Semaine du 2 au 8 avril 2014 - Numéro 1019
Charbon :  le  débat  s’enflamme
  Poussé par les grands usiniers, le ministère de l’Industrie souhaite autoriser l’importation de charbon. Face aux pénuries de gaz naturel, la ministre de l’Environnement propose d’autres alternatives, moins polluantes et à long terme. Malgré le débat soulevé, l’écologie risque de sortir perdante.
Charbon
Les usines exercent des pressions pour importer le charbon. (Photo : Amr Gamal)
Névine Kamel02-04-2014

Importer du charbon pour soulager le déficit de gaz naturel? Pour la ministre de l’Environnement, Laïla Iskandar, il serait préférable de brûler les déchets ménagers et agricoles. La question, qui est au centre d’un désaccord entre les ministères de l’Industrie et de l’Environnement, devait être tranchée il y a quinze jours. Le premier ministre, Ibrahim Mahlab, a de nouveau demandé aux deux ministères de trouver un terrain d’entente, mais sans succès.

Aujourd’hui, au niveau national, le charbon n’entre pas dans la production d’électricité. Et face au manque de gaz naturel, qui compte pour les trois quarts de la production globale, les industriels souhaitent importer eux-mêmes du charbon pour éviter de continuer à souffrir des pénuries de matières énergétiques. Le ministère de l’Environnement s’oppose à ces importations.

Depuis des années, l’Egypte souffre d’un manque chronique de gaz naturel. Le débat sur l’utilisation du charbon dure depuis une dizaine de mois. « Le déficit énergétique a atteint 32 millions de m3 en 2013/2014, alors que les études avaient prévu un tel déficit en 2022. Ces chiffres montrent que l’Egypte est en danger », regrette Anhar Hegazi, directrice de l’unité de la performance de l’énergie au Centre d’information et de soutien à la décision auprès du Conseil des ministres.

La production égyptienne repose principalement sur le gaz naturel, une matière subventionnée, dénonce Omar Mhana, président de Suez pour le ciment, numéro un du marché avec plus du tiers de la production locale. La production provient à 75% du gaz naturel, à 20% du mazout et à 5% de déchets, mais « cette équation n’est plus viable face au manque du gaz », constate le géant du ciment.

Le ministre de l’Industrie et les entreprises de ciment suggèrent de changer radicalement les quotas de matières énergétiques en prenant exemple sur le modèle européen « où une certaine flexibilité des taux de chaque matière première est permise », poursuit Mhana.

Autorisation d’importer

Dans le fond, la demande des industriels se limite à une autorisation d’importer du charbon, matière dont le coût d’importation est bas mais exige des aménagements qui coûteraient au gouvernement 3 milliards de L.E., selon le mouvement des académiciens et industriels des « Egyptiens contre le charbon ».

Pour la ministre de l’Environnement, le recours au charbon est une aberration : « L’Europe essaye de se contenter de ses ressources internes pour éviter davantage d’importation d’énergie », alors que le sous-sol égyptien ne contient absolument pas de charbon.

La ministre de l’Environnement a présenté une autre alternative, refusant toutefois de rentrer dans les détails. Elle plaide pour des options moins polluantes telles l’incinération des déchets et l’énergie éolienne. « Nous possédons une fortune en déchets et en énergie éolienne mais nous ne voulons pas en profiter ».

Selon une étude effectuée par la Chambre des produits chimiques, l’Egypte possède des déchets agricoles estimés à 55,65 mille tonnes annuelles; entre 35 et 40% de ces déchets pourraient servir à la production d’électricité.

Iskandar révèle par ailleurs que 3 usines de ciment, après une réunion avec des responsables du ministère, viennent d’accepter de se servir des déchets agricoles au lieu du charbon, à condition toutefois qu’elles reçoivent les quantités voulues dans les délais indiqués. « Se servir du charbon portera atteinte à la santé des citoyens et à l’économie du pays. Nous ne sommes pas contre l’industrie du ciment, mais il faut également prendre en considération les différents secteurs de l’économie », poursuit-elle, citant à titre d’exemple le secteur du tourisme qui pourrait pâtir d’une augmentation de la pollution.

Une augmentation du taux de pollution en Egypte pourrait par ailleurs progressivement mener à des interdictions d’exporter selon les termes de l’Organisation mondiale du commerce. « Nos produits seront qualifiés de toxiques », prévient Laïla Iskandar.

Les déchets, une partie de solution

Pour le cimentier Omar Mhana, les déchets seuls ne peuvent résoudre le manque de matières énergétiques. « On peut aller jusqu’à 20% au maximum: seules les énergies traditionnelles sont capables de fournir assez d’électricité pour faire marcher les fours à ciment, les déchets agricoles ne peuvent servir qu’à une consommation d’énergie peu gourmande ».

L’industrie du ciment consomme environ 3,7 milliards de m3 du gaz naturel par an et 1,4 million de tonnes de mazout. « Se servir du charbon, qui serait importer par les industriels, est synonyme d’économies pour l’Etat. C’est un gain ! », affirme Mhana tout en soulignant que le processus de production du ciment absorbe toutes les émissions polluantes résultant du charbon.

Entre environnementalistes et industriels, personne ne souhaite trouver de compromis. Ils se sont contentés de faire la une des journaux, sans trancher la question. « Le secteur industriel est la première victime de ce délai. Il faut mettre terme au débat, trouver une solution et traiter ses effets négatifs. N’est-ce pas là la tâche du gouvernement ? », lance Marwan Al-Sammak, PDG de l’Association des hommes d’affaires en Alexandrie.

Pour la ministre de l’Environnement, les hommes d’affaires, appuyés par des membres du gouvernement, préfèrent le choix le plus facile : importer le charbon. Or, « l’Etat pourrait facilement avoir recours à d’autres alternatives plus efficaces et moins dangereuses pour le pays. La rationalisation de la consommation de l’énergie, la restructuration des subventions et l’investissement dans l’énergie renouvelable ».

A noter que le lobby industriel, fort d’une cinquantaine d’usines, consomme annuellement à lui seul le tiers des subventions à l’énergie, soit environ 40 milliards de L.E. pour l’exercice financier en cours.

La règle économique disant qu’une énergie vendue artificiellement à coût réduit mène au gaspillage se vérifie. Selon une étude effectuée par le Centre d’information et de soutien à la décision auprès du Conseil des ministres, l’Egypte consomme 5 fois plus d’énergie que les pays développés pour un dollar de PIB. L’étude souligne aussi que le gaspillage énergétique est une des causes principales de la crise.

L’étude dévoile également un coût inférieur pour l’énergie éolienne par rapport au charbon. « Il est temps de commencer », ajoute Anhar Hegazi, qui précise que l’Egypte possède un potentiel énorme dans l’énergie éolienne.

Mais pour Abdel-Nour, ministre de l’Investissement, l’époque actuelle n’est pas aux investissements dans ce domaine car l’énergie éolienne nécessite une implantation à long terme. « Les investisseurs ont perdu confiance dans le pays et refusent de débuter de nouveaux projets », dit-il, en mentionnant que l’Egypte a besoin de réaliser des investissements à niveau de 30% du PIB pour réaliser un taux de croissance de 6 %.

En dépit du débat, il est peu probable que la ministre de l’Environnement parvienne à faire changer la donne. Le lobby des gros industriels regroupant les plus grandes multinationales du ciment et leurs partenaires proches du pouvoir a constamment réussi à préserver ses intérêts et à faire modifier les lois dans leur intérêt.




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