Semaine du 23 au 29 juillet 2014 - Numéro 1035
Beaucoup moins de non-dits
  Briser les tabous semble une priorité pour les créateurs des feuilletons télé en compétition durant le Ramadan. C’est la tendance, depuis voilà trois ans d’affilée, comme s’ils profitent de l’audimat élevé du mois sacré afin de secouer la société.
Beaucoup moins de non-dits
Kalam ala waraq (paroles sur papier).
Mohamed Atef23-07-2014

Prostitution, homosexua­lité, misère, restructura­tion du ministère de l’In­térieur, tels sont les thèmes qui reviennent inlassable­ment ces dernières années à travers les feuilletons du mois du Ramadan. Cela dit, ils continuent à être débat­tus tout au long de l’année. Car depuis quelque temps, le mois du Ramadan est devenu le mois des feuilletons télévisés par excellence, au point que le nombre d’oeuvres produites durant le reste de l’année ne dépasse pas les doigts d’une seule main. Une fois terminé le mois sacré, les chaînes satellites s’éver­tuent à rediffuser les feuilletons ayant bénéficié du plus haut audi­mat. De quoi accroître les revenus et encourager les boîtes de production à travailler de nouveau avec la même équipe. Et celle-ci profite souvent des lauréats passés, afin d’élargir les marges du « permis » et de soulever des sujets considérés comme des tabous, sans mâcher ses mots.

A titre d’exemple, le feuilleton Kalam ala waraq (paroles sur papier), lequel s’est attiré la part du lion des critiques, a battu les records en termes d’insultes et de grossière­tés prononcées par ses protago­nistes, avec en tête la pin-up liba­naise Haïfaa Wahby. Malgré le flot de critiques, il bénéficie d’un audi­mat relativement élevé. Le scéna­riste Ahmad Chawqi, qui supervise l’atelier de rédaction du feuilleton, a déclaré : « Briser les tabous dans les feuilletons télévisés ne fait que reflé­ter ce qui se passe actuellement au sein de la société et sur les réseaux sociaux ». Il explique que grâce à ces réseaux, toute personne peut exprimer ses opinions, en toute liberté, sans limites. De quoi pous­ser les limites du « tout est permis ». Alors que dans le passé, « toute per­sonne qui essayait de briser un tabou avait besoin de former tout un groupe de partisans, pour la soute­nir et lui servir de lobby face aux pressions et aux détracteurs », ajoute Chawqi. Mais les temps ont changé. Il est devenu plus facile, selon ses dires, de faire un lobbying pour une idée donnée ou d’avoir le consentement d’une large tranche du public via Internet, même si cette idée sort du commun. Le mot magique est donc Internet. « Actuellement, l’écrivain est mora­lement soutenu par des gens avec lesquels il partage ses avis, et le producteur est sûr d’une manière ou d’une autre que son investissement ne sera pas refusé à 100 %. Ce pro­cessus, qui nécessitait auparavant de longues années, se fait aujourd’hui en l’espace de quelques mois, voire de quelques jours », affirme le scénariste de Kalam ala waraq.

Laine anti-stérilité

Le feuilleton Al-Sabaa wassaya (les sept commandements) a égale­ment soulevé un tollé en abordant la piété superficielle de la société ou sa religiosité. Pourtant, il occupe une place avancée sur la liste des audi­mats. A chaque épisode, ses créa­teurs mettent un peu d’huile sur le feu en s’attaquant à un nouveau tabou. Par exemple, le feuilleton parle de la « soufa » (bout de laine) que certaines femmes issues de milieux populaires utilisent, afin de préserver « la chaleur » des spermes de leurs maris ayant des problèmes de stérilité. L’espoir de tomber enceinte et les astuces utilisées, comme c’est évoqué dans le feuille­ton, ont fait couler beaucoup d’encre sur les réseaux sociaux. Et à son auteur, Mohamad Amin Radi, de commenter : « L’audace des feuille­tons télé, ces trois dernières années, revient plutôt à leur densité. Beaucoup d’oeuvres sont projetées de manière intensive, de quoi accroître les polémiques ». L’écrivain et scénariste cite quelques exemples déjà critiques, soulevés autrefois par ses compères, comme Ossama Anouar Okacha. « Les feuilletons écrits par ce dernier, tels Zizinia ou Les Démons de Sayala, comportaient de gros mots qui sont passés inaperçus. Il a même parlé de cette histoire de la soufa, sans faire autant de tapage », dit-il.

Tout comme Ahmad Chawqi, l’auteur de Les Sept commande­ments est d’accord sur le fait que les réseaux sociaux ont contribué effi­cacement aux débats et à la com­mercialisation des oeuvres. Cependant, il estime que ces réseaux donnent parfois la parole à des gens avides de célébrité, lesquels cher­chent une plus grande visibilité sur la Toile en critiquant telle ou telle chose. « Ce qui compte vraiment pour moi, ce sont les réactions des gens ordinaires que je rencontre dans la rue et qui s’expriment en toute sincérité. Ceux-ci ne parlent trop ni d’audace, ni de grossière­té », poursuit Radi.

Encore plus loin

Peut-être le mot d’ordre a été le succès précédent de certaines oeuvres qui ont placé la barrière du « per­mis » un peu plus haut. Ceci a prou­vé aux créateurs qu’ils peuvent aller encore plus loin et que le public est réceptif, malgré les débats parfois houleux. En bref, on a tâté le terrain au lendemain de la révolution et l’on s’est rendu compte que le contexte sociopolitique permet une plus grande liberté dont il faut profiter. « Une panoplie de feuilletons a transformé l’aventure d’un produc­teur courageux en un modèle réus­si », lance Ahmad Chawqi. Les son­dages d’opinion à cet égard confir­ment cet état des lieux. Car Al-Sabaa wassaya, Segn al-nessa (la prison des femmes) et Add tanazoli (un compte à rebours) s’avèrent les feuilletons les plus sollicités par les téléspectateurs. Ces oeuvres signées par une nouvelle génération se sont alors imposées de par leur audace,+ mais aussi de par leur qualité et leur profondeur. Le message est clair, les spectateurs eux aussi avaient besoin de tout chambouler, même si les cri­tiques sont acerbes. Le drame télé­visé connaît un nouvel essor .




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