Semaine du 13 au 19 août 2014 - Numéro 1037
L’écriture, une ville alternative
  Dans son nouveau roman, Khalil Sweilah rassemble ses notes quotidiennes sur Damas sous les bombardements. Il y rappelle des récits lointains de scribes et d’historiens qui ont déjà décrit les atrocités commises dans la ville des 7 portes.
L
Khalil Sweilah
Sayed Mahmoud13-08-2014

Dans son roman, Le Paradis des barbares, l’écrivain Khalil Sweilah se lance dans une épreuve narrative remarquable en empruntant la technique de la rédaction du journal de bord. Il abolit les distances entre l’auteur et le narrateur, vu la nature du texte qui scrute les moments du drame syrien actuel.

En dépit de la chaleur de l’actualité, il s’engage dans une autre aventure qui relève du fantastique, dans un climat cauchemardesque et sanglant qui met en jeu l’imaginaire. Mais Khalil Sweilah est épris des jeux narratifs et de la technique du collage.

Il recourt, comme à son habitude, au patrimoine narratif syrien et universel. Il retrace le wparcours de l’Histoire à travers les écrits historiques qui ont abordé le thème principal de la destruction de Damas au fil des âges.

« Je me suis plongé, tout lentement, en essayant de rappeler les récits des historiens, des scribes, ceux qui ont vécu un pareil enfer, à Damas, lors des siècles passés, dans le but de souder les fils enchevêtrés qui ont caractérisé cette ère tumultueuse. Je suis convaincu que nous vivons les mêmes atrocités, sous une autre forme plus dévastatrice et plus barbare », dit-il.

Cependant, les récits du patrimoine demeurent, au sens de l’écrivain, défectueux et ont besoin d’être complétés par un narrateur qui pourrait s’immiscer dans l’actualité, pour focaliser sur les détails de la démolition actuelle de la ville. Il insiste donc sur « les récits des témoins » et s’attarde sur la redécouverte d’une identité déchirée qui n’a jamais connu une aussi dure épreuve.

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Le mot d’ordre pour relire ce roman, c’est la notion de l’émiettement ou le morcellement. Ceci dit, le texte ressemble à un grand « puzzle » que l’écrivain a monté et a démonté à plusieurs reprises. Apparemment, ce genre d’écriture reposant sur le montage ou le collage lui convient le mieux. Car sa principale angoisse est ce dialogue continu avec des textes antérieurs ou contemporains dans lesquels il joue le rôle du témoin. A d’autres endroits, il porte l’habit du contemplateur qui élargit ses perspectives. Ainsi on retrouve, dans son texte, des dizaines de témoins issus de lieux et d’âges différents.

En survolant les récits du patrimoine qui justifient et analysent le fait de démolir, ou de tuer l’autre, on tombe sur la préface d’Al-Moqabassat du philosophe arabe Abou-Hayyan Al-Tawhidi, dont les mots sont presque identiques à ceux utilisés par l’auteur aujourd’hui. Mais il s’est vite retenu: « Même si des siècles entiers nous séparent, cela n’est pas très important. Nous n’avons pas avancé d’un iota. Nous avons plutôt reculé pour nous heurter au 2e âge des ténèbres ».

L’écrivain-narrateur se lance dans un dialogue tantôt avec des figures incontournables de la Syrie, l’écrivain Saadallah Wannous, le cinéaste Omar Amiralay, ou Mohamad Malass, ou le peintre Youssef Abdelki, tantôt avec des figures de la littérature mondiale telles que Vergas Llosa. Suivant les traces du récit ironisant sur la mort qui s’étend sur l’écriture— tel un grand immeuble dressé au milieu des décombres—, il médite la célèbre phrase prononcée par l’écrivain originaire de l’Afrique du Sud J-M. Coetze: « Ce sont les barbares seulement qui donnent au lieu une plus forte présence ».

La langue de l’écrivain oscille entre le langage sec, celui des rapports, et le langage descriptif sans fioritures, sans entrer dans la narration macabre de la ville. Ce qui donne au roman ses lettres de noblesse c’est la vision du monde de l’écrivain, se déplaçant constamment entre l’historien et l’anthropologue.

Malgré la dérision et l’ironie envers l’intellectuel, le roman ne donne pas un point de vue sur l’actualité syrienne. L’auteur s’intéresse plutôt à la destruction actuelle. Il s’intéresse aux détails de la vie quotidienne, recourant aux nombreuses astuces pour inventer des détours afin de dépasser les labyrinthes journaliers. Il se soucie de tout ce qui est fragile. Selon lui, chaque cadavre nous renvoie à un itinéraire de vie inachevé.

Le narrateur tisse alors tout un monde hypothétique qui compléterait les parcours de vie raccourcis à cause de la mort. Pour ainsi dire, il fait volontairement face à la mort par le choix de l’écriture qui aspire à créer un avenir, ou en d’autres termes, une ville alternative à celle qui a été sapée.

Une ville où les individus trouveront le moyen de s’attacher à des bribes de vie au milieu d’une destruction dominante et d’une guerre généralisée. Il s’agit d’une expérience de fuite vers l’inconnu dans l’entracte avant l’avènement d’une mort reportée. La Syrie est devenue un pays déchiré qui a un grand besoin d’un musée hypothétique qui rassemblerait le tout sur une même carte, comme il la conçoit.

Gannet Al-Barabera de Khalil Sweilah, Dar Al-Aïn, Le Caire 2014.




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