Semaine du 2 au 8 septembre 2015 - Numéro 1091
Evacuation controversée
  L'évacuation musclée d'un bidonville de la rue Al-Soudan au Caire, dans le cadre d'un plan de réaménagement des zones sauvages, indigne les ONG. Les habitants, eux, refusent de partir. Reportage.
Evacuation controversée
Certains habitants n'ont pas obtenu de logements car ne possédant pas de carte d'identité. (Photos : Moustafa Emeira)
Ola Hamdi02-09-2015

Dimanche 30 août, Echache Al-Soudan, bidonville de 2,7 fed­dans de la rue Al-Soudan, à la périphérie du quartier huppé de Doqqi au Caire. Il faut emprunter une voie très étroite sous un pont piéton pour accéder au bidonville, situé face à la station de métro. Là se trouve une rangée de petites maisons construites en bois ou en étain. Certaines sont de deux étages. Des meubles sont dispersés ici et là sur le sol devant les habitations. Ils reflètent les ori­gines rurales des habitants du bidonville dont beaucoup viennent des zones rurales. Ainsi, on peut voir des fours, des charrettes et de la fer­raille.

Dans le petit corridor, outre les enfants qui jouent, il y a des femmes qui discutent avec leurs voisines à côté des ânes, des chevaux et des chèvres. Tout le monde parle de ce qui s’est passé mardi 25 août. Ce jour-là, les agents des services municipaux sont venus avec des bull­dozers et une force de police, pour évacuer le bidonville. Les habitants ont refusé de partir et des échauffourées ont éclaté avec les forces de l’ordre.

Ces dernières ont dû utiliser la force et les gaz lacrymogènes pour déloger les citoyens. « Ils ont jeté nos meubles dans la rue et détruit nos maisons », affirme avec amertume hadja Fatma, l’une des habitantes. « Je reste ici à l’air libre avec ce qui reste de mes meubles. Ils ont détruit ma petite mai­son composée d’une seule chambre. Je n’ai pas d’endroit où aller. Qu’est-ce que je vais faire ? », se demande hadja Fatma, veuve, qui a 4 enfants, les larmes aux yeux. Bien que la municipa­lité ait construit des logements pour reloger les habitants du bidonville, à la rue Al-Soudan, tout près de là, tout le monde n’y a pas droit. « On m’a dit que je n’ai pas le droit à un appartement parce que je n’ai pas de carte d’identi­té. Lorsque j’ai demandé un apparte­ment pour moi et mes enfants, on nous a dit que nous sommes des voyous. L’officier m’a même dit : va au diable. Nous ne sommes pas des terroristes. Nous sommes des êtres vivants », lâche hadja Fatma. Elle n’est pas la seule, plusieurs dizaines de personnes (hommes, femmes et personnes âgées) ne savent pas où aller. Al-Sayed Al-Tayeb Al-Dardiri, un homme de 65 ans, est appuyé sur le mur à contempler ce qui reste de sa chambre. Il porte de la paperasse dans ses mains. « J’habite ici depuis 50 ans après avoir quitté ma province natale de Sohag à la recherche d’un gagne-pain. Ma femme est morte il y a 4 ans, et je vis seul maintenant », raconte Al-Dardiri, qui n’a pas obtenu d’appartement non plus. Le vieil homme, qui survit grâce à l’aide de ses voisins, poursuit : « Les responsables ont refusé de m’attribuer un appartement car je n’ai pas de carte d’identité, et lorsque mes voisins m’ont aidé à m’en procu­rer, les responsables m’ont dit que je n’avais pas d’adresse ! ».

Le gouvernorat de Guiza avait lancé en 2013 un plan de réaménagement des bidonvilles en coopération avec le Fonds de développement des zones sauvages. Celui-ci se déroule sur trois phases et consiste à reloger les habitants des bidonvilles dans de nouveaux logements construits sur les mêmes lieux. Mais beaucoup d’habitants refusent de quitter leurs habitations. « Comment peut-on vivre dans des apparte­ments de 45 m2. Où est-ce que je vais installer mon four ? », s’insurge Sabah, mère de 4 enfants. Et d’ajouter : « Je sais très bien que le gouvernement s’est fatigué pour construire ces appartements, mais il est impossible de vivre à 5 dans 45 m2 ».

212 familles, 900 personnes

Certains habitants avaient exploité leurs habi­tations de fortune à des fins commerciales : des ateliers ou des fours rudimentaires, pour gagner leur vie. Et pour eux, quitter le bidonville revient à renoncer à leur gagne-pain. C’est le cas de hadj Ramdan Khalil, qui vend des objets anciens. « J’ai 8 enfants, 5 filles et 3 garçons, en plus de ma femme. Nous sommes donc 10 personnes. Comment pouvons-nous vivre dans un appartement de 45 m2 ? J’avais une baraque de deux étages avec un magasin au rez-de-chaussée qui me permettait de gagner ma vie. Mais à présent, ils ont tout démoli », dit Khalil. Même son de cloche pour Laïla, une femme de 50 ans, mère de 3 enfants, qui avait un kiosque où elle vendait le pain. « Mon fils est sorti récemment de prison et il est au chômage. Je suis née ici, et je voulais mourir ici. Je demande au président Sissi de nous aider », dit-elle.

L’intervention musclée des forces de l’ordre pour évacuer le bidonville a soulevé l’indigna­tion des ONG. Le Centre Egyptien pour le Droit au Logement (CEDL) a déposé une plainte au procureur général, demandant une enquête sur l’incident. « Les forces de l’ordre ont expulsé les habitants de manière brutale et sans préavis. Beaucoup d’habitants, notamment des enfants et des personnes âgées, ont suffoqué à cause des tirs de gaz lacrymogènes », indique le centre dans un communiqué.

Selon le gouvernorat de Guiza, près de 900 personnes (212 familles) vivaient dans le bidonville de la rue Al-Soudan dans 252 habi­tations sauvages. « Le projet de réaménage­ment du gouvernorat vise à fournir une vie décente aux habitants », déclare Mohamad Al-Cheikh, secrétaire général du gouvernorat. Evoquant les plaintes de certains citoyens n’ayant pas accédé à des logements, cet ancien général affirme que « l’attribution des loge­ments est régie par des normes très précises, et ce, dans un souci de justice ».

Les incidents du bidonville de la rue Al-Soudan posent à nouveau le problème des zones sauvages et la manière de traiter cette question épineuse. Ce problème remonte aux années 1960 et 70, favorisé par l’exode rurale. Fuyant la pauvreté et les mauvaises conditions de vie, des millions d’Egyptiens ont quitté la Haute-Egypte et sont venus s’installer dans les quartiers périphériques du Caire. Au fil des années, le problème s’est aggravé.

Le destin des habitants de la rue Al-Soudan reste inconnu surtout qu’ils ont décidé de ne pas partir.




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