Semaine du 13 au 19 août 2014 - Numéro 1037
Voyages de coptes
  L'Ile des coptes, un documentaire d’Ahmad Rachwane, retrace l’itinéraire des coptes d’aujourd’hui. Ce documentaire marque une certaine évolution de l’image de cette communauté dans le cinéma égyptien.
Voyages de coptes
L’Ile des coptes, un documentaire historique précieux.
Mohamed Atef13-08-2014

Il est souvent difficile d’aborder une oeuvre documentaire qui suscite la polémique. L’auteur du film rencontre cette même difficulté, car il doit autant que possible rester objectif, bien que, d’une certaine manière, prendre partie ne soit pas un vice.

Il est impossible de ne pas prendre en considération les tendances politiques du réalisateur et à quel point nous sommes en accord ou en désaccord avec elles. Parler donc du documentaire Guéziret Al-Aqbat (l’île des coptes), réalisé par l’artiste et révo­lutionnaire Ahmad Rachwane, est une tâche difficile, car le professionnalisme impres­sionnant de la réalisation ne doit pas éclipser la critique politique proposée par le film.

S’inspirant de la méthode biblique, Ahmad Rachwane a réparti l’histoire de son film sur 11 voyages. Une méthode à double facette. Son avantage est que l’esprit du spectateur ne soit pas dispersé. Cependant, le défaut réside essentiellement dans la ressemblance entre ces différents voyages. La synonymie des titres de certains voyages fait que leurs significations sont les mêmes, bien que cha­cun aborde une phase politique différente ultérieure à la révolution du 25 janvier.

Ahmad Rachwane présente ses héros d’une manière splendidement variée. Bien que la plupart des héros appartiennent à la classe moyenne, toutes catégories confondues, la façon de les exposer rompt avec les préjugés du spectateur, selon lesquels les problèmes des coptes font d’eux une communauté extrême­ment compacte, et un tout indivisible.

Dans le premier voyage, Rachwane critique le fait que l’emploi du terme citoyenneté soit confiné à l’égalité des droits dans la liberté de culte et à l’obtention des droits fondamentaux sociaux et économiques. On retrouve dans le film de jeunes hommes qui parlent du chômage et de la cherté de la vie ainsi que des filles qui évoquent le harcèlement sexuel. Des crises vécues par tous les citoyens égyptiens.

Le réalisateur brise l’idée stéréotypée de l’im­migration des coptes d’Egypte souvent ren­voyée à la souffrance de la discrimination reli­gieuse. Une raison que les héros ont reléguée en second plan après le facteur économique.

Le film évite clairement d’évoquer la crise de la discrimination à travers des clichés habituels prononcés par des coptes. L’un des invités du film, n’appartenant à aucun courant politique, assure que le sentiment de discrimination est relatif dans les rangs des coptes selon leurs classes sociales. De plus, l’ampleur de cette discrimination dépend du contact quotidien direct avec les autres.

Faisant un focus sur deux exemples qui ont choisi d’immigrer vers l’Etat américain de Géorgie, le documentaire montre que le fait d’échapper à la discrimination n’est pas lié à l’idée de fuir les pratiques désuètes des fonda­mentalistes musulmans en Egypte. Le choix de la Géorgie provient essentiellement du fait que cet Etat appartient à l’Eglise orthodoxe. Par conséquent, les coptes immigrés n’auront pas à revivre de nouveau le sentiment de discrimina­tion religieuse émanant d’un autre groupe reli­gieux fondamentaliste. Sans oublier que l’élé­ment de la sécurité recherchée par la quasi-majorité des Egyptiens caractérise cet Etat qui est un exil permettant aux coptes de ne pas rompre totalement avec leur pays d’origine. Ceci brise le préjugé ancré dans la mentalité égyptienne selon lequel les coptes choisissent les Etats-Unis et les pays d’Europe occidentale, parce qu’ils y trouvent une tribune à partir de laquelle ils critiquent leur pays.

Dans les chapitres des voyages intitulés l’iso­lement, le changement, les douleurs et l’obscu­rité, le réalisateur présente d’une manière narra­tive éloquente le choix le plus difficile, qui est de continuer à vivre dans son pays. Il met la lumière sur de nombreux exemples d’interac­tion de citoyens coptes avec la conjoncture qui a précédé la révolution de janvier. Ceci en ayant recours à un grand nombre d’invités de diverses tendances, allant de l’extrême droite à l’ex­trême gauche. Ainsi, Rachwane fait la chro­nique des événements décisifs pour les coptes d’Egypte, comme à titre d’exemple l’organi­sation politique des jeunes coptes loin de la tutelle de l’Eglise, les incidents de Moqattam et de Maspero, le décès du pape Chénouda, l’ascension des islamistes et la mort de Mina Daniel et sa transformation en icône de la révolution égyptienne.

Des événements qui ont amené de nom­breux coptes à prendre résolument la déci­sion d’immigrer, de s’éloigner ou bien de changer de tendance politique après la desti­tution de Morsi, et d’ouvrir une nouvelle page avec le nouveau régime.

Le Voyage du retour met la lumière sur l’importance de la ferveur politique qui a mené à la destitution de Morsi, et montre comment un sentiment relatif de sécurité a prévalu après le départ des islamistes. Il a aussi fait allusion à la polémique qui anime les milieux coptes autour de la position à adopter vis-à-vis du nouveau pouvoir repré­senté par l’institution militaire. Un sujet qui suscite une controverse, vu que certains radi­calistes coptes sont hostiles à l’institution militaire, suite aux événements de Moqattam, de Maspero et autres. Dans les parties qui sui­vent Le Retour, pointe à l’horizon un penchant plus optimiste sur la possibilité de voir un len­demain meilleur grâce aux acquis de janvier 2011 et de juin 2013.

L’Ile des coptes marie concentration intense et profondeur des idées malgré l’enchevêtre­ment de la question et sa diversité. De plus, Rachwane, soucieux de réaliser le maximum de crédibilité, a en quelque sorte sauvé le film du piège de la propagande dans les dernières séquences.

L’Ile des coptes est l’incarnation d’énormes efforts de recherche, de choix des invités, de rédaction et d’incorporation d’analyses en parallèle avec les dimensions esthétique et humaine. De quoi faire du film un document historique précieux à la tête des oeuvres pro­duites après la révolution.




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