Semaine du 2 au 8 avril 2014 - Numéro 1019
Le conte du pleureur
  Avec sa voix fraîche et grave, son accent typique de la Haute-Egypte et sa tenue folklorique élégante, la troupe Teletwar (trottoir) révèle le secret d’une ravissante tradition, celle des contes populaires du sud.
Le conte du pleureur
La troupe Teletwar fait renaître le chant folklorique.
Amira El Nouchoukati02-04-2014

En Egypte, les contes folkloriques et les rites colorient notre quotidien. La troupe théâtrale Teletwar a récemment présenté plusieurs spectacles, mélangeant chants folkloriques, contes et récits vivants, mettant en relief le thème de l’unité. A travers une première partie de toute une série intitulée Récits du Nil, Teletwar relate l’histoire d’une colline ravissante, surplombant le village d’Ashnin, à Maghagha, dans le gouvernorat de Minya.

Il était une fois un étranger qui s’était assis au pied d’un arbre et s’était mis à pleurer pendant 3 jours successifs. Il ne parlait plus à personne et son nom était méconnu de tout le monde. On le sur­nommait « Al-Baki », le pleureur. Seules deux personnes du vil­lage subvenaient à ses besoins à titre quotidien : Hamida Oum Kandi et Lotfi Abou-Tanious.

Très vite, le village l’a proclamé wali (personne sainte). Les coptes le surnommaient Hana Baka et les musulmans Mohamad Baka. Hamida et Lotfi lui avaient demandé de prier le Bon Dieu afin d’exaucer leurs voeux. Hamida a mis au monde un beau garçon auquel elle a donné le prénom de Abdel-Samad et Lotfi a hérité une fortune et a finalement été capable de subvenir aux besoins de ses enfants.

Des années plus tard, après la mort du saint Baki qui fut inhumé sur la colline, les musulmans et les chrétiens vou­laient édifier une mosquée et une église, là où il était enterré. Les adeptes de chacune des deux religions voulaient semble-t-il affirmer que le saint faisait partie des leurs. Mais la colline a refusé et a empêché que les deux parties n’y édifient quoi que ce soit. Hamida et Lotfi ont alors expliqué aux villageois que « la colline et son saint » portent leur bénédiction à tout le monde, indépendamment de la religion de tout un chacun. « Cette colline nous a toujours unis, c’est vous maintenant qui cherchez à diviser le village ».

« Nous avons formé cette troupe théâtrale indépendante en 2012, mais nous avions travaillé sous l’ombrelle de l’Organisme de la culture publique pendant des années », explique Gomaa Ahmad, fondateur et directeur de Teletwar. Teletwar, dérivé du mot « trottoir », a entamé sa première performance indépendante sur la place Tahrir en 2012. La troupe a raflé l’année suivante 5 prix pour leur premier spectacle Attention, zone d’espoir ! au festival indépendant des rues, Alwane (couleurs).

Cantiques soufis coptes

« Dans Récits du Nil, nous collectons et racontons les récits des villages qui longent les rives du Nil. Nous avons commencé par l’une des histoires folkloriques qui touche dans le coeur le danger menaçant le plus l’Egypte, celui de la violence sec­taire », ajoute Gomaa Ahmad. Puisant dans l’héritage folklo­rique de Minya, celui-ci a cousu quelques rythmes de chants pour enfants avec d’autres utilisés pendant les cérémonies de mariage et des cantiques soufis coptes. Ce mélange rythmique va de pair avec l’intrigue, reprenant en arrière-fond une célèbre berceuse égyptienne, issue du bon vieux temps, dont voici les paroles : « Hamida a mis au monde un garçon qu’elle a appelé Abdel-Samad ; elle l’a mis dans son berceau ; il lui a insufflé le bonheur, la joie et la sécurité. Le petit a découvert un trésor, il l’a donné à sa maman : deux colliers, un bracelet et les plus belles boucles d’oreille. Elle lui a dit que tout cela sera légué à sa future épouse et qu’elle espère bien qu’il tombera bientôt amoureux et trouvera sa belle moitié. Elle dit aussi qu’elle prie Dieu tous les jours qu’il lui donne vie jusqu’à voir ses petits-enfants ».

« Cette renaissance des chants folkloriques a été bel et bien applaudie, même à Minya, où les rengaines célébrant les noces sont remplacées par les nouvelles chansons bruyantes, celles des DJ », note Gomaa Ahmad, en souli­gnant que les chants folkloriques similaires tombent dans les oubliettes et nous reviennent comme un souvenir loin­tain, du monde de nos grands-mères.

Et d’ajouter : « Les Récits du Nil sont un long projet qui doit aussi explorer les relations de l’Egypte avec ses confrères du bassin du Nil ».

* A partir du mois d’avril, la troupe se produira régulièrement à la fondation culturelle Doum, dans le quartier de Agouza, au Caire.




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