Semaine du 2 au 8 avril 2014 - Numéro 1019
Inégalités  : débat sous toutes les coutures
  L’absence de statistiques mesurant les inégalités sociales en Egypte et dans le monde arabe n’a pas empêché, au Caire, les économistes de débattre de la situation alarmante sur la foi de quelques indicateurs.
Inégalités 
L'accès à l'éducation est un facteur-clé pour instaurer la justice sociale. (Photo : Al-Ahram)
Marwa Hussein02-04-2014

Les révolutions des peuples arabes et les turbulences sociales dans le monde au cours des dernières années ont contraint les économistes, y compris certains de tendance libérale, à se poser davantage de questions sur la justice sociale et sa relation avec le développement et la croissance économique. Le Forum des recherches économiques, l’un des think tanks arabes les plus importants, a choisi « la justice sociale et le développement économique » comme thème de sa 20e conférence annuelle qui a eu lieu au Caire du 22 au 24 mars dernier. Des économistes et politologues de différents pays ont débattu du thème sous différentes perspectives.

La nature rentière des économies arabes a mené à une concentration élevée des richesses, note George Korm, conseiller financier et ancien ministre des Finances du Liban. La dépendance de ces économies sur des secteurs rentiers comme l’immo­bilier et le pétrole a donné lieu aussi à un manque d’innovation et une stagnation, vu l’absence de motiva­tion. C’est pourquoi, à ses yeux, « au moins quatre tentatives d’industria­lisation n’ont pas réussi: celles de Mohamad Ali et Nasser en Egypte ainsi qu’en Iraq et en Algérie ».

Les interprétations de ces échecs n’ont toutefois pas considéré le fac­teur des inégalités. « L’économétrie a pris trop d’espace et les nouveaux économistes ont oublié les questions de justice sociale et se concentrent sur les facteurs de production », dit Korm. Il souligne que le lien entre la distribution du PIB d’une part, l’em­ploi, la compétitivité et l’innovation de l’autre a été totalement négligé. « On peut avoir une croissance éco­nomique de 6,7%, mais elle peut être mauvaise et aggraver l’écono­mie rentière », fait-il remarquer.

Mais comment mesurer la justice sociale et le développement écono­mique de façon tangible? François Bourguignon, de l’Ecole de l’écono­mie de Paris, note que, selon les données et statistiques disponibles, les inégalités ont diminué en Amérique latine et se sont stabilisées au Moyen-Orient au cours de la der­nière décennie. Selon l’économiste, cela est peut-être dû à ce que la glo­balisation n’a pas eu les mêmes effets à cause des politiques et des développements économiques locaux. Bourguignon, de même, note que ces conclusions peuvent être inexactes, vu le manque de statis­tiques dans les pays en développe­ment. En fait, dans les pays de la MENA, l’Egypte comprise, « le revenu des personnes à plus haut revenu n’est pas indiqué dans les pays en développement », souligne Bourguignon. Il ajoute qu’il est pos­sible aussi que les profits générés ne soient pas reportés.

L’Egypte compte parmi les pays dénués de statistiques sur les richesses des 1 et 5% les plus riches de la population. Un indicateur essentiel pour mesurer la disparité et l’injustice. Selon John Roemer de l’Université de Yale, entre 2010 et 2013, 95% de la croissance écono­mique aux Etats-Unis est tombée dans les mains de 1% de la popula­tion, les plus riches. En Egypte, les chiffres de l’organisme officiel des statistiques, le CAPMAS, laissent cependant percevoir que la consom­mation des 10% les plus pauvres est de 4,1% de la consommation totale contre 25,7% pour les 10% les plus riches.

Un autre indicateur important dans ce contexte est la part du travail dans le PIB. Globalement, comme en Egypte, la part du travail a régressé contre une hausse de la part du capi­tal, selon Gouda Abdel-Khaleq, pro­fesseur à l’Université du Caire et ancien ministre égyptien de la Solidarité sociale. La part du travail dans le PIB a été identique au monde développé, soit de 70% vers la fin des années 1960. Cette part a chuté en Egypte à 30% depuis les années 2000.

Manque de satisfaction

Les indicateurs disponibles en Egypte, bien qu’insuffisants, reflè­tent une situation inquiétante. Selon des chiffres officiels, le chômage a atteint 13% en 2013 alors que la pauvreté est passée de 21,6% en 2008/09 à 26,3 en 2012/14 et l’insé­curité alimentaire a touché 13,7 mil­lions d’Egyptiens (soit 17% de la population en 2011 contre 14% en 2009). Cette détérioration des princi­paux indicateurs socioéconomiques a eu son écho sur la société. Abdel-Khaleq note que l’accélération des mouvements sociaux revendiquant une hausse des salaires laisse com­prendre que le mécontentement et le manque de satisfaction sont en hausse ces dernières années. Selon Gouda Abdel-Khaleq, le nombre de protestations en Egypte est passé de 500 par mois en moyenne dans la deuxième moitié de 2012, à 1200 en 2013, comparé à 176 en 2010.

Abdel-Khaleq souligne aussi que la mobilité sociale s’est presque arrêtée en raison des inégalités d’opportuni­tés. Opinion partagée par Roemer qui estime que pour mesurer le dévelop­pement économique, le PIB per capi­ta n’est pas un indicateur approprié, mais est plutôt une mesure du degré selon lequel un pays a égalisé les opportunités d’avoir un revenu parmi ses citoyens. « Le PIB par personne est plus élevé aux Etats-Unis qu’en Suède mais la distribution de revenus des plus démunis est plus mauvaise aux Etats-Unis. Je dirais donc que la Suède est un pays plus développé que les Etats-Unis », argue Roemer.

L’égalité d’opportunités et l’éduca­tion sont vues par les économistes comme deux facteurs-clés pour ins­taurer plus de justice sociale. « Si on compare la distribution de revenus des personnes ascendantes de familles peu instruites et pauvres avec celle des personnes provenant de familles ayant acquis un niveau élevé d’éducation, elle sera très dif­férente et cela reflète des opportuni­tés différentes », explique Roemer.

Le lien entre la pauvreté et l’éduca­tion est indéniable. En Egypte, le taux de pauvreté parmi les illettrés est de 37% contre 8% parmi les diplômés universitaires. « On a des poches d’analphabétisme dans les pays arabes qui touchent entre 20 et 30% des populations, ce n’est pas acceptable. Comment peut-on parler de justice sans traiter cette ques­tion ? », se demande Korm. Pour John Roemer, il n’y a d’autre moyen pour élever le niveau de l’éducation et remédier à l’injustice sociale que de taxer les riches « vite et sans hési­tation ».




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