Semaine du 18 au 24 mars 2015 - Numéro 1067
Maryam Alkhawaja : Engagée pour l’égalité
  Maryam Alkhawaja, militante chiite de Bahreïn, n’en a pas fini de combattre les inégalités qui touchent ses compatriotes. A 27 ans, elle est devenue le symbole de la lutte pour l’égalité des citoyens, quelle que soit leur religion.
Maryam Alkhawaja
Maryam Alkhawaja, militante chiite de Bahreïn.
Houda El-Hassan18-03-2015

Pantalon en jean signé, tunique kitch and chic, lunettes de soleil, voile spanish, piercing au nez à l’indienne. Il s’agit ici de la tenue fétiche de la jeune Bahreïnie Maryam Alkhawaja. Joviale, elle vous accroche dès le premier contact. Communicative mais pas prolixe, elle détient l’art de tout vous dire sans vous en dire beaucoup, quel que soit le sujet de discussion. Optimiste, elle se plaît à répéter que la vie est tellement belle et qu’il faut la vivre jusqu’au bout. Un optimisme et un jusqu’au-boutisme qui lui ont valu une reconnaissance universelle.

En effet, elle est classée en tant que « femme arabe influente » par plusieurs organisations des droits de l’homme, organes subsidiaires de l’Onu, magazines américains et européens. Maryam est devenue, en un rien de temps, un emblème de la liberté d’expression à Bahreïn et dans le monde arabe. Mais quoi qu’il en soit, les médias occidentaux l’aiment, surtout pour son côté trublion.

5 ans après les premières révoltes de Manama, la militante bahreïnie continue de revendiquer l’avènement de la démocratie dans ce pays, Bahreïn. « Bien que l’époque du Printemps arabe soit révolue, les revendications des militants bahreïnis des droits de l’homme sont encore à l’ordre du jour », lance-t-elle d’emblée.

« Cela fait trente ans que notre Etat sunnite , faut-il malheureusement le mentionner, bafoue les droits des citoyens bahreïnis d’obédience chiite, faut-il également le mentionner. Il s’agit d’un favoritisme d’ordre sectaire. Je précise que selon mon père, lui aussi militant des droits de l’homme, la ségrégation entre chiites et sunnites n’a commencé à se creuser qu’il y a une trentaine d’années à Bahreïn. Avant, elle était très restreinte. Elle s’interroge : croyez-vous que l’islam tolère le favoritisme, le sectarisme, le clientélisme et l’excès de zèle politique ? Ou encore l’emprisonnement des militants des droits de l’homme ? Je ne le crois pas ! Surtout qu’il n’est mentionné nulle part dans le Coran qu’il faut être sunnite ou chiite pour guider un Etat quelconque ou pour exister ! ».

Depuis que les révolutionnaires arabes ont commencé à faire parler d’eux en 2010, l’Etat de Bahreïn est entré dans un scénario pour le moins obscur. Le climat du Printemps arabe était propice à ce que les militants chiites reviennent sur les devants de l’actualité politique, afin de revendiquer leur droit à la parole, à la dignité sociale et au travail. Mais depuis, les emprisonnements desdits rebelles se suivent et se ressemblent …

Au milieu de tout cela, Maryam Alkhawaja a réussi à s’imposer en tant que jeune militante influente. Pour nombre de ses abonnés sur les réseaux sociaux, elle est une véritable agitatrice d’idées. Ses retweets (ses citations reprises par ses abonnés sur le réseau Twitter) se comptent par centaines. Ses abonnés qui la suivent sur Facebook, Twitter, Youtube et ailleurs se comptent par millions.

De fil en aiguille, cette diplômée en littérature anglaise a sillonné les quatre coins du monde pour faire connaître ses revendications. « Je suis présente sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les manifestations et sit-in pro-démocratie à Bahreïn, parce que cela fait trois décennies que mes compatriotes d’obédience chiite n’ont pas le droit à la parole et n’ont pas les mêmes chances d’avoir un travail que les citoyens dont la famille est proche du régime sunnite. J’ajoute à cela que les quartiers habités par une majorité chiite ne bénéficient pas des mêmes services sanitaires et hygiéniques que les quartiers de nos compatriotes d’obédience sunnite. Je milite pour une dignité sociale qui ne fait pas le distinguo entre un sunnite et un chiite. Pour un climat social, culturel et politique meilleur. Pour y arriver, le régime doit être à l’écoute de tous ses citoyens. Mais les rencontres citoyennes, promises récemment, ne sont pas encore sorties des limbes ».

D’autant plus que Maryam vit dans une société où les femmes sont peu habituées à s’insurger en public. Elle parvient à le faire grâce à son réseau de sympathisants. Mais pas uniquement. « J’ai bénéficié d’un programme d’éducation et de sensibilisation à la citoyenneté et à la démocratie, financé par la fondation Fulbright. C’était à la fin de mon cycle universitaire à l’Université de Bahreïn en 2009 ».

Née à Damas en 1987, elle a également vécu au Danemark lorsque sa famille y a été exilée, à cause du militantisme de son père. En 2001, l’Etat bahreïni permet soudainement à la famille Alkhawaja de rentrer au pays. Le nouveau Roi amnistie la plupart des activistes et opposants, châtiés par son père.

En 2010, le Printemps arabe éclate. La militante devient connue sur la Toile et assure le suivi des événements politiques de Bahreïn en publiant des vidéos et des photos des bavures policières infligées aux révolutionnaires de son pays. Elle va jusqu’à organiser des manifestations et sit-in devant plusieurs organes médiatiques et gouvernementaux à Manama. Chemin faisant, elle prend en charge la communication Internet des révolutionnaires bahreïnis.

En moins de 5 ans, elle connaît la prison, les grèves de la faim, la torture policière, sans parler des menaces de mort et des interdictions de quitter le territoire, malgré son passeport danois. « Ma vie au Danemark était un long fleuve tranquille. Mais lorsque vous êtes exilé parce que votre père a osé dire que les chiites ont le droit de vivre et de s’exprimer librement et que vous décidez non seulement de rentrer, mais aussi de prendre le relais de votre père, la prison est une éventualité à laquelle vous pensez. Mais je voulais attirer l’attention de l’opinion publique internationale. Et c’est ce qui s’est réellement passé », dit-elle.

« Pourquoi je dérange ? Cela fait 5 ans que les journalistes du monde me posent la même question. Et je dis toujours que le seul et unique problème, c’est que j’expose des réalités et des vérités qui ne plaisent pas à tout le monde. Selon les autorités de mon pays, je suis anticonformiste, anarchiste et je cherche à créer la subversion, voire à renverser le régime en place. Mais je cherche tout simplement à inciter les personnes qui adhèrent à ma vision des choses à militer pour une monarchie constitutionnelle qui respecte les droits de tous », reprend Maryam, qui vient d’une famille importante sur la scène religieuse chiite.

Elle reprend : « Ma famille et moi ne cherchons pas la célébrité. Nous ne sommes pas des stars de cinéma. Nous ne cherchons pas la gloire non plus, nous ne manquons de rien. Et le plus important dans tout cela, c’est que nous nous moquons royalement des accusations qui fusent de partout à notre égard. Ces accusations qui prétendent que nous sommes des illuminatis réussissent juste à nous faire rire ».

En 2011, « entre deux incarcérations », elle part à Londres, New York et Washington pour animer des conférences et séminaires pro-démocratie. La même année, elle rencontre Hillary Clinton lors d’une conférence aux Etats-Unis et lui fait savoir son refus catégorique d’appeler des forces étrangères à intervenir dans son pays. « Le dialogue social doit émaner de la volonté de mes compatriotes. Je ne souhaite pas que mon pays connaisse le sort de l’Iraq d’il y a dix ans », précise-t-elle.

Quelques mois plus tard, elle retourne à Bahreïn. Là-bas, elle se joint au Centre bahreïni pour les droits de l’homme, cofondé par son père, et dont elle devient responsable des relations extérieures et vice-présidente.

« Mes amis militants et moi-même avons convenu, récemment, que lors de nos sit-in, nous devrons nous dissiper calmement dès l’arrivée des forces de l’ordre. Si j’en parle, c’est bien évidemment pour éviter que le scénario de décembre 2014 ne se reproduise, c’est-à-dire la dernière fois où nous avons été, mes amis révolutionnaires et moi-même, interpellés par le tribunal de Manama. Une décision que je qualifie d’abusive et d’injustifiable ».

En effet, il y a deux mois, la jeune militante a défrayé la chronique. Elle a écopé d’un an de prison pour « l’agression d’une policière », et ses amis pour avoir troublé l’ordre public.

« Nous étions en pleine manifestation, il y a quelques semaines de cela, quand soudain interviennent quelques agents de police. Cette dame m’a poussée par terre. J’étais littéralement atterrée quand elle a essayé de me frapper. Pour me défendre, je l’ai repoussée. Elle a fait semblant de s’évanouir. J’étais choquée, je ne savais pas qu’elle aurait pu être capable de créer tout ce scénario pour inventer un nouveau procès. J’ai boycotté l’audience, parce qu’il est impossible d’avoir un procès juste et équitable dans ce Royaume ».

Quant à son avocat, Mohammed Al Jichy, il précise que la plainte pour torture de sa cliente a été rejetée par le Parquet de Bahreïn. De toutes les manières, ses multiples procès se ressemblent. A chaque fois que le tribunal de Manama la convoque suite à une accusation quelconque, elle en parle sur les réseaux sociaux. L’opinion publique internationale est immédiatement alertée, Maryam Alkhawaja bénéficie alors d’un soutien et d’une mobilisation internationale, qui fait souvent céder la cour.

Maryam Alkhawaja est devenue le symbole de l’opposition aux autorités de Manama. Selon ses dires, « au lieu d’instaurer un régime respectueux des droits de l’homme, notre gouvernement essaye de faire avorter un mouvement de contestation né avec des révolutions arabes ».

Quant aux organisations mondiales de défense des droits de l’homme, elles continuent d’appeler les autorités de Bahreïn à cesser les poursuites de ces militants. Mais rien ne change.

Jalons :

Juin 1987 : Naissance à Damas.

2009 : Diplômée à l’Université de Bahreïn.

2011 : Elle fait l’objet d’un interminable procès judiciaire.

2012 : Elle part au Royaume-Uni et aux Etats-Unis pour faire connaître sa cause.

2013 : Elue « personnalité très influente » par plusieurs magazines américains et anglais.

2014 : Retour à Manama.




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