Semaine du 10 au 16 septembre 2014 - Numéro 1041
La Somalie en état d’alerte
  Tout en consistant un coup dur aux Shebab, l’assassinat du leader des insurgés lors d’une frappe américaine ouvre la voie à d’importantes représailles.
Somalie
Selon les observateurs, les insurgés Shebab vont toujours exister, malgré la perte de leur guide spirituel. (Photo : AP)
Sabah Sabet avec agences10-09-2014

Godane, l’un des 10 hommes les plus recherchés du monde pour terrorisme par les Etats-Unis, et chef suprême des insurgés Shebab en Somalie, a été tué par une frappe américaine, a confirmé Washington vendredidernier. Ahmad Abdi Godane nommé aussi Aboul-Zobeir, « est tué le 1er septembre lors d’une frappe de missiles Hellfire et d’armes à guidage laser sur une réunion de hauts responsables Shebab au sud de Mogadiscio », a affirmé le Pentagone. Bien que ce soit un coup dur contre les Shebab, des ripostes sont à craindre dans les semaines à venir. Le gouvernement somalien s’attend ainsi à une vague de sanglantes représailles des insurgés Shebab voulant venger leur chef. « Les services de sécurité ont reçu des informations indiquant que les Shebab prévoient actuellement de mener des attaques désespérées contre les structures de santé, les centres éducatifs et d’autres structures publiques », a déclaré le ministre de la Sécurité nationale, Kalif Ahmad Ereg.

Malgré cela, la frappe américaine a été appréciée par le président somalien Hassan Cheikh Mohamoud, qui espère que la mort de Godane sera un tournant. Le président kényan, Uhuru Kenyatta, a aussi adressé ses « sincères remerciements » aux Etats-Unis après la mort de Godane, qui permet aux Kényans, selon lui, de « commencer enfin un processus de guérison ». En fait, les Shebab ont mené d’importantes attaques contre des pays engagés en Somalie, dans le cadre de la force de l’Union africaine, l’Amisom. En juillet 2010, un double attentat à Kampala dans des établissements retransmettant la finale de la Coupe du monde de football, première action majeure hors de Somalie, avait donné une nouvelle envergure aux Shebab. La plus retentissante attaque avait fait au moins 67 morts au centre commercial Westgate, à Nairobi, en septembre 2013.

Profitant de l’état actuel de confusion et de choc qui saisit le mouvement, le président somalien a proposé aux combattants du groupe affilié à Al-Qaëda de déposer les armes dans le cadre d’une amnistie et dans un délai de 45 jours. Une demande rejetée par le mouvement qui a averti, samedi, de se venger la mort de leur chef. Dans leur communiqué publié samedi sur des forums djihadistes, les Shebab ont nommé un nouveau chef, Ahmad Umar Abou-Oubaïda, après avoir confirmé la mort de leur leader, tout en renouvelant leur allégeance à Aymane Al-Zawahri, chef d’Al-Qaëda.

La mort de Godane a aussi suscité plusieurs questions sur le sort de ce groupe armé et sur ses capacités à reprendre sa force. Selon des experts en sécurité, Godane faisait à la fois office de guide spirituel et de chef d’orchestre tactique du mouvement, souvent divisé. Il présentait une force capable de frapper de façon spectaculaire, jusque hors de ses frontières. Mais il n’était pas un homme de terrain, ce qui lui valait l’inimitié de certains combattants. La Maison Blanche voit que la mort du dirigeant islamiste constituait « une perte majeure du point de vue symbolique et opérationnel pour la plus importante des entités affiliées à Al-Qaëda».

Aymane Abdel-Wahab, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram pense que malgré cette importante défaite, le mouvement ne va pas disparaître. « La mort de Godane va créer un état temporaire d’instabilité et non pas une disparition de ce groupe. Les Shebab ont fait face ces dernières années à de grands coups, mais ils constituent toujours une menace non seulement pour la Somalie, mais aussi pour la région ».

Depuis 2011, les insurgés ont été chassés de Mogadiscio, puis de l’essentiel de leurs bastions du sud et du centre, mais tiennent toujours de vastes zones rurales, et ont abandonné le combat conventionnel pour la guérilla. Dernièrement, ils ont eu recours à des commandos suicide, ils ont ainsi attaqué le palais présidentiel, à deux reprises, mais aussi le Parlement et, la veille de la mort de Godane, le QG des services somaliens de renseignements. Selon Abdel-Wahab, les mêmes circonstances qui ont donné lieu à la création de ce mouvement existent encore. « La nature du pays divisé par les conflits tribaux, la faiblesse de l’Etat, la conjoncture régionale, tous ces éléments créent un environnement viable pour la continuité des activités de ce mouvement », explique-t-il.

En outre, coïncidant avec la frappe américaine, les forces somaliennes et l’Amisom ont lancé, il y a quelques jours, une nouvelle offensive baptisée « Océan Indien ». L’un de leurs objectifs est maintenant Barawe, dernier grand port aux mains des Shebab, ceci afin de tarir l’une des principales sources de revenus des Shebab : les exportations de charbon vers les pays du Golfe.

Dans ce climat incertain et avec les frappes qui se succèdent désignant les Shebab, Clint Watts, expert du Homeland Security Policy Institute à l’Université George Washington, trouve qu’une scission du mouvement n’est pas à exclure. Il explique à l’AFP que l’amnistie temporaire offerte par le président somalien pourrait séduire certains combattants de base, plus motivés par la nécessité de gagner leur vie que par l’idéologie du djihad. Les durs du groupe, notamment ses volontaires étrangers, pourraient, quant à eux, intensifier leurs attaques pour démontrer que leur détermination reste intacte.

« Mon pronostic est que les partisans les plus radicaux de Godane feront scission afin de former un groupuscule encore plus violent », conclut Clint Watts à l’AFP.




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