Semaine du 20 au 26 mai 2015 - Numéro 1076
Définir l’Etat aujourd’hui
  La Fondation Sharjah pour les arts (SAF) a tenu cette semaine, en marge de la biennale de Sharjah, sa rencontre annuelle March Meeting. Les discussions qui ont réuni des intervenants du monde entier ont porté notamment sur le concept d’Etat et sa définition.
Définir l’Etat aujourd’hui
Discussion par Fawwaz Traboulsi et Khaled Hourani, animée par Anneka Lenssen. (Photo:Courtoisie Sharjah Art Foundation)
Dina Kabil20-05-2015

Peu avant la clôture de la Biennale de Sharjah 2015, le 16 mai, la Fondation Sharjah pour les arts (SAF) a organisé sa rencontre annuelle baptisée March Meeting (la rencontre de mars). Lancée en 2008, la March Meeting a gagné une renommée internationale, surtout au sein des institutions artistiques et des milieux académiques. La rencontre, qui s’est tenue également à Sharjah, a adopté le même slogan que la biennale, à savoir : « Le présent, le passé et les voies du possible ». Elle se veut un forum visant à sensibiliser les professionnels de l’art dans la région aux moyens de partager les idées et les expériences, et à mettre en place un réseau de professionnels pour les futurs projets. Les discussions visaient également à rendre l’art « possible » en l’intégrant au contexte sociopolitique. Pendant les cinq jours de discussion, il n’y a eu point de lignes rouges. Il fut notamment question d’art et de politique. « L’art ne peut plus être dépolitisé. L’art dénude la vie », selon l’expression de l’artiste palestinien Khaled Hourani.

Malgré quelques problèmes délicats d’obtention de visas pour les artistes dissidents, la rencontre a permis de briser quelques tabous et de discuter de tous les problèmes. Le refus des visas d’entrée sur le sol émirati à deux grands artistes, l’Indien Ashok Sukumaran et le Libanais vivant aux Etats-Unis Walid Raad, est attribué à leur engagement dans le groupe Gulf Labor, une coalition d’artistes et d’académiciens qui dénoncent les conditions injustes des travailleurs asiatiques employés dans les constructions de Guggenheim Abu-Dhabi (mais aussi le Louvre, le NYU et les institutions culturelles sur l’Ile Saadiyat), et exposeront leur rapport à la Biennale de Venise en juillet 2015. Pourtant, à l’Emirat de Sharjah, ouvert aux arts et à la culture, rien n’est censuré. Ainsi, l’artiste palestinienne Ayrin Anastas et l’Iranien René Gabri ont organisé un symposium lors de la rencontre portant le même titre que leur vidéo à la Biennale, Mémoires de notre sous-développement, et qui aborde les droits des travailleurs ou des villageois au Népal et en Inde.

Des voies vers l’émancipation
Mais c’est surtout le concept de nationalisme et la relecture de la notion d’Etat aujourd’hui qui ont occupé une grande partie des débats. Quelle est la définition de l’Etat aujourd’hui ? Tandis que les frontières de l’Etat s’effacent en Europe, elles se renforcent du côté de la mer face aux émigrants venus de Libye ou de Tunisie. En même temps, des appels émergent, notamment par les nationalistes écossais et catalans, en faveur d’une redéfinition des frontières de l’Etat européen. Au Moyen-Orient, la chute de l’Etat en Iraq et en Syrie et le retour de l’Etat despote dans certains pays à l’ère post-révolutionnaire posent à nouveau la question de la redéfinition de l’Etat. Toutes ces questions ont fait partie des débats suivant la tradition de la rencontre de la Biennale conçue par l’artiste franco-américain Eric Baudelaire, et qui consiste à organiser des tables rondes avec des intervenants un peu partout dans le monde. Le débat a été ravivé par la projection du film réalisé par Eric Baudelaire, et primé à la Biennale en mars dernier, intitulé Des lettres à Max, et largement controversé. Le film parle d’Abkhazie, un pays qui existe physiquement (ayant des frontières, un gouvernement, un drapeau, etc.) mais qui n’a pas d’existence légale, car il n’est pas reconnu par les autres Etats. A travers une série de correspondances entre Eric Baudelaire et l’ancien diplomate Max Gnvijia, le film s’attarde sur cette situation d’un Etat qui existe sans exister, selon les termes de Baudelaire (voir encadré). Après la chute de l’Union soviétique, Abkhazie s’est battue pour son indépendance. La situation des Géorgiens d’origine abkhazie, exclus de leur pays, n’est pas sans comparaison avec celle des Palestiniens privés du droit de retour à leurs territoires désormais occupés. Surtout lorsqu’on apprend par le film que depuis la guerre sanglante au début des années 1990, les Géorgiens n’ont pas le droit de retourner chez eux. La reformulation de l’idée de l’Etat a retenu l’attention de l’artiste palestinien Khaled Hourani. Pour Hourani, l’Etat est un rêve. « En tant qu’artistes, nous sommes obligés de choisir entre le mauvais et le pire, sans doute, l’idée de l’Etat est mauvaise, mais ce qui est pire c’est son absence », avance Hourani. Et d’ajouter : « L’Etat faible ne possède que la force policière, c’est pourquoi il est détesté. Mais l’humanité n’a pas inventé d’autres formes pour organiser la vie des gens, même si dans le monde arabe, il est difficile de comparer par exemple le modèle de l’Etat suédois à celui d’un Etat non démocratique ».

Quant à l’historien et chercheur libanais en sciences sociales, Fawwaz Traboulsi, il est très critique envers le film. Il s’oppose au fait qu’au nom de l’art, des informations importantes sur la nature du conflit entre Abkhazes et Géorgiens soient omises. « En écoutant la seule voix de Max, l’ex-diplomate qui souhaite continuer sa carrière, on a tendance à avoir une opinion contre tout nationalisme et tout Etat national », avance Traboulsi. Et d’ajouter : « Le fait de vouloir montrer la fragilité du présent militaire en Abkhazie indépendante, à travers la scène de la marche militaire, ne justifie pas la volonté de détruire l’Etat, sous prétexte que celui-ci entrave l’émancipation ». S’opposant aux arguments avancés surtout par les jeunes artistes venant du monde arabe post-révolutionnaire, Traboulsi ne cesse de répéter qu’il ne fallait absolument pas confondre le régime totalitaire ou l’oligarchie avec l’Etat en tant que structure qui peut être démocrate ou confédéral .



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