Semaine du 2 au 8 septembre 2015 - Numéro 1091
Les rebondissements de l’affaire Al-Jazeera
  La condamnation par la Cour pénale des 3 journalistes de la chaîne qatari Al-Jazeera à 3 ans de prison ferme soulève de nombreuses réactions à l’étranger. L’Egypte a répliqué par le biais de son ministère des Affaires étrangères.
Al-Jazeera
Ghada Ismaïl02-09-2015

L’australien Peter Greste, le Canadien Mohamad Fahmi et l’Egyptien Baher Mohamad ont été reconnus coupables par le tribunal pénal du Caire d’avoir « diffusé de fausses informations » et d’avoir « travaillé sans les autorisations nécessaires » et ont été condamnés à 3 ans de prison ferme. Les trois hommes étaient notamment accusés d’avoir soutenu, à travers leur couverture médiatique, les Frères musulmans, l’organisation de l’exprésident islamiste Mohamad Morsi, destitué en juillet 2013. En prononçant son verdict, le juge Hassan Farid a affirmé que les trois hommes « n’étaient pas des journalistes », car ils n’étaient pas enregistrés comme tels auprès des autorités. La chaîne qatari a affirmé qu’elle allait faire appel devant la Cour de cassation, qui pourra confirmer le jugement ou l’annuler. Fahmi, 41 ans, et Mohamad, 31 ans, ont été arrêtés au tribunal après l’énoncé du verdict. « Nous n’avons rien fait de mal. Le Parquet n’a présenté aucune preuve (...). Nous allons continuer à nous battre », a déclaré Fahmi. Fahmi et Greste avaient été interpellés en décembre 2013 dans une chambre d’hôtel du Caire, transformée en bureau. Lors d’un premier procès en juin 2014, ils avaient écopé de 7 ans de prison et Mohamad de 10 ans. Mais la Cour de cassation avait annulé les condamnations des journalistes.

A l’ouverture, en février dernier, de leur nouveau procès, Fahmi et Mohamad avaient été remis en liberté conditionnelle après plus de 400 jours de détention. L’affaire avait débuté en pleine crise entre l’Egypte et le Qatar, à couteaux tirés depuis l’éviction de Mohamad Morsi. Le Caire reproche notamment à Doha de soutenir les Frères musulmans, notamment via Al-Jazeera, dont les antennes arabophones ont dénoncé la destitution de Morsi. Trois coaccusés égyptiens des journalistes ont par ailleurs écopé de 3 ans de prison, tandis que deux autres ont été acquittés. Ils étaient jugés pour appartenance aux Frères musulmans et pour avoir cherché à « nuire à l’image de l’Egypte ».

Vives réactions

Amal Clooney, avocate de M. Fahmi, s’est insurgée contre le verdict. « C’est un précédent dangereux en Egypte que des journalistes puissent être emprisonnés simplement pour avoir rapporté des informations et que les tribunaux peuvent être utilisés comme des instruments politiques », a déclaré Clooney qui a rencontré dimanche le premier ministre, Ibrahim Mahlab, pour examiner la possibilité d’obtenir un pardon pour les 3 journalistes. « Il est temps que la présidence de la République intervienne », a déclaré Clooney lors d’un entretien avec l’animatrice Lamis Al-Hadidi, sur la chaîne CBC. La loi égyptienne ne permet au président de la République de gracier des condamnés que si le verdict est final. Or, ce n’est pas le cas des journalistes d’Al-Jazeera. Les avocats des 3 journalistes tentent aussi d’obtenir l’extradition de Mohamad Fahmi, qui avait renoncé à sa nationalité égyptienne en février 2015 dans l’espoir d’être extradé vers le Canada dont il détient la nationalité, et ce à l’instar de l’Australien Peter Greste, qui avait été extradé en février dernier vers l’Australie. Le verdict contre les 3 journalistes d’Al- Jazeera a soulevé une vague de critiques à l’étranger. Le Canada s’est dit « déçu » par le verdict et a demandé le retour de son ressortissant sans conditions. Dans un communiqué publié dimanche, l’Union européenne décrit le verdict de « recul pour la liberté d’expression en Egypte ». Quant aux Etats-Unis, ils se disent préoccupés par le verdict. De plus, l’ambassadeur britannique en poste au Caire, John Casson, a déclaré que son pays « soutenait la stabilité de l’Egypte », mais s’est demandé si « cette stabilité sera fragile et temporaire car basée sur les atteintes aux droits et à la liberté d’expression ». En réplique à ces critiques, le ministère des Affaires étrangères a convoqué dimanche l’ambassadeur britannique pour lui faire part de ses protestations.

Le ministère a affirmé sur sa page Facebook que les critiques occidentales sur l’affaire Al-Jazeera étaient politiquement motivées et constituaient une « ingérence inacceptable dans les affaires de la justice ». « L’Egypte est un pays de droit où les libertés sont protégées par la Constitution (...). Il ne faut pas mélanger les libertés qui sont protégées par la Constitution, et les violations à la loi. Il y a des tentatives pour faire croire que les verdicts des tribunaux visent les libertés en Egypte, alors que des milliers de journalistes travaillent en toute liberté », a déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Ahmad Abou-Zeid. Au-delà de la polémique, le politologue Yousri Al-Azabawi, analyse l’attitude de l’Egypte dans cette affaire : « L’Etat égyptien veut rester ferme mais, en même temps, il veut préserver son image à l’étranger, d’où le procès en deux temps qui a permis d’extrader le journaliste australien », pense Al-Azabawi, qui n’exclut pas une grâce présidentielle pour les trois condamnés au moment opportun.




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