Semaine du 9 au 15 avril 2014 - Numéro 1020
Sarkis Tossoonian : La délicatesse du bronze
  Le sculpteur égyptien d’origine arménienne, Sarkis Tossoonian, se place à la croisée des chemins, entre un pays où il est né et un autre auquel il appartient, même s’il n’y a jamais vécu réellement.
Sarkis Tossoonian
Sarkis Tossoonian (Photo : Mohamad Moustafa)
Névine Lameï09-04-2014

Ses somptueuses figurines en bronze ressemblent à sa personne. Comme lui, elles maintiennent leur calme et ont une élégance naturelle. Le sculpteur égyptien d’origine arménienne, Sarkis Tossoonian, se balade entre deux cultures avec une grande spontanéité. Il mène une vie équilibrée, grâce à ses oeuvres qui portent quelque part la marque de ses origines et en même temps quelque chose de très pharaonique, de très égyptien dans l’âme.

Né dans le quartier d’Ibrahimiya à Alexandrie, en 1953, il a grandi dans cette ville cosmopolite. Son père, Elia Tossoonian, commerçant, et sa mère Chaké Chorlian, artiste amatrice et ancienne élève de l’école des soeurs arméniennes, remarquent depuis très tôt le penchant artistique de leur fils. Ce dernier, à l’âge de 9 ans, est ravi lorsque sa mère l’emmène une fois par semaine à la rencontre d’un jeune artiste, lui aussi de la communauté arménienne d’Alexandrie. « C’était Garo Kalousidian. Il m’a initié au monde artistique. Après, ce fut le tour de mon maître à penser, l’éminent sculpteur arménien d’Alexandrie, Hampar Hamparzumian. Ce dernier m’a appris comment créer une figurine, comment couper le vertical par l’horizontal pour atténuer sa longueur… Se concentrer sur la forme au détriment des détails. Il me donnait des cours de sculpture. A cette époque, je me disais qu’un jour, je deviendrais grand et sculpteur », se souvient Sarkis Tossoonian, lequel a passé ses études primaires et préparatoires, jusqu’en 1969, à l’école arménienne Boghossian d’Alexandrie. « Cet établissement scolaire fête aujourd’hui ses 150 ans. Il a été fondé par Boghos Youssoufian », raconte l’artiste sur un ton juvénile. Et d’ajouter: « La plupart des noms arméniens se terminent en -ian, un suffixe qui signifie en iranien : fils de … D’ailleurs, mon nom de famille Tossoonian remonte à Tossoon pacha, fils de Mohamet Ali pacha. Donc, c’est un nom turc », déclare le sculpteur, en soulignant : « L’histoire des Arméniens d’Egypte remonte à l’année 1833, au temps de Boghos Youssoufian, fils de Nubar pacha Nubarian, premier ministre d’Egypte sous Mohamet Ali. Boghos a été représentant du peuple arménien pendant le traité de Sèvres. Il a de tout temps multiplié les actes de bienfaisance au profit des siens, partout dans le monde. Grâce à lui, les Arméniens ont trouvé refuge en Egypte ».

Issu d’une famille de cultivateurs arméniens, venue à Alexandrie en 1809, ses ancêtres se sont transformés en commerçants, bien avant le génocide arménien et les massacres commis contre son peuple par les Turcs en 1915. « C’est vrai que les Arméniens d’Egypte font partie intégrante de la société égyptienne. Néanmoins, leur problème c’est qu’ils sont plus ou moins enfermés sur eux-mêmes. Et vu qu’ils sont peu nombreux en Egypte, et de peur de se perdre, ils aiment se marier entre eux aussi. Ils vivent en communauté et préservent leurs traditions ». L’arabe cassé de Sarkis lui pose souvent problème, contrairement à son arménien très courant. « De nos jours, les Arméniens d’Egypte ne dépassent pas les 6000 ou 7000. Mais avant la Première Guerre mondiale, les Arméniens étaient à foison à Alexandrie. Voilà pourquoi de nombreuses familles continuent de transmettre la langue, l’histoire et les traditions arméniennes à leurs enfants. La langue, et surtout la religion, étant donné que l’Arménie est le plus vieux pays chrétien du monde. Ce sont là des traits typiques de la famille arménienne », dit Sarkis Tossoonian, qui se prépare actuellement à fêter Pâques, au sein de sa communauté arménienne orthodoxe. « En arménien, nous appelons Pâques: Zadig. A l’occasion des fêtes, nous suivons les rituels de la messe arménienne, en échangeant des salutations à l’invitation du Diacre. Nous préparons à la veille de Pâques des mets arméniens, dont les böreks (brique au fromage), les dolmas (feuilles de vignes farcies), les lahmajouns (sorte de pizza recouverte de viande hachée) et les anochabours (maïs sucré) ».

Sarkis Tossoonian a vraiment un pied dans chaque culture: il est arménien chez lui, égyptien en société. « J’ai effectué mon service militaire comme tous les Egyptiens. En fait, je suis citoyen à part entière. Je vais voter à la prochaine élection présidentielle comme tous les Arméniens d’Egypte d’ailleurs. Je soutiens le maréchal Al-Sissi. Les Arméniens sont des gens modérés, ils détestent l’extrémisme en tout. Et comme ils ont souffert d’un génocide, ils espèrent vivre en paix et en sécurité », avoue le sculpteur. Et d’ajouter : « Moi, personnellement, je dénonce le nationalisme de Nasser, qui a suscité le départ de beaucoup d’Arméniens d’Egypte, mais je regrette l’ère Moubarak. Ses qualités dépassent ses vices. Sous le régime des Frères musulmans, nous avions peur de descendre dans la rue ». Sur Facebook, l’artiste met ses photos avec le drapeau égyptien, pendant la révolution du 25 janvier, ensuite le 30 juin. Pour lui, le soulèvement politique a eu des répercussions positives sur le plan artistique. De quoi faire revivre l’Art, avec un grand A, après des années de stagnation.

En 2008, Tossoonian avait décidé de rompre définitivement avec le commerce familial, transmis de père en fils, pour se consacrer à la sculpture. Plus de magasin de chaussures, cela ne lui convenait plus.

Doué davantage pour la pratique de l’art plus que pour les études académiques, il a quand même choisi de poursuivre ses études à l’école de Nicosie (Chypre). De retour en 1974, il s’inscrit aux beaux-arts d’Alexandrie. « J’étais ravi et fier d’entendre à la radio chypriote que l’armée égyptienne a traversé le Canal de Suez pendant la guerre de 1973 », déclare l’artiste. D’où sa première sculpture en bronze. « A l’université, j’étais un passionné du Musée gréco-romain. J’admirais les postures et le calme de ses statues avec la diversité de leurs couleurs et leurs textures ». Art gréco-romain, mais aussi pharaonique, deux sources d’inspiration pour le jeune étudiant à l’époque. Il multipliait ses déplacements, notamment pour Louqsor et Assouan. « Le style gréco-romain m’a inspiré le calme qui règne sur mes oeuvres. Et j’admire la masse cohérente, l’aspect monumental chez les pharaons », explique Sarkis Tossoonian. Sorti des beaux-arts en 1980, il s’affirme comme artiste indépendant à la pensée libre. Il participe à toutes les expositions nationales et internationales, jusqu’à remporter, en 2005, le premier prix sur la sculpture à la Biennale de Port-Saïd.

Puis, il prend part au symposium d’Assouan, entre 2006 et 2008. La même année, il représente l’Egypte au concours artistique de l’Olympia de Beijing, avec un athlète en bronze. Et en 2011, l’ambassade d’Arménie au Caire lui commande une statue en bronze, laquelle sera placée au jardin d’Al-Horriya, à proximité de l’Opéra. Il s’agit d’un livre dont la page de droite est consacrée à l’Egypte, avec ses dessins pharaoniques, et celle de gauche, symbolisant l’Arménie, avec les feuilles de vigne, emblème du pays. « J’aime le bronze, une matière riche qui coûte cher. Mais comme j’étais commerçant, j’avais de quoi financer mon art. Avec le bronze, je me sens toujours en défi, oscillant entre des surfaces rugueuses oxydées et d’autres polies de couleurs dorées », déclare l’artiste, épris de l’art et des nouvelles technologies. Il lit d’ailleurs la plupart des ouvrages portant sur ce thème.

Le terne et le brillant, les formes géométriques de ses statues exposées actuellement à la galerie Safarkhan ne sont pas sans rappeler un passé lointain. En fait elles se rapprochent de la beauté des Tangaras qu’il avait l’habitude de contempler au Musée gréco-romain d’Alexandrie. Il s’en inspire, tout en les liant au contexte actuel. « Les gracieuses figurines appelées Tangaras, d’après le nom d’un village grec, offrent des détails précieux sur le mode de vie des Alexandrines dans le temps, leur manière de s’habiller, de se coiffer, etc. », précise Sarkis Tossoonian, qui mélange, dans l’exposition en cours, bronze et laiton. « Le doré met en relief le mouvement simple et non agressif comme je l’aime. Alors que la technique du rude fait appel au mouvement des vagues alexandrines, de couleur bleu-vert, en perpétuel mouvement. C’est bouillonnant comme la vie », lance le sculpteur, avec l’air d’un sage combattant. Ses sculptures, toutes des femmes, s’éloignent de toute notion d’érotisme. « Pour moi, la beauté est dans la féminité », ajoute Tossoonian, qui ne cesse de puiser ses figurines dans le quotidien et ses fluctuations.

Jalons :
11 avril 1953 : Naissance à Alexandrie.
1979-1985 : Professeur à l’école Boghossian d’Alexandrie.
1987 : Première visite de l’Arménie après son indépendance.
2002 : Première exposition, en dehors d’Alexandrie, au Centre des arts, à Zamalek.
Avril 2014 : Exposition à la galerie Safarkha
11 avril 1953 : Naissance à Alexandrie.
1979-1985 : Professeur à l’école Boghossian d’Alexandrie.
1987 : Première visite de l’Arménie après son indépendance.
2002 : Première exposition, en dehors d’Alexandrie, au Centre des arts, à Zamalek.
Avril 2014 : Exposition à la galerie Safarkha



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