Semaine du 2 au 8 septembre 2015 - Numéro 1091
En Turquie, une alliance bien épineuse
Maha Al-Cherbini avec agences02-09-2015
 
  La Turquie s'est dotée d'un gouvernement provisoire auquel participe un parti pro-kurde (HDP) pour la première fois dans l'histoire de ce pays. Ce cabinet doit diriger le pays jusqu'aux législatives anticipées du 1er novembre prochain.

C’est une première dans l’histoire de la Turquie. Le nouveau gouvernement tran­sitoire — censé gérer les affaires du pays jusqu’au scrutin anticipé du 1er novembre pro­chain — comporte deux parlementaires pro-kurdes du Parti démocratique du peuple (HDP), bête noire du président turc, Recep Tayyip Erdogan. Ces deux parlementaires, Ali Haydar Konca et Muslum Dogan, seront respective­ment chargés des Affaires européennes et du Développement, selon Ahmet Davutoglu, pre­mier ministre et chef du parti au pouvoir (AKP, islamo-conservateur). « Ce gouvernement est l’étape la plus concrète sur la voie menant aux élections anticipées. D’ici au 1er novembre, nous agirons comme si notre gouvernement était élu pour quatre ans », a affirmé le pre­mier ministre. En vertu de la Constitution, ce gouvernement provisoire n’a pas besoin de la confiance du Parlement, l’accord de la prési­dence suffit.

Loin de ces affaires constitutionnelles, une question cruciale s’impose : comment les deux partis — alliés et ennemis à la fois — vont-ils gérer le pays jusqu’au 1er novembre ? La coa­lition même semble choquante pas seulement car c’est la première fois qu’un parti pro-kurde entre dans un gouvernement mais plutôt parce que le HDP est la bête noire de l’AKP depuis le scrutin du 7 juin. En remportant 13 % des suffrages, le HDP a mis un terme au règne sans partage des islamo-conservateurs depuis 2002. Une situation qui a poussé le « Sultan » et son premier ministre à déclarer la guerre à ce parti pro-kurde accusé d’être le prolongement poli­tique du PKK, jugé terroriste par Ankara.

Selon les experts, l’AKP était contraint à une telle alliance cauchemardesque qu’il ne désirait jamais. En principe, la Constitution prévoit que tous les partis représentés au Parlement aient des postes dans le gouvernement de transition, mais les deux principaux partis d’opposition social-démocrate (CHP, deuxième force au Parlement), nationaliste (MHP, troisième) ont refusé de s’y joindre, car leurs revendications ont été balayées par l’AKP. L’opposition récla­mait que le président arrête de jouer tout rôle dans la vie politique turque, exigeant l’ouver­ture d’une enquête sur la corruption et les dérives autoritaires du parti au pouvoir au fil des treize ans passés. Dos au mur, le premier ministre turc n’a trouvé qu’un allié : le HDP. De l’avis des experts, cette alliance hétéroclite va damner le pays à deux mois infernaux avec davantage de chaos.

Des enjeux à craindre
Selon les analystes, cette alliance « sans pré­cédent » aura de graves enjeux pour l’AKP qui va être vivement critiqué par les nationalistes, surtout le MHP farouche opposant au processus de paix avec le PKK. Au cours de sa prochaine campagne électorale, le MHP va sans doute exploiter la chance d’une telle coalition afin de déformer l’image de l’AKP aux yeux du peuple et gagner plus de voix en novembre, accusant le parti au pouvoir d’avoir ouvert la voie à l’entrée du parti pro-kurde, vitrine du PKK. Pour avorter d’avance la manoeuvre du MHP, Ahmet Davutoglu a accusé les partis d’opposition d’avoir contraint son parti à une telle alliance, affirmant qu’il n’a jamais voulu être partenaire du HDP.

Reste à savoir pourquoi le leader du HDP, Selahattin Demirtas, a accepté de s’allier avec l’AKP son ennemi numéro un. La réponse semble logique. Avec une telle alliance, le HDP fait d’une pierre deux coups : premièrement, il grave son nom dans l’histoire de la Turquie en devenant le premier parti pro-kurde faisant par­tie d’un gouvernement. Deuxièmement, une telle alliance va permettre à ce parti nouveau-né de se prouver sur la scène politique en tant que vrai parti d’opposition. « Les ministères ne sont pas la propriété de l’AKP. Pourquoi devrions-nous les lui laisser ? C’est l’occasion de parti­ciper à un gouvernement et de faire du HDP un véritable parti d’opposition », s’est justifié M. Demirtas. De toute façon, ce gouvernement provisoire ne jouera pas un grand rôle politique les jours à venir. Il ne fera que superviser l’élec­tion plutôt qu’introduire une nouvelle politique, cela voulant dire qu’il n’y a que peu de chances de changements dans des domaines-clés comme les Affaires étrangères ou l’Economie.




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