Semaine du 17 au 23 septembre 2014 - Numéro 1042
Frères : L’allié qatari lâche du lest
  Cédant aux pressions, le Qatar a annoncé le renvoi de plusieurs cadres des Frères musulmans présents sur son territoire.
freres
Photo: Bassam Al-Zoghby
May Atta17-09-2014

Nouveau dilemme pour les Frères. Le Qatar a demandé cette semaine à 7 dirigeants de la confrérie, en exil dans le pays depuis la chute de l'ancien président Mohamad Morsi en juillet 2013, de quitter son territoire. « Les autorités qatari nous ont dit que les circonstances ne per­mettaient pas la présence de tous les membres de la confrérie sur le sol qatari, a déclaré Ibrahim Mounir, membre des Frères musul­mans, installé à Londres. Ce départ ne signifie pas une rupture des relations entre le Qatar et les Frères ».

Les 7 dirigeants priés de quitter le territoire qatari sont tous des cadres intermédiaires de la confrérie des Frères musulmans. Parmi eux : Achraf Badreddine, ancien président de la com­mission économique du conseil consultatif de la confrérie, Mahmoud Hussein, secrétaire général de la confrérie, et Amr Darrag, ancien secrétaire général du Parti Liberté et justice dans le gouver­norat de Guiza. Ce dernier a annoncé que « les figures des Frères à qui on a demandé de trans­férer leurs bureaux à l’extérieur du Qatar ont accepté de le faire pour éviter tout désagrément à ce pays ».

Pourquoi cette décision soudaine du Qatar ?

« Depuis quelques mois déjà, le Qatar était soumis à d’intenses pressions de la part des pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pour qu’il cesse son soutien aux Frères musul­mans », affirme Ahmad Ban, chercheur spécia­liste des groupes islamistes. Il rappelle que le soutien qatari aux Frères a été à l’origine d’une grave crise diplomatique au mois de mars der­nier. L’Arabie saoudite, Bahreïn et les Emirats arabes unis avaient rappelé leurs ambassadeurs en poste à Doha.

Le 5 juillet, les Emirats ont annoncé l’arresta­tion de 3 Qatari sur son territoire, accusés de collecter des informations. Un moyen sans doute d’intensifier la pression sur Doha. « Le Qatar ne pouvait pas ignorer les pressions de ses voisins sous peine de se retrouver totalement isolé », explique Ahmad Ban.

Soutien politique et économique

Contrairement aux autres pays du Golfe qui voyaient en la confrérie une menace à leurs inté­rêts (notamment l’Arabie saoudite qui a déclaré la confrérie organisation terroriste), le Qatar a soutenu politiquement et financièrement le régime des Frères en Egypte.

Après la chute de leur régime en juillet 2013, beaucoup de cadres de la confrérie ayant fui l’Egypte se sont réfugiés au Qatar. La chaîne satellitaire qatari Al-Jazeera a financé de luxueuses suites d’hôtel pour les membres de la confrérie et a été pour eux une véritable tribune médiatique.

Un second point d’appui se situe en Turquie, où deux sommets des Frères musulmans ont déjà été organisés. Istanbul a autorisé les Frères à créer leur nouvelle chaîne télévisée Rabaa dotée d’un budget de 35 millions de dol­lars. « Cependant, et face aux pressions du CCG, le Qatar a commencé à changer de posi­tion. Il y a trois mois, les autorités qatari ont aidé des membres de la confrérie à s’installer en Grande-Bretagne. Des messages ont été envoyés aux leaders des Frères pour leur signifier que s’ils veulent rester au Qatar, ils doivent diminuer le ton agressif qu’ils utilisent contre l’Egypte et les autres pays du Golfe. On a alors assisté à un dégel des relations entre Doha et ses voisins du CCG. Le 22 juillet, le roi Abdallah d’Arabie saoudite recevait l’émir du Qatar », ajoute Ban.

Mais le contexte régional a été un autre fac­teur qui a accéléré la décision du Qatar de « lâcher » les Frères. La décision de Doha intervient en effet au moment où les Etats-Unis déploient des efforts pour former une coalition régionale contre l’Etat Islamique (EI), groupe terroriste opérant en Iraq et en Syrie. « Or, les Etats-Unis ont besoin de l’aide de l’Egypte dans cette guerre contre l’EI. Mais Le Caire insiste sur la nécessité d’agir contre les autres organisations terroristes et pas seulement l’EI. Allusion claire aux Frères musulmans qui financent, à partir du Qatar, des actes terro­ristes en Egypte », estime Sameh Eid, spécia­liste des mouvements islamistes.

Un communiqué publié samedi par la prési­dence de la République souligne que « la coali­tion contre le terrorisme doit frapper tout genre de terrorisme et pas seulement l’Etat isla­mique ».

« Il est possible que les Américains aient exercé des pressions sur le Qatar pour qu’il cesse son appui à la confrérie », souligne encore Ban. Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, était mercredi et jeudi derniers à Jeddah en Arabie saoudite pour assister à une réunion englobant les 6 pays du CCG, plus l’Iraq, la Jordanie et l’Egypte, et destinée à examiner la lutte contre l’EI.

Reste à savoir quelles seront les conséquences de la décision qatari pour les Frères. Sameh Eid pense que si le Qatar a éloigné les figures médiatiques de la confrérie qui apparaissent sur la chaîne Al-Jazeera, il continue à protéger plu­sieurs leaders des Frères qui dirigent la confré­rie à partir du Qatar et n’a pas cessé son soutien à la confrérie.

« Doha veut ménager les Etats-Unis et apai­ser ses relations tendues avec les autres pays du Golfe, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il a cessé de soutenir les Frères musulmans. Il est probable cependant que les Frères perdent leur tribune médiatique qu’est Al-Jazeera. La confrérie n’a d’autres choix que de chercher un compromis avec le pouvoir en Egypte. Mais elle doit d’abord trouver un moyen de convaincre ses bases populaires et cela nécessitera beau­coup de temps », conclut Eid .




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