Semaine du 2 au 8 avril 2014 - Numéro 1019
Sous le pont était mon cocon
  L’effondrement du pont de Ezbet Al-Nakhl, au Caire, il y deux mois, a provoqué l’évacuation de centaines de familles installées là depuis des lustres. Traitées comme des moins que rien par les autorités, la plupart d’entre elles auraient juste souhaité ne pas être dérangées.
Sous le pont était mon cocon
(Photo: Mohamad Hassanein)
Hanaa Mékkawi02-04-2014

Lorsque l’on parle d’eux, ils sont « les habitants qui ont perdu leur maison ». Mais en fait, ils n’ont jamais été traités comme des humains et n’ont jamais eu de vrais domiciles. Ce sont les habitants du quartier populaire de Ezbet Al-Nakhl, ou plus précisément les familles qui résident sous le pont traversant le quartier. Il y a deux mois, un incendie s’est déclenché et a mené à l’effondrement d’une partie du pont et de plusieurs cabanes de fortune. La municipalité a pris cet accident comme prétexte pour éradiquer toutes les cabanes construites sous le pont. La faute commise par un habitant qui voulait se réchauffer a provoqué l’évacuation de centaines de familles qui se sont retrouvées du jour au lendemain sans abri.

Sous le pont était mon cocon
Du jour au lendemain, les habitants de Ezbet Al-Nakhl affrontent un avenir incertain. (Photo : Mohamad Hassanein)

Mais est-ce qu’ils n’étaient pas déjà dans la rue ? « Si on résidait dans la rue sous le pont, au moins on avait des murs et un toit. Maintenant, nous sommes comme des chiens errants », dit Aida. Les murs dont elle parle ne sont que de légères cloisons de pierres et le toit n’est composé que de branches de palmiers. Il abrite 5, 6 et parfois 10 personnes, et ne dépasse pas les 5 m2, sans aucune intimité, ni protection. Cependant, il leur procurait un sentiment de sécurité. Lorsque la police a démoli ces cabanes, les habitants ne pleuraient pas les meubles usés ou les marmites trouées, mais leur sécurité et leur dignité bafouées sous les coups et les insultes de la police venue exécuter l’ordre d’évacuation. « Cela fait maintenant deux mois qu’on est dans la rue sans abri. Nous avons été oubliés pendant plus de 40 ans et lorsque les responsables se sont souvenus de nous c’était pour nous chasser de là alors qu’on n’a jamais rien demandé. On voulait juste qu’on nous laisse en paix », dit Ibrahim.

Le pont était l’abri sous lequel ils se cachaient des autorités qui ne voulaient pas les voir … pour mieux les ignorer. Le pont vibrait sous le passage des véhicules. Il arrivait même souvent qu’une voiture en tombe sous les yeux des habitants. Tout ceci faisait partie de leur quotidien.

« On a toujours attendu que le pont nous tombe sur la tête. Et voilà que c’est arrivé. Mais on est encore vivant », dit Hoda. Cette dernière, comme tous les autres, regrettent leurs huttes sous le pont bien qu’ils souf­fraient des repas mélangés à la pous­sière, des espaces trop étroits et des coins toilettes communs. Ils menaient une vie inhumaine, mais c’était leur vie et leur monde. Un monde qui, à leurs yeux, était synonyme de stabilité et d’existence.

Sous le pont était mon cocon
Malgré les travaux, les familles qui n'ont pas été relogées insistent à rester sous le pont. (Photo : Mohamad Hassanein)

Après la destruction des cabanes et l’ordre d’évacuation, certaines familles ont été relogées par le gou­vernement dans des appartements du quartier populaire de Moassassa, au Caire. Mais cela n’a pas réglé les choses. Car, ne possédant aucun docu­ment confirmant la possession de ces logements, ils sont encore menacés de se retrouver à la rue. Pourtant, ces familles sont enviées par ceux qui n’ont pas eu la chance de vivre dans un appartement, même pour un cer­tain temps. « Nous avions tous le droit d’obtenir des appartements à la place de nos cabanes détruites. Mais per­sonne ne comprend les critères selon lesquels certains ont eu des apparte­ments et d’autres non », dit Khamis, en montrant les factures d’eau, d’élec­tricité et de gaz qu’il payait. Si Khamis attend impatiemment de déménager, c’est pour une seule raison : avoir enfin une salle de bains privée.

Situation compliquée

Selon Mohamad Abdel-Zaher, avocat et activiste du droit au loge­ment, la situation des habitants de ce quartier est compliquée, comme d’ailleurs celle de toutes les zones sauvages qu’on laisse pousser comme des champignons. Puis à la suite d’une catastrophe ou d’un acci­dent, on décide de régler le pro­blème. Mais comme d’habitude, il est mal traité. Sans oublier la corrup­tion qui domine. « La municipalité avait envoyé un délégué en 2011 pour décompter les familles et connaître le nombre d’appartements nécessaires. Maintenant, en 2014, après le pont qui s’est effondré, les responsables ont décidé de leur octroyer des appartements selon l’ancien chiffre sans prendre en considération les changements sur­venus ces deux dernières années », explique Abdel-Zaher. Le problème est que le nombre véritable d’habi­tants qualifiés pour un appartement a augmenté, mais aussi celui des per­sonnes prétendant être des habitants de ces cabanes pour obtenir un loge­ment.

Quant aux responsables de la municipalité, ils nient tout recours à la violence lors de l’évacuation. D’après eux, les 400 personnes qui ont été relogées sont celles qui méri­tent vraiment des appartements. « Des intrus se sont présentés à la municipalité prétendant qu’ils comptaient parmi les familles qui résidaient sous le pont alors que ce n’est pas le cas », relate Ahmad Fawzi, président de la municipalité d’Al-Matariya.

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Chaimaa tenant sa carte d'identité qui prouve que son adresse est sous le pont. (Photo : Mohamad Hassanein)

Les familles non relogées n’ont alors pas quitté leur lieu de vie. Leur gagne-pain est là, où donc aller ? « Je ne peux pas bouger d’ici, je gagne ma vie en nettoyant les voitures d’un garage situé à proximité. Et puis je n’ai d’autre endroit où aller », dit Oum Ali. Cette dernière et les autres passent leurs jours et leurs nuits sur l’em­placement de leurs cabanes démo­lies. De temps en temps, ils peuvent aller passer la nuit chez des cousins. Mais ils ne sont pas toujours les bienvenus. Il y a aussi les habitants des alentours qui ne peuvent plus les supporter. « On passe nos jour­nées dans les cafés, sur les trottoirs, devant les magasins ou à la mos­quée. Mais seule la pharmacie nous ouvre les portes pour nous per­mettre d’utiliser les toilettes », dit Hoda.

Ils sont marchands ambulants, plombiers, femmes de ménage ou chômeurs. Il y a aussi des délin­quants et des toxicomanes. Mais ils se protègent tous, se défendent et se soutiennent. « Chaque jour on voyait grandir des grands bâtiments autour de nous sur les terrains agricoles. Les palmiers et les vignes ont petit à petit été remplacés par du béton. Mais on sentait qu’on avait ici nos vies et le pont se dressait comme un bouclier qui nous protège malgré tout », dit hadj Mohamad, un ancien habitant qui a témoigné de l’appari­tion de ces cabanes dans les années 1970.

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(Photo : Mohamad Hassanein)

40 ans après, à la suite du dernier accident, le gouvernement s’est réveillé pour déloger ces habitants « car leurs vies sont en danger ». Des ONG leur tendent la main pour les aider. « Lorsque nous avons par­ticipé à la révolution du 25 janvier, on n’a pas scandé appartements, mais dignité humaine. On croyait que la seule chose qui nous man­quait c’était la dignité. Mais c’était une grande illusion », dit le jeune Zaki, habitant des lieux

Depuis la révolution de 2011, les problèmes se règlent de la même manière. La négligence et l’humi­liation ont le dessus. Un président, une Constitution, des élections, tous ces mots n’ont aucun sens pour « les habitants sous le pont ». Ils demandent qu’on les laisse en paix. « Le pont d’acier a toujours été tendre envers nous. Il nous a proté­gés pendant des années tandis que les responsables publics nous trai­tent en fait comme des fourmis qu’on écrase », achève Taha.

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Bien que le phénomène des zones sauvages existe depuis des années, le gouvernement n'agit qu'après les catastrophes. (Photo : Mohamad Hassanein)

A chaque crise le même scenario

La crise actuelle des habitants de Ezbet Al-Nakhl n’est pas la première et ne sera pas la dernière puisque les mêmes conditions et solutions stériles se répètent d’un lieu à l’autre du pays depuis des années. Comme d’habitude le gouvernement ne réagit qu’à la suite d’une catastrophe mortelle et d’une manière qui engendre plus de problèmes.

En effet, ses méthodes d’évacuation et de transfert ne prennent pas en considération les aspects sociaux et financiers du pro­blème. De plus, il a toujours eu recours à la force contre les habitants pour les évacuer.

Le phénomène des zones sauvages est apparu pour la première fois dans les années 1970 suite à l’adoption de lois sur le loge­ment mal pensées et à l’immigration intérieure qui s’est intensi­fiée à cette même époque. Aujourd’hui, selon Manal Al-Tibi, directrice du Centre égyptien du droit au logement, l’Egypte compte plus de 1 000 zones sauvages qui renferment près de 15 millions de personnes. Ce sujet est resté dans les tiroirs du gou­vernement jusqu’en 2008, lorsque le pays s’est réveillé un matin sur une nouvelle catastrophe. Un rocher s’est effondré sur la zone sauvage de Doweiqa, faisant 107 morts et 58 blessés. Suite à cette catastrophe, les plans gouvernementaux et des initiatives civiles se sont succédé pour résoudre le problème. Mais les gou­vernements successifs n’ont pas réussi à changer la situation. Le séisme de 1992, les inondations dans le sud du Sinaï en 2010 et l’effondrement du pont de Ezbet Al-Nakhl sont d’autres catas­trophes survenues dans les zones sauvages du pays. A chaque fois, des plans grandioses apparaissent, les médias entament des campagnes intenses dénonçant le phénomène puis le sujet ago­nise à nouveau attendant la prochaine catastrophe.




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