Semaine du 24 au 30 décembre 2014 - Numéro 1055
Fayda Hamdi : Ben Ali a voulu faire de moi un bouc émissaire
Karem Yehia24-12-2014
 
  Entretien avec Fayda Hamdi, accusée d’avoir humilié et giflé Mohamad Bouazizi, dont le suicide a été l4étincelle de la révolution tunisienne puis du Printemps arabe en 2011.

Al-Ahram Hebdo : Quelle était exacte­ment la nature de votre activité lors des événements entourant le suicide de Bouazizi ?

Fayda Hamdi: Je ne suis pas policière à proprement parler et je n’ai jamais porté d’arme. Je travaille à Sidi Bouzid depuis 2000 en tant qu’agent de la police municipale. Je suis chargée de suivre l’exécution des déci­sions et des règlements de la municipalité, comme par exemple les conditions sanitaires et hygiéniques dans les marchés.

— Avant le drame, connaissiez-vous Bouazizi et quelle est votre version des faits du 17 décembre 2010 ?

— Je le connaissais comme tous les mar­chands ambulants de la ville, ni plus ni moins. Le jeudi 16 décembre, j’ai dit à Bouazizi qu’il ne pouvait pas vendre ses fruits là où il était installé, parce que la vente en ce lieu est illé­gale notamment qu’il existe un marché consa­cré aux fruits et légumes à 150 m des lieux. Il s’est résigné et est parti sans problème. Le lendemain, j’ai reçu un ordre émanant de la municipalité de me rendre sur le même lieu. Quand les marchands ambulants ont vu la voiture approcher, ils se sont immédiatement dispersés, sauf Bouazizi et quand je me suis adressée à lui, il nous a accusés de le viser en particulier car il ne donnait pas de pots-de-vin. Je suis alors sortie de la voiture, je me suis dirigée vers sa charrette et j’ai soulevé le car­ton de fruits. Il m’a alors tiré pour m’obliger à lâcher le carton. Il s’est montré très violent et nous avons dû réclamer des renforts. Bouazizi, lui, s’est dirigé vers le siège de la municipalité et environ une heure et demie après, il s’est immolé par le feu.

— Pourquoi raconte -t- on que vous l’avez giflé ?

— Ce n’est pas vrai. Bouazizi lui-même dans son témoignage n’a pas dit que je l’avais giflé. Il est allé au siège de la municipalité pour déposer une plainte contre moi, parce que je ai lui interdit de vendre sa marchandise.

Mais est-ce que vous vous n'êtes pas sentie un peu coupable? Comment avez-vous appris la nouvelle du suicide ?

— Par un collègue et j’ai été surprise parce que nous n’avons rien fait à part notre travail et ce genre d’incidents se répète quasiment tous les jours avec d’autres marchands. Je crois que sa réaction a été violente parce qu’il a eu affaire à une femme. C’est le regard oriental porté sur la femme. S’il avait eu affaire à un homme, la question n’aurait pas fait tout ce bruit. Plus tard, j’ai été détenue avec 2 de mes collègues au siège de la sécurité nationale à Sidi Bouzid et nous avons été accusés d’avoir agressé Bouazizi et de l’avoir humilié en lui disant « tu n’es pas un homme ». Il semble que c’est Ben Ali qui a donné les ordres de mon arrestation. Il a voulu faire de moi un bouc émissaire. Le 30 décembre, mon arrestation a été légalisée par ma comparution devant le Parquet général et j’ai obtenu la pro­messe d’être relâchée. Cependant, je suis res­tée en détention du 30 décembre 2010 au 19 avril 2011 à la prison des femmes. J’ai beau­coup souffert à cause du refus des avocats de me défendre, c’est en fin de compte une parente qui est Basma Al-Nasseri qui a pris cette charge gratuitement. Et le juge a émis une ordonnance de non-lieu en ma faveur le 19 avril 2011.

Continuez-vous donc à vous considérer comme une victime ?

— Je veux que tout le monde sache que j’ai subi une injustice. Pendant le jugement, des citoyens ordinaires étaient présents et procla­maient ma liberté. Peut-être avaient-ils le sentiment que Fayda Hamdi a participé à la révolution ou qu’elle en était la cause. Quand j’ai été innocentée, l’administration de la municipalité a proposé mon déplacement à Tunis ou à n’importe quel lieu loin de Sidi Bouzid. J’ai cependant refusé et réclamé de reprendre mon travail là où j’étais auparavant, pour ne pas qu’on dise que je fuis les gens et que j’ai peur.




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