Semaine du 2 au 8 septembre 2015 - Numéro 1091
Nazih El Naggary : La solution politique est la seule issue à la crise syrienne
  Donner la voix à des opposants syriens modérés, créer une opposition unifiée et inclusive en vue d'une éventuelle résolution politique du conflit syrien. Tel est le but du Caire, explique Nazih El Naggary, sous-directeur du cabinet du ministre égyptien des Affaires étrangères, lors d’une réunion du comité de suivi de l’opposition syrienne jeudi dernier au Caire.
Nazih El Naggary
Nazih El Naggary
Heba Zaghloul02-09-2015

Al-Ahram Hebdo : Quel était le but de votre réunion avec les opposants syriens ?

Nazih El Naggary : Les membres du comité de suivi de l’opposition syrienne sont venus au Caire pour poursuivre la mise en oeuvre de leur plan de travail. Ce dernier a été mis en place lors de la conférence de l’opposition syrienne qui a eu lieu en juin dernier. L’objectif de la conférence du Caire était de donner la voix à un type d’opposition qui jusque-là n’avait pas eu la chance de se faire entendre. La chaîne Al- Jazeera, par exemple, se contente toujours de prêter son attention à la Coalition et avant cela au Conseil National Syrien (CNS). Mais il existe une opposition représentant des segments de la société syrienne qui ne réussit pas à s’exprimer. C’est donc ces groupes d’opposants et un certain nombre d’indépendants qui ont demandé à l’Egypte d’organiser cette conférence pour qu’ils puissent exprimer leurs projets politiques.

— S’agissait-il d’une demande syrienne ?

— Au départ, la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution ainsi que le Comité national de coordination des forces de changement démocratique (CNCD) nous ont demandé d’organiser une réunion pour faciliter le rapprochement entre les différents groupes d’opposition, la Coalition et les groupes qui n’avaient pas rejoint cette dernière. Le but était d’élargir le front d’opposition, de façon à ce qu’il soit inclusif et qu’il puisse rassembler les différentes composantes de l’opposition.

— On reproche souvent à l’opposition en exil de manquer de légitimité. En quoi le groupe du Caire est-il différent du CNS ?

— Quand la Coalition (actuellement basée à Istanbul) a été créée fin 2012 elle avait pour but de réduire l’influence islamiste qui prévalait au sein du CNS, soutenu politiquement ou financièrement par certains acteurs régionaux. Mais progressivement, celle-là a fini par également subir les mêmes influences. Ce qui a poussé d’autres groupes opposants comme le CNCD, des intellectuels indépendants ou encore le PYD (Parti de l’union démocratique) — parti à majorité kurde, ce dernier étant également actif sur le terrain — à solliciter l’Egypte afin d’organiser ce rassemblement qui regroupe tous les opposants qui recherchent une solution politique, ce qui coïncide d’ailleurs avec la position de la politique égyptienne.

— L’Egypte est-elle donc opposée à une solution militaire ?

— La solution militaire ne fonctionne pas. Cela fait quatre ans que le régime et l’opposition armée cherchent en vain à s’imposer par des moyens militaires. La crise humanitaire en Syrie est sans précédent dans l’histoire récente. Dix millions de Syriens ont été déplacés. Cette situation ne peut continuer. Le terrorisme gagne du terrain dans toute la région. La solution militaire n’est pas viable et il n’y aura pas de victoire possible pour les deux fronts, chacun d’entre eux étant soutenu par des acteurs régionaux. La guerre est donc devenue régionale et ne cessera pas s’il n’y a pas de vrai dialogue entre Syriens, mais aussi avec les acteurs régionaux qui ont une influence importante sur les protagonistes syriens. La solution politique est donc la seule issue.

— Quels sont les efforts de l’Egypte pour promouvoir la solution politique ?

— Le processus que l’Egypte a mis en place est « syro-syrien ». Nous sommes là pour encadrer ce processus sans prendre part aux négociations. C’est une discussion parfois difficile, car les Syriens ne sont pas toujours d’accord sur leurs objectifs, donc nous leur offrons notre soutien et encouragement. Vers la fin 2014, le dossier syrien ne figurait plus parmi les priorités de l’agenda international. Cette conférence a pu rappeler à la communauté internationale qu’il y avait une crise en Syrie. L’idée est de faire revivre cette option politique. Le régime accuse l’opposition de terrorisme et du fait de suivre des agendas d’autres pays de la région, et par conséquent, il refuse de négocier. Les opposants qui sont venus solliciter notre aide sont en revanche modérés. C’est pour cela que nous avons organisé cette conférence pour trouver une solution politique négociée. Le groupe du Caire devrait paraître crédible aux yeux du gouvernement syrien, et cette crédibilité est d’autant plus renforcée du fait que le processus est basé en Egypte, un pays déjà en lutte contre le terrorisme. Nous recherchons donc, avec l’aide de la communauté internationale et des pays de la région, à pousser les protagonistes syriens à oeuvrer en vue de la préparation d’une nouvelle conférence à Genève. La conférence précédente, Genève 2, qui s’était tenue en janvier 2014, n’ayant pas été un grand succès. Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’Onu en Syrie, a justement élaboré un plan pour une reprise des négociations. Et pour notre part, nous l’aidons en donnant la possibilité aux Syriens de constituer un front d’opposition qui serait uni et fort. Il représenterait la majorité des Syriens, et prendrait part à cette éventuelle négociation qui mènerait à une solution politique du conflit. Autrement dit, on contribue à préparer le terrain pour que Genève 3 soit un succès.

— Quels ont été les obstacles rencontrés lors de la conférence de Genève 2 ?

— Il y avait un « décalage » au niveau des priorités. Au cours de Genève 2, le régime insistait pour que les discussions portent essentiellement sur le terrorisme, alors que l’opposition appelait à la négociation rapide d’une solution politique. Il est désormais clair que le danger du terrorisme augmente. On a évidemment besoin de poser cette question, car Daech est un fléau qu’il faut combattre d’une façon décisive et coordonnée. La communauté internationale est d’accord sur ce point. Ceci dit, on ne peut pas reporter une solution politique en attendant que le terrorisme soit vaincu dans la région. La situation en Syrie nécessite que toutes les formations politiques syriennes qui refusent l’extrémisme rejoignent leurs forces dans le cadre de cette solution recherchée pour faire face à cette menace.

— Que pensez-vous de l’intervention étrangère en Syrie, que ce soit la coalition militaire internationale contre Daech ou les propositions occidentales qui appellent à l’armement des rebelles ?

— L’Egypte est partie prenante de la coalition internationale contre Daech dans la région, la lutte antiterroriste étant une priorité absolue dans le contexte régional actuel. Certains opposants se sont armés afin de se défendre et défendre leurs familles, mais il reste que le conflit armé n’épargne personne et que c’est précisément pour cela qu’une solution politique à la crise reste le seul espoir.

— La position de l’Egypte envers la Syrie semble être éloignée des positions de certains pays arabes, notamment du Golfe.

— Je ne dirais pas que la position égyptienne est éloignée de celle des pays arabes. Nous cherchons à faire appliquer la feuille de route (issue de la réunion du Caire) et nous tenons à ce qu’elle soit soutenue par d’autres pays arabes. Le comité de suivi (de la réunion du Caire) s’est rendu en Jordanie. Il y a aussi des efforts pour que ce comité soit accueilli dans les pays du Golfe, ces derniers ayant une influence très importante sur le dossier syrien. Nous tenons à ce que ce processus soit arabe et non exclusivement égyptien. Le groupe du Caire est de plus en plus reconnu au niveau régional et international. Nous avons également des contacts avec les Russes. Notre président de la République vient d’effectuer la semaine dernière une visite à Moscou. Il existe de nombreux points communs avec Moscou, notamment en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme et la nécessité d’une solution politique au conflit Syrien.

— Sur le terrain, c’est l’extrémisme qui domine. Cette opposition modérée n’existe-t-elle que chez les Syriens exilés ?

— Cette opposition politique et modérée existe bel et bien sur le terrain. Elle est présente notamment à travers le CNCD et d’autres groupes. Il faut rappeler que le dialogue syro-syrien a peu de chances d’aboutir sans garanties de la part d’acteurs internationaux qui ont une influence tangible et décisive sur les protagonistes, que ce soit le régime, l’opposition politique ou l’opposition armée. Ce processus doit donc être encadré et soutenu par la communauté internationale.

— Faudrait-il donc mener en parallèle une initiative diplomatique pour convaincre les acteurs régionaux d’assurer aux Syriens de telles garanties ?

— Je crois profondément qu’une solution doit se baser sur un noyau de Syriens et un processus syro-syrien, qui produirait des entités politiques qui seraient ensuite soutenues par les Etats de la région et par les puissances mondiales. Pour l’instant, les conditions ne sont pas tout à fait réunies pour cette solution politique, mais nous y oeuvrons. Une des conditions est justement d’avoir une opposition modérée avec laquelle le gouvernement syrien souhaiterait négocier. Ce groupe d’opposants modérés, constitué de 150 personnes, qui s’est réuni au Caire, a adopté une feuille de route politique. Cette dernière est en fait une proposition sur les modalités de la période transitoire et une charte nationale qui regroupe un certain nombre de principes relatifs aux droits des citoyens syriens. Une sorte de vision pour une future Syrie.




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