Semaine du 9 au 15 avril 2014 - Numéro 1020
Avec « Télé Abdine », la parole est au citoyen
  Créée il y a moins d'un an, « Télé Abdine » est la première chaîne locale d’Egypte. Avec des moyens modestes et diffusée sur Internet, elle se penche sur la vie et les difficultés des habitants de ce quartier central du Caire, pour combler les lacunes des autres médias.
Avec « Télé Abdine », la parole est au citoyen
(Photo: Hassan Chawqi)
Dina Bakr09-04-2014
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Kelma men beit fi hara (parole d’un foyer dans une ruelle). Tel est le slogan de « Télé Abdine », la première chaîne locale d’Egypte et peut-être même du Moyen-Orient. Diffusée sur Internet, elle aborde les problèmes mais surtout la vie quotidienne des habitants du quartier de Abdine. « Nous voulons transmettre la voix du citoyen ordinaire et pas celle des hauts responsables qui sont toujours les invités des chaînes satellites. Les propositions et projets de ces derniers ne représentent pas forcément l’intérêt des simples citoyens », lance Nader Eid, 35 ans, fondateur et directeur de Télé Abdine, qui estime que le fossé est énorme entre les désirs des populations locales et la réalité sur le terrain.

Originaire du quartier de Abdine, au centre-ville du Caire où vit encore une grande partie de sa famille, Eid a l’idée de créer Télé Abdine après la révolution de 2011 quand il constate que les médias existants ne s’intéressent jamais au citoyen ordinaire. « Le gouvernement et la société civile exécutent des programmes qui n’ont aucune répercussion sur le citoyen. C’est de l’argent perdu ». Et d’ajouter : « Un média des gens pour les gens, tel est notre objectif ».

Sur Télé Abdine, les vedettes ne sont autres que les citoyens, à l’opposé des chaînes satellites qui ne diffusent pas de programmes illustrant les classes démunies. « Je suis devenu célèbre, ma vidéo a été regardée par près de 700 personnes », raconte Atef, mécanicien. Ce jeune homme a été interviewé par l’équipe du programme Choghleti (mon métier) diffusé sur Télé Abdine. Il y explique la différence entre le radiateur d’une ancienne et d’une nouvelle voiture. L’objectif de ce programme est d’apprendre aux jeunes chômeurs un métier qui leur rapportera de l’argent, au lieu de rester inactif dans les cafés.

Avec « Télé Abdine », la parole est au citoyen
Les missions de l'équipe de travail de la chaîne. (Photo: Hassan Chawqi)

Avant Télé Abdine, les membres de l’équipe oeuvraient dans d’autres chaînes privées. Ils y ont réalisé que les besoins de l’audience n’étaient pas satisfaits. « Alors que je travaillais dans la chaîne privée, j’ai ressenti à un certain moment qu’on ne parlait pas de l’Egypte mais d’un autre pays. Je me suis demandé où était l’intérêt du citoyen dans ce discours élitiste », expose Eid. A la suite de la suspension de la chaîne privée, il estime le moment propice pour lancer une chaîne qu’il qualifie de « pro-citoyens » et qui peut, selon lui, changer la réalité misérable des simples gens.

Aujourd’hui, une équipe de 8 personnes anime Télé Abdine, se répartissant les diverses tâches. Positionner les invités devant la caméra, poser les questions ou organiser les horaires des programmes sont la responsabilité de tous. Les plaintes, les ambitions et les rêves des citoyens ont la priorité. Choghleti (mon métier), Bernamgui (mon programme) ou Agazti (mes vacances), c’est le genre de programmes diffusés sur Télé Abdine. Ces programmes montrent à quel point le lien est étroit entre le citoyen et sa télévision, qui aborde les détails de son quotidien afin de résoudre ses problèmes chroniques.

Immondices sur les trottoirs

Dans l’émission « Pour le président », le raïs du quartier de Abdine, Khaled Talaat, est montré dans une scène en train de se vanter de la propreté des rues, suivie d’une autre scène avec une habitante lui demandant de descendre de voiture et voir les immondices sur les trottoirs. Une autre scène montre un habitant dont l’appartement a été inondé par les eaux d’égouts et qui se plaint des difficultés à trouver un nouveau logement. A ces problèmes, Talaat répond qu’il vient tout juste d’accéder à son poste et annonce qu’il ira lui-même rencontrer les citoyens et leur montrer les accomplissements pour le quartier. « L’émission a été diffusée il y a deux mois mais aucune décision officielle n’a été prise. Nous continuerons à faire pression sur les responsables qui ne s’intéressent pas aux demandes des citoyens. C’est le rôle principal de notre chaîne », relate Nader Eid. En effet, l’équipe de Télé Abdine se déplace dans chaque coin du quartier, filmant chaque infraction. Elle va aussi rencontrer des responsables et obtenir des réponses à ces négligences. « Les responsables continuent à faire la sourde oreille aux plaintes des citoyens », juge Fouad, un responsable informatique.

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Nader Eid est très pris par l'idée de transmettre la voix des citoyens. (Photo: Hassan Chawqi)

C’est depuis un studio modeste, dans un immeuble des années 1920 dans la ruelle Abdel-Dayem, que tous les programmes sont diffusés. « J’ai mis six mois à aménager ce studio, un ancien poulailler en faisant attention à chaque sou dépensé », se rappelle Eid qui raconte s’être mis d’accord avec les héritiers de cet appartement pour leur verser à tour de rôle un loyer de 1 000 L.E. par mois. Avec juste quatre ordinateurs, un mixeur de son, un croma (grand panneau qui sert d’arrière-plan pour l’image), l’équipement est rudimentaire, tandis que les salles sont faiblement éclairées et qu’une atmosphère humide règne. Mais 90 % du travail se fait dans la rue. Rares sont les scènes tournées dans l’unique studio dénommé Chawarie Masr (les rues d’Egypte).

Dans le quartier de Abdine, est situé le palais du même nom. Jadis résidence de la famille royale, il fait aujourd’hui partie des palais présidentiels. Selon Magdi Maghrabi, directeur des programmes et responsable du son à Télé Abdine, la municipalité ne nettoie que les endroits où passent les hauts responsables. Les parties extérieures sont satisfaisantes mais l’intérieur est sale et réservé aux populations les plus pauvres. « Ici c’est la capitale de la capitale, le quartier de Abdine est le centre du centre-ville du Caire. Il est divisé en petits quartiers : Abdel-Dayem, Al-Hekr, Souk Al-Etnein, Al-Saqqayine, Al-Guézira, Bab Al-Louq et Sabri Abou-Alam ... », affirme Maghrabi.

Deux micros disponibles

Une atmosphère détendue y règne. Cette fois, le tournage se déroule devant une très ancienne maison. Une caméra et deux micros sont les seuls équipements disponibles pour réussir le tournage en plein air. « On fait notre travail en journée pour économiser les coûts d’éclairage », confie Eid pour qui, ici, la réalité est sans retouche, le décor antique est naturel devant une maison sur le point de s’écrouler et vidée de ses habitants il y a une trentaine d’années. Ni maquilleur, ni styliste ne sont là pour embellir les intervenants. Ce qui compte, c’est le talent de chacun et sa capacité à attirer un plus large public. « Télé Abdine est un lieu pour exprimer les injustices et l’oppression », lance Mohamad Saïd, étudiant en 1re année de droit. Guitariste, il a composé une chanson dédiée aux âmes des martyrs. « 3 ans après la révolution, les gens continuent à payer cher la facture de la négligence des responsables », opine-t-il.

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La Télé Abdine tourne une nouvelle émission pour découvrir les surdoués. (Photo: Hassan Chawqi)

A proximité des locaux de Télé Abdine, l’équipe de la chaîne organise des activités qui confèrent une certaine vie de quartier avec par exemple, chaque vendredi, des festivités destinées aux enfants. Un moyen de les empêcher de jouer dans la boue et d’échanger des injures. « Nous exigeons une certaine discipline, sinon ils sont interdits de participer à nos activités », précise Eid. Pour lui, l’expérience a réussi : les enfants sont occupés de manière saine et en redemandent.

Ces activités sont aussi un moyen de faire connaître la télé locale et de répandre son message dans les quartiers voisins. Des jeunes de Maadi, de Hélouan et de Choubra sont ainsi venus participer à l’émission L’Art est une chanson. « J’ai essayé de participer à Arab Idol, un concours du même style, mais les conditions étaient trop sévères. J’ai appris par mes amis de Abdine qu’un nouveau programme télévisé diffusé sur Internet propose de découvrir les nouveaux talents et organise un concours de chansons », raconte Salma, 16 ans, qui rêve de devenir une star de la chanson. Dans un soupir, elle reprend ses répétitions.

Aujourd’hui, les habitants du quartier sont reconnaissants envers l’équipe de télé dont les membres sont toujours les bienvenus. « Télé Abdine a consolidé les relations entre voisins. Nous vivions isolés, mais maintenant nous nous connaissons mieux, nous sommes devenus plus familiers », confie Georges, propriétaire d’une imprimerie dans le quartier.

Créée il y a moins d’un an, la chaîne bénéficie maintenant d’une forte crédibilité parmi les habitants du quartier. « Chaque jour en rentrant, je passe un quart d’heure sur Youtube pour connaître les nouvelles de mon quartier, c’est ça qui m’intéresse. J’en ai assez des chaînes privées qui prônent un point de vue qui n’est pas toujours clair pour moi », confie Karim, vendeur de sandwichs de foie et saucisses.

Avec « Télé Abdine », la parole est au citoyen
Karim (vendeur ambulant) et Atef (mécanicien), invités du programme Choghleti (mon métier). (Photo: Hassan Chawqi)

Mais pour faire durer cette expérience singulière, l’équipe a besoin de ressources financières. « Avant la chute de Morsi, notre télé a attiré des hommes d’affaires pro-Frères musulmans et d’autres pro-Moubarak. Chacun voulait que la télé adopte les positions de son clan. Ce qui est inadmissible pour nous », explique Eid. Pour pallier la faiblesse des revenus, Eid travaille en free-lance pour des chaînes privées comme Dubaï et Sky News. « Il existe à Abdine quelque 450 ONG. Mais aucune ne tend la main aux habitants du quartier. Elles dépensent les dons reçus en salaires, conférences ou formation de leur personnel. J’espère que la société civile nous aidera à survivre car on pourra ne pas apporter, dans ces conditions, l’information pour résoudre les problèmes du quartier », conclut Eid qui vit sous la menace d’une clôture forcée de Télé Abdine, s’il ne parvient pas à verser les salaires de son équipe.

En région, des chaînes très centralisées

L’histoire des chaînes locales en Egypte remonte à 1985. C’est le ministre de l’Information de l’époque, Safwat Al-Chérif, qui a eu l’idée de créer la chaîne 3 (Al-Talta). C’était la première fois qu’une chaîne télévisée s’adressait aux résidents d’une zone géographique bien précise, à savoir la capitale, Guiza et Qalioubiya. Au fil des années et vu le succès de cette chaîne, d’autres télévisions locales ou régionales voient le jour : La Quatrième, destinée aux habitants des villes du Canal de Suez et le Nord-Sinaï, la Cinquième qui cible les habitants d’Alexandrie et de Matrouh, La Sixième destinée aux gouvernorats du Delta, La Septième couvrant les villes du nord de Haute-Egypte pour finir avec La Huitième, lancée en 1996 et surnommée « Ganoub Al-Wadi » (sud de la vallée) et qui couvre les villes du sud de Haute-Egypte, à savoir Sohag, Louqsor, Qéna et Assouan.

D’après Salah Eissa, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Al-Qahera (Le Caire), l’objectif de la création de ces chaînes locales était de garantir le monopole des médias publics dans toutes les villes d’Egypte et de faire passer un seul message, celui du gouvernement. « Certaines chaînes régionales étaient censées jouer un rôle politique. Par exemple, dans le Sinaï, ces chaînes devaient lutter contre l’influence médiatique que peuvent exercer d’autres pays sur les habitants. Un moyen de préserver la sécurité nationale », commente-t-il.

Mais, au fil des années, ces chaînes ont gardé une ligne très centralisée. Les sujets abordés et même les intervenants n’étaient que ceux vus sur les deux chaînes nationales. « Les équipes de ces chaînes régionales pensaient qu’elles pouvaient attirer un public plus large en faisant appel dans leurs programmes à des célébrités. Résultat : aucun programme ne traitait des problèmes réels des habitants de ces régions rurales tels que l’analphabétisme ou le chômage. Sur la chaîne du Delta, aucun programme n’était destiné aux paysans alors que la majorité des habitants de cette région sont dans le secteur agricole. Il nous fallait des programmes qui nous parlent de nos soucis quotidiens comme la hausse des prix des denrées, des insecticides ou des crédits bancaires agricoles », confie Ayman Hamed, résident de Gharbiya.

Pire encore : les responsables de ces chaînes envoyaient souvent leurs correspondants couvrir des événements qui se déroulaient dans la capitale. « La Sixième, censée couvrir les gouvernorats du Delta (Gharbiya, Ménoufiya, Daqahliya, Kafr Al-Cheikh, Damiette), avait comme invités des politiciens de la capitale qu’on voyait toujours sur les autres chaînes nationales. Même dans les émissions sportives, aucun invité ne venait des clubs locaux, alors qu’il existe des joueurs talentueux dans les clubs de Mahala Kobra, toujours à Gharbiya », s’indigne Mahmoud, habitant de Gharbiya.

Et ce n’est pas tout. Maspero a exercé son pouvoir sur ces chaînes régionales qui souffrent de la même bureaucratie. « Pour obtenir un permis de tournage ou même proposer une idée de programme, on attend l’autorisation des responsables du siège de la télévision nationale. Et cela s’applique à tout : recrutement du personnel, salaires, appareils et même s’il faut louer une voiture pour la couverture d’un événement, il faut leur autorisation », s’indigne Moustapha Al-Chafeï, un des fondateurs de La Cinquième, à Alexandrie.

Aujourd’hui, et vu leur contenu médiocre, ces chaînes régionales sont devenues un fardeau pour le ministère de l'Information. Compte tenu de leur incapacité à réaliser des bénéfices et à attirer les publicités, l’Etat est en train de revoir leur rôle. Leurs administrations tentent d’adopter de nouvelles stratégies, dans le but d’accroître l’audience. Des stages sont proposés au personnel de ces chaînes pour mieux couvrir les intérêts des habitants de ces régions.

Pourtant, Yasser Abdel-Aziz, spécialiste des médias, considère que l’avenir est le média local. Aux Etats-Unis, ce sont les télévisions locales qui enregistrent le plus grand taux d’audience. « La tendance à suivre les nouvelles locales est plus répandue à l’étranger », précise Abdel-Aziz en expliquant que ce n’est pas le cas en Egypte, car le gouvernement contrôle le traitement des sujets. « Il faut alors changer la culture des populations et leur vision de l’importance des chaînes locales. Cela garantira le développement des médias », souligne Abdel-Aziz .




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Branton
24-04-2014 05:24am
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