voulais montrer à mon entourage que je ne suis pas inférieure aux autres », poursuit Asmaa.

Pour s’offrir sa dose de drogue, elle volait des objets ou vendait carrément son portable. Puis, elle a décidé de se prendre en charge en quittant la maison familiale. « J’avais besoin de 300 L.E. par jour. La seule solution pour moi était de me prostituer pour avoir de l’argent. Je passais d’un client à l’autre, et il m’arrivait de me taper six hommes par jour », relate Asmaa non sans amertume. Et d’ajouter : « C’est grâce à l’aide d’un de mes clients que j’ai décidé d’arrêter. C’est lui qui m’a conduit vers cette ONG ».

Avec un emploi du temps chargé de séances de méditation, de lecture et de cures de thérapie collective, elle tente aujourd’hui de tourner cette page noire de sa vie. Et malgré les mauvais souvenirs qu’elle a gardés de sa famille, elle attend avec impatience sa soeur, elle aussi en cure de désintoxication, pour se retrouver en famille.

Chaque jour, elle coopère avec d’autres femmes toxicomanes qui ont le même souci, celui de s’en sortir. Là, elle apprend à être plus solide pour faire face aux difficultés de la vie. « La mort de mon père m’a énormément secouée. J’ai éprouvé à la fois un sentiment de culpabilité et de regret. J’ai rechuté après deux ans de cure de désintoxication », poursuit Asmaa qui reconnaît être passée par des moments de faiblesse. Il lui est arrivé à plusieurs reprises de contacter son petit copain pour lui demander de venir la chercher. « Il m’a demandée en mariage, mais je ne peux pas assumer une telle responsabilité. Ma santé ne cesse de se détériorer, et je ne peux pas me permettre d’avoir un enfant qui risque de payer le prix du choix que j’ai fait de ma vie », poursuit-elle.

Asmaa fait partie de la vingtaine de jeunes filles qui suivent des cures de désintoxication et qui tentent de remonter la pente. Selon les chiffres du Fonds de lutte et de traitement de la toxicomanie, le taux de drogués en Egypte atteint les 10,4 % de la population, presque le double des normes internationales estimées à 5 %. La même source précise qu’environ 80 % des toxicomanes sont des hommes et 20 % des femmes.

La réalité est autre

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Le feuilleton télé Taht Al-Saytara (sous contrôle) a été le premier à ouvrir le dossier sensible de l’addiction des filles aux drogues.

D’après Mahmoud Saleh, chercheur au Fonds de lutte et de traitement de la toxicomanie, ces chiffres ne reflètent pas la réalité. « Nous n’avons pas de chiffre exact concernant les femmes, car elles ont moins accès aux cures de désintoxication. Et si cela est possible, le stigmate demeure à l’encontre des femmes dont les familles sont beaucoup plus préoccupées à cacher le problème plutôt que d’aider leurs filles à se désintoxiquer. Autre constat, on ne donne pas la même chance de traitement aux filles qu’aux garçons s’ils passent par la même expérience », poursuit Saleh. Un avis que partage Dr Nada Aboul-Magd, directrice de l’administration de la toxicomanie au secrétariat général de la santé psychique. Elle affirme que, sur un total de 2 000 patients qui fréquentent les pavillons de toxicomanie dans les hôpitaux publics, 97 % sont des hommes tandis que 3 % sont des femmes, dont 15 % sont enceintes ou allaitent leurs bébés.

Cependant, le phénomène est en train de prendre de l’ampleur. D’après Amr Osman, directeur du Fonds de lutte et de traitement de la toxicomanie, la défaillance en matière de sécurité qui a touché l’Egypte, ainsi que les pays voisins suite au Printemps arabe, a permis d’inonder le marché de toutes sortes de narcotiques.

Pour les écouler, les trafiquants ont com­mencé à cibler de nouveaux consommateurs, à savoir les enfants et les femmes. Ce qui concorde avec les chiffres du ministère de la Santé qui avance que l’âge des consomma­teurs a baissé : 10 ans pour les garçons et 12 ans pour les filles. « On est donc face à un problème qui risque de déstabiliser la paix sociale et de porter atteinte à la sécurité de l’Etat, surtout si l’on sait que beaucoup de femmes en Egypte sont soutiens de famille (soit 2,5 millions environ) », confie Saleh.

Plus grave encore, beaucoup de femmes optent souvent pour les drogues dures comme l’héroïne ou le Tramadol. Indice : 89 % des femmes qui se sont présentées aux hôpitaux publics prennent du Tramadol, 46 % de l’échantillon fument du haschisch et 20 % consomment de l’héroïne. Pire encore, 9 % de cette dernière tranche recourt aux injec­tions, d’après les chiffres d’une étude effec­tuée en 2014 par l’Observatoire national de la toxicomanie.

« Les injections sont une source de conta­mination directe du virus C et du sida », assure Dr Nada Aboul-Magd. Riham, une jeune fille de 26 ans, a commencé à se dro­guer à l’âge de 14 ans. Elle raconte avoir commencé par consommer de l’alcool et fumer du haschisch. « Plus tard, je me suis mise à prendre du Tramadol pour augmenter mon kif, puis je suis passée à l’héroïne », dit Riham qui a été pendant un certain temps dealer pour nourrir sa dépendance et celle de son copain. « J’ai décidé un jour d’arrêter car j’en avais assez. Une cure de désintoxica­tion coûte entre 3 000 et 6 000 L.E., alors que je devais dépenser au moins 15 000 L.E. par mois pour avoir les 500 g de drogue dont j’ai besoin, tout en sachant que cette dose pour­rait augmenter avec le temps », poursuit Asmaa.

Prêtes à tout

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De nombreuses femmes sont devenues toxicomanes après avoir suivi leurs maris.

Il est plus facile pour les femmes de se procurer de la drogue. De plus, elles sont prêtes à tout faire pour en avoir, comme le précise Chérine Imbabi, directrice du centre de réhabilitation sociale à l’ONG Al-Horriya. « La décision d’arrêter est plus difficile pour les femmes à cause de cette facilité à s’en procurer. Nombreuses sont celles qui en achètent pour elles ainsi que pour leurs petits copains », souligne-t-elle. En fait, toxicoma­nie et prostitution sont étroitement liées. « Souvent, les parents préfèrent remédier à ce problème à leur manière en enfermant leurs filles à la maison alors qu’elles ont besoin d’un soutien psychique. De plus, il est plus difficile de désintoxiquer une femme qu’un homme. Le manque du sentiment d’es­time et d’affection de la part de leur entou­rage pousse ces filles à consommer de la drogue. Le centre de thérapie est donc le dernier recours pour la famille, après avoir connu un scandale ou un gros problème qu’elle n’a pas supporté », explique Dr Olfat Allam, psychiatre qui a été l’une des rares personnes à avoir ouvert le dossier de la toxi­comanie des femmes en 2003. « Au début de ma carrière, j’ai accepté de suivre et de trai­ter des filles à titre gratuit, à condition que les parents continuent à me les ramener. Mais seules trois familles ont accepté mon offre », dit-elle.

Cet héritage culturel qui offre seulement la chance aux hommes de commencer une nou­velle vie est une forme de discrimination à l’encontre des femmes. La société n’est pas tolérante avec les femmes, surtout avec celles qui se droguent. « Et donc, la crainte de l’avenir rend plus difficile leur décision d’ar­rêter », assure Dr Olfat Allam.

Et même si elles ont décidé d’arrêter, il y a peu de chance dans les hôpitaux qu’elles puissent jouir d’un traitement équivalent à celui des hommes. Sur les 15 hôpitaux publics qui prennent en charge les toxico­manes, seuls 3 offrent un service pour les femmes et un pour les adolescentes dont l’âge varie entre 12 et 19 ans. D’ailleurs, sur 565 lits réservés dans les hôpitaux, 55 seule­ment sont destinés aux femmes. Et ce n’est pas tout. Les conditions ne sont pas souvent meilleures dans les hôpitaux privés. Il suffit de citer que sur un nombre de 120 Midway Homes, des établissements où les patients passent une période transitoire avant de reprendre leur vie normale, 7 seulement sont réservés aux femmes. « Le problème est que les responsables mettent leur stratégie de lutte contre la toxicomanie selon les résultats des recherches qui ne reflètent guère la réa­lité que l’on découvre sur le terrain », assure Amr Osman, qui a insisté malgré l’opposition des responsables à lancer des campagnes de sensibilisation dans des écoles de filles défendant qu’il s’agit là d’un problème qui n’est pas uniquement « masculin ».

Autres problèmes

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Une campagne de sensibilisation a été lancée par le Fonds pour la lutte et le traitement de la toxicomanie.

Et même si la femme guérit, d’autres pro­blèmes l’attendent. Elle n’aura pas la chance de trouver un mari en dehors du monde de la toxicomanie. Par contre, l’homme peut tour­ner la page, et commencer une nouvelle vie, comme l’explique Dr Allam. Selon elle, une femme désintoxiquée peut rechuter. En ren­trant chez elle, elle va retrouver son compa­gnon qui consomme encore de la drogue. « On a rencontré plusieurs cas de femmes, dont les maris les ont encouragées à consom­mer de la drogue. Les appels que l’on reçoit sur la ligne directe le prouvent. D’ailleurs, les recherches ont recensé plusieurs cas de toxi­comanie involontaire. Comme ceux des femmes dont les maris leur ont demandé de prendre un cachet de Tramadol pour suppor­ter les besognes ménagères ou briser la rou­tine de la vie conjugale. Avec le temps, celles-ci deviennent accros », confirme Amr Osman.

A Al-Horriya, Rana, 26 ans, étudiante, a dépassé la période de sevrage. Actuellement, elle suit le programme du NA (Narcotic Anonymous) destiné à traiter les toxicomanes (voir encadré). Devant le miroir, elle passe un peigne dans ses cheveux pour se rendre plus coquette, tout en échangeant avec ses copines des nouvelles de son copain qui a fini par accepter de suivre des cures de désintoxica­tion dans un autre centre. « On a décidé de se marier une fois terminées nos cures de désin­toxication. On a tout essayé ensemble. C’est le moment propice pour changer de vie. Bientôt, on aura 30 ans, cela veut dire qu’on a perdu plus d’une quinzaine d’années dans ce monde ténébreux. Une nouvelle rechute encore voudra dire qu’on a opté pour un aller sans retour », conclut Rana qui compte les jours pour rejoindre son ami et commen­cer une nouvelle vie.




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