Semaine du 9 au 15 avril 2014 - Numéro 1020
Ibrahim Abdel-Méguid : Ici Le Caire
  Dans son roman Honal Qahera, Ibrahim Abdel-Méguid retrace le récit d’un jeune écrivain de 32 ans, à l’époque de Sadate, et rappelle les poursuites contre les intellectuels dans les prisons de la Sûreté d’Etat.
litterature
Ibrahim Abdel-Méguid
Traduction de Michel Galloux09-04-2014

Avais-je réellement pénétré au coeur de la politique? Une question que je me posais. Plus que jamais, je m’enthousiasmais pour les activités secrètes. Cependant, nous cessâmes de nous rencontrer pendant trois mois complets. Pas seulement parce qu’ils avaient arrêté Serag Mounir, mais parce qu’ils avaient aussi arrêté 100 personnes accusées d’appartenir à des organisations communistes secrètes et d’inciter au renversement du régime en place et de porter atteinte à l’ordre public. Seul Serag Mounir faisait partie de notre cellule. Mais le grand camarade Amer Fadl Amer fut également arrêté, ainsi que d’autres membres du comité central, comme je l’appris. Pourtant, ni Ali Al-Kebir, ni le chanteur Zakariya Fakhri ne furent arrêtés. Ni moi non plus !

Cette nuit, une voiture de police nous conduisit à vive allure à la Sûreté d’Etat, située dans les bâtiments du ministère de l’Intérieur à Lazoghli. Alors que nous entrions encadrés par des soldats, Serag Mounir nous dit que nous ne devions accepter une enquête qu’en présence d’un avocat, et à condition qu’elle n’ait pas lieu dans le bâtiment de la Sûreté d’Etat.

On nous sépara après nous avoir bandé les yeux pour que nous ne voyions pas notre interlocuteur. Nos mains restèrent menottées, mais dans le dos. J’eus l’impression de me retrouver seul dans une pièce, sans la moindre voix autour de moi après qu’un individu m’y eut poussé et eut refermé la porte. Je ne parvins pas à enlever le bandeau de mes yeux. Je fis deux ou trois pas dans toutes les directions, et à chaque fois, je me heurtais à un mur. C’était une pièce qui ne faisait pas plus de deux mètres sur deux. Je m’assis par terre, le dos contre le mur, et me résignais à mon sort. Que Dieu fasse de moi ce qu’Il voulait.

Je ne sus pas combien de temps s’était écoulé lorsque j’entendis la porte s’ouvrir, et quelqu’un m’ordonner de me lever. Il me détacha les mains et me saisit par le bras, et je me mis à marcher rapidement à ses côtés, en manquant de me heurter à lui. Après un long parcours, il me fit pénétrer dans une autre pièce, peut-être une salle au milieu de nombreuses pièces. Je sentis de la lumière autour de moi, et entendis quelqu’un dire: « Retire-lui le bandeau ». Des doigts dénouèrent le bandeau derrière ma tête, et j’ouvris les yeux pour me trouver face à un personnage élégant, robuste, portant un pull-over sur une chemise, qu’il n’avait pas rentré dans son pantalon. Il était assis à un grand bureau et me dit de m’asseoir. Je m’assis, perplexe. La pièce était vaste et chauffée par des climatiseurs, et l’on y voyait nombre de très beaux fauteuils en cuir, et sur le mur, des photos du président Sadate en train de sourire, ainsi que du ministre de l’Intérieur, Mamdouh Salem. Il y avait également plusieurs armoires vitrées avec de nombreux livres et dossiers, de même que sur le bureau où se trouvaient en outre deux téléphones. L’homme assis devant moi me demanda d’un air moqueur :

Litt.

— Tu as mangé quelque chose ?

Je ne répondis pas. Il savait que je n’avais rien mangé, ni bu. Il reprit :

— Depuis combien de mois es-tu au Caire ?

— Je suis là depuis août dernier. J’ai été assiégé avec la troisième armée. J’ai servi dans l’armée à partir de 1969. J’ai participé à la guerre d’Usure et à la guerre d’Octobre, et j’ai trouvé un emploi dans la « Culture de masse », à l’administration des relations publiques.

— Comment as-tu connu Saïd Saber et Serag Mounir ?

Je me rappelais ce que m’avait dit Serag Mounir, et dis :

— Je ne répondrais plus du tout à partir de maintenant, avant d’être déféré au Parquet.

Il se tut et me regarda d’un air à la fois étonné et moqueur. Puis il dit :

— C’est ce que t’a dit Serag Mounir. C’est ce qu’il dit à tous ceux qui entrent ici, et ils finissent par répondre à nos questions. Tu es naïf et ne sais rien de nous. Tu ne sais même pas que cela n’est pas une enquête, parce que personne n’enregistre tes réponses.

Il se rapprocha du bureau et ajouta :

— Tu es ici par erreur. Je sais pourquoi l’officier t’a amené avec Saïd Saber et Serag Mounir.

Puis il rit comme s’il avait pris conscience de quelque chose :

— Saïd Saber et Saber Saïd, quelle coïncidence étonnante. Et si tu n’étais pas de Damiette comme nous l’avons su d’après ta carte d’identité, et beaucoup plus grand que lui, nous aurions pensé que vous êtes des jumeaux.

Je répliquais, sarcastique :

— Des jumeaux qui n’ont pas le même père? Décidément, tout arrive dans l’Egypte d’aujourd’hui.

Il frappa le bureau avec son poing et s’écria en colère :

— Espèce d’animal, tu vas m’obliger à t’incarcérer, dis-moi comment tu les as connus et je te libérerais car tu ne nous sers à rien.

Je restais un instant interloqué. Il se tut, regardant en bas, puis se leva et dit, menaçant :

— Alors, tu ne veux pas parler ?

— En tant qu’officier haut gradé de la Sûreté d’Etat, vous devez savoir que je connais Saïd puisque je travaille avec lui à la « Culture de masse ». Tout simplement !

Il sourit et dit calmement :

— Bien, et Serag Mounir ?

— C’est la première fois que je le rencontre dans le bar. C’est un vieil ami de Saïd, et ils ont présenté ensemble la fameuse pièce de théâtre Progresse, patrie après la guerre d’Octobre. Monsieur, nous nous saoulions, alors que c’était la révolution dans le pays. Vous connaissez des intellectuels comme ceux-là, impliqués dans la politique ?

— Les intellectuels sont tous des drogués et des ivrognes, et ils nous font tous vomir. Ecoute, je vais te libérer aujourd’hui, mais sois sûr qu’on ne te quittera pas d’une semelle. Et si tu reviens ici, tu n’en sortiras plus jamais.

Je sortis alors que Le Caire était dans le brouillard, et je me dirigeais vers la place Tahrir, sans croiser personne. Je la traversais, tout seul, avec face à moi les immeubles comme des fantômes, dont les contours apparaissaient petit à petit. Je m’arrêtais à la station d’autobus, transi de froid, sans un sou en poche. Ils m’avaient pris mon argent sans me le rendre, ainsi que ma montre, et ne m’avaient restitué que ma carte d’identité. Ils m’avaient conduit à un vieil employé qui avait noté des informations me concernant et ne se trouvant pas sur cette dernière, comme le nom de ma mère, le nombre de mes frères et leur activité. Cela ne prit pas plus d’une demi-heure, et j’entendis l’appel à la prière de l’aube, alors que je me trouvais avec cet employé. Comment donc prendre maintenant le bus sans un sou en poche? Je décidais d’emblée de ne pas me rendre chez Ali Al-Kebir, peut-être étais-je effectivement surveillé, comme me l’avait dit l’officier de la Sûreté d’Etat. Et alors que j’étais absorbé dans ces pensées, voilà que le premier autobus démarre pour le quartier d’Al-Zaytoun. C’était le 44, que j’avais l’habitude de prendre. Il devait donc être 6h. Le brouillard continuait de tout envelopper autour de moi.

Ibrahim Abdel-Méguid

Originaire d’Alexandrie, Ibrahim Abdel-Méguid a obtenu en 1973 un diplôme de philosophie. Il travaille dans le secteur de la culture depuis 1974. Il a écrit, entre autres, romans Al-Massafate (les distances, 1982), Al-Sayad wal yamam (le chasseur et les colombes, 1985), ainsi que 4 recueils de nouvelles, dont Al-Chagara wal assafir (l’arbre et les oiseaux, 1985) et Ighlaq al-nawafez (fermeture des fenêtres, 1992). L’Université américaine du Caire (AUC) lui a rendu hommage deux fois en lui décernant le Prix Naguib Mahfouz en 1996 pour son roman Al-Belda al-okhra (l’autre pays). L’AUC a également traduit en janvier 2000 son oeuvre La ahad yanam fil Iskandariya (personne ne dort à Alexandrie). En 2007, il reçoit le prix de l’estime de l’Etat.

Cette dernière a été traduite en français en 2001 éd. Desclée de Brouer (T. de Soheir Fahmi), de même que L’Autre pays (1994) par Actes Sud (T. de Catherine Tissier Thomas). Parmi ses romans, Toyour al-anbar (les oiseaux d’ambre, 2000), en cours de traduction par l’Université américaine, Borg al-azraa (le signe de la vierge, 2003), Fi kol osboue youm gomaa (à chaque semaine un vendredi), éd. Al-Masriya Al-Lobnaniya, 2010, et Honal Qahéra (ici Le Caire) chez le même éditeur en 2014.




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