Semaine du 13 au 19 août 2014 - Numéro 1037
Rami El-Dahan : L’architecte du vernaculaire
  Figure de proue de l'architecture égyptienne, Rami El-Dahan est le porte-parole d’un concept de villes traditionnelles, locales et innovantes. Fidèle disciple de Hassan Fathi, il est à l’origine de plusieurs projets prestigieux.
Rami El-Dahan
Rami El-Dahan, porte-parole d’un concept de villes traditionnelles, locales et innovantes. (Photo : Mohamad Moustapha)
Névine Lameï13-08-2014

Le temps est le catalyseur essentiel sur lequel se base la structure architecturale de Rami El-Dahan. Disciple fidèle du « père des architectes » Hassan Fathi (1900-1989), El-Dahan produit un art en harmonie avec son entourage, tirant sa force de la nature et portant en lui un esprit nouveau et moderne fait d’idées simples et créatives.

Rami El-Dahan est né à Mohandessine, en 1955, dans une famille égyptienne. Son père est d'origine syrienne et sa mère est d'origine italienne. Son grand-père paternel a dû quitter sa ville natale, Tanta, après la nationalisation du Canal de Suez dans les années 1950, pour poursuivre son travail et trouver un nouvel espace pour ses égreneuses à coton. Un espace que le petit El-Dahan, encore élève au Lycée français de Bab Al-Louq, aimait souvent fréquenter.

Diplômé en 1978 de la faculté de polytechnique de l’Université du Caire, El-Dahan, au caractère sensé et réfléchi, élargit rapidement ses connaissances architecturales. Jeune diplômé enthousiaste, il travaille pour le bureau d’architecture Sabbour.

Il fait aussi connaissance de Hassan Fathi. « Suite aux cours de Hassan Fathi à l’Université du Caire dans les années 1970, j’ai décidé d’aller le voir dans son atelier de Darb Al-Labbane dans le Vieux Caire, où j’ai appris à dessiner les voûtes et les coupoles en deux jours! C’est Hassan Fathi, cette personne rêveuse, délicate et passionnée d’architecture, qui a assouvi mes besoins d’architecte », se souvient El-Dahan, qui a appris de son maître à ne jamais trahir son métier pour de l’argent. Pour lui, l’architecture de Hassan Fathi est une « symphonie musicale classique », ayant un module, une symétrie et une uniformité.

L’architecture d’El-Dahan, loin de trahir l’école de Hassan Fathi, se dote d’idées créatives, adaptées aux contraintes modernes et aux besoins nouveaux de la vie contemporaine en s’attachant à la culture du lieu et à son histoire. « Mes structures architecturales sont moins classiques, plus spontanées. Par spontanéité, je désigne le caractère local, naturel et populaire régi par l’entourage, l’environnement, la matière, les besoins de l’époque, l’histoire du lieu, et surtout le temps. Une architecture qui, comparée à la croissance d’une plante, se voit libérée des contraintes du T-square, des calculs géométriques et physiques... », explique-t-il avec passion.

Avec Hassan Fathi, de 1979 à 1989, El-Dahan a touché de près à l’architecture vernaculaire. Un type d’architecture défini comme étant l’architecture des gens, l’architecture sans architecte, propre à un pays, à un terroir, à une aire donnée et à ses habitants. D’ailleurs, c’est cette méthode que Rami El-Dahan enseigne à ses étudiants, à l’Université américaine du Caire. « Notre génération d’architectes est beaucoup plus chanceuse que celle de Hassan Fathi. Ses idées géniales et avant-gardistes n’ont pas été bien exploitées en son temps. Des idées critiquées de romantisme et de rétro, de brut et de primitif dû au fait de bâtir des maisons de briques en terre dites pour les pauvres! Même ces derniers, au temps de Hassan Fathi, refusaient cette qualité de vie, ils favorisaient la vie civile de luxe ! », poursuit El-Dahan.

Pour lui, Hassan Fathi n’avait aucun problème à travailler pour les riches comme pour les « pauvres », dans l’intérêt de l’Homme, vivant dans une société encombrée et au sein de relations détériorées entre lui et son environnement. « Les idées géniales de Hassan Fathi ont plutôt été utilisées en faveur des personnes riches, des propriétaires de villas et de villages touristiques qui désiraient jouir d’une nouvelle forme d’architecture ».

Marié en 1984 avec sa collègue l’architecte Soheir Farid, Rami El-Dahan et son épouse fondent à Mohandessine un petit bureau d’architecture sous le nom de Farid & El-Dahan. Un bureau portant après, en 1996, le nom d'El-Dahan & Farid Engineering Consultants Ltd., offrant à ses clients des solutions de conceptions traditionnelles, vernaculaires et locales innovantes, combinées à une expertise technique poussée.

« Mon épouse et moi, nous jouissions de chaque instant de notre vie. Encore jeunes diplômés, nous n’avions pas un sou pour payer nos projets architecturaux. Néanmoins, nous n’acceptions que ce qui allait dans le sens de nos convictions architecturales. Je me souviens que nous amenions nos enfants, encore bébés, avec nous, dans les sites architecturaux et les échafaudages ».

Aujourd’hui, Hend et Hassan se sont à leur tour lancés dans l’architecture. La première a obtenu une bourse en Allemagne alors que le second travaille à Noweiba.

Quant aux parents, ils sont actuellement en train de réaliser le projet de leur vie: une vaste maison tout près d’Al-Cheikh Zayed (cité du 6 Octobre), en harmonie avec l’environnement où elle est construite, avec son amalgame de voûtes, de coupoles, de pierres taillées, de bois, etc. « De tous nos projets architecturaux, notre maison est l’unique à faire souvent objet de divergence d’opinions entre mon épouse et moi, sur ses détails architecturaux. Notre maison qui verra prochainement le jour rappelle avec fierté l’esprit de Hassan Fathi », se réjouit El-Dahan.

« C’est vrai que nous avons vécu des années de récession architecturale, jusqu’au déclenchement de la révolution du 30 juin. Mais il faut savoir séparer la politique du travail. Depuis peu, notre compagnie accepte des projets de construction en béton, même si nous ne sommes pas tout à fait convaincus par ce matériau. Il faut toujours penser à de nouvelles solutions capables de marier l’architecture vernaculaire aux nécessités de la vie, pour répondre aux défis de l’époque. Avec notre esprit architectural et notre expertise technique, nous sommes capables de satisfaire tous les goûts », dit-il fièrement, tout en rêvant de construire une ville intégrale, locale et sujette à ses propres lois.

Ces lois d’aménagement urbain constituent pour Dahan un enjeu prioritaire capable d’améliorer notre qualité de vie en préservant les paysages d’Egypte, loin des logements sociaux des nouvelles banlieues « mal structurées », avec leurs verdures artificielles et leurs immeubles « atypiques ».

Le premier projet à être exécuté par la compagnie remonte aux années 1985-1986. C’était une petite maison à Abou-Seir, sur la route de Saqqarah. Une maison conçue dans le concept de Hassan Fathi, avec ses voûtes et coupoles.

Puis en 1986, il y eut le village Bassata, à Noweiba, et l’hôtel Mövenpick à Qosseir. Sans oublier le projet phare Qafr Al-Gouna sur la mer Rouge, construit en 1992 et achevé en 1996, avec une structure moderne, aux airs de Nubie.

« Le succès du Mövenpick de Qosseir nous a ouvert la porte aux investisseurs d’Hurghada ». Les années 1990 connaissent alors un « boom » des villes touristiques, véritable élan à l’effervescence architecturale de la compagnie. La liste des projets est alors sans fin.

En dehors de l’Egypte, il y eut aussi The Cove Suites Resort à Ras Al-Kheimah et le Royal Miramar Resort à Fujairah, aux Emirats arabes unis, en 2006. Puis l’Isamili Centre Dubai (2000-2008) et le Courthouse Project, en Palestine.

« Le projet Isamili Centre Dubai fut conçu avec l’intention de faire revivre les techniques authentiques de construction, ainsi que les arts et l’artisanat des traditions islamiques. La conception du bâtiment est principalement inspirée par l’architecture de la période fatimide au Caire. Elle propose des cours d’inspiration andalouse, tissées avec un complexe de grès jaune et de dômes impressionnants », poursuit El-Dahan, également créateur du Hilltop, à Parc d'Al-Azhar, achevé en 2004. Un projet qui a fait l’objet d’un concours lancé par la fondation Aga Khan.

« Dans le temps, notre bureau architectural était le compétiteur le moins réputé, le plus jeune et le moins expérimenté, en rivalité avec 6 autres bureaux architecturaux participants au concours de l’Aga Khan. D'ailleurs, notre bureau a remporté la meilleure conception architecturale », se souvient-il. Et d'ajouter:

« Presque tous les matériaux utilisés dans le Hilltop, cet axe central du parc d'Al-Azhar qui jouit d’une vue panoramique sur la Citadelle du Caire, sont d’origine égyptienne, puisant dans les ressources disponibles localement et les monuments environnants du Caire fatimide », précise El-Dahan, l'architecte chevronné qui a su rester au service de l’homme et de l’environnement.

Jalons :

1955 : Naissance au Caire.

1978 : Diplôme d’ingénierie, de l'Université du Caire.

1979-1989 : Collaboration avec l’architecte Hassan Fathi.

1984 : Mariage avec l’architecte Soheir Farid et fondation du bureau El-Dahan & Farid.

1992 : Lancement du projet Qafr Al-Gouna.

2015-2016 : Réalisation de la Maison El-Dahan et Farid, au 6 Octobre.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire