Semaine du 2 au 8 avril 2014 - Numéro 1019
Une journaliste paye à nouveau de sa vie
  Le décès par balle d’une jeune journaliste lors des violentes manifestations du week-end dernier indigne la profession. Elle dénonce l’absence de protection policière et de soutien syndical.
Décès
Une manifestation pour protester contre les attentats visant les journalistes.
May Al-Maghrabi02-04-2014

Une journaliste a succombé ven­dredi dernier à une balle dans la tête et une femme chrétienne a été tuée à coups de couteau à cause de sa confession. Dans le quartier de Aïn-Chams, au Caire, des affrontements ont en effet opposé les Frères musulmans à la police mais aussi aux habitants du quartier. C’est lors de ces accrochages que la journa­liste Mayada Achraf, 23 ans, reporter-photo­graphe pour le quotidien privé Al-Dostour, a été tuée alors qu’elle couvrait les événements.

Dans son dernier article publié vendredi, Mayada Achraf affirmait que des combats à balles réelles opposaient des pro-Morsi à des civils qui leur étaient hostiles. En novembre 2013, elle avait déposé une plainte pour agres­sion contre des étudiants de la confrérie de l’Université d’Al-Azhar.

Quatre autres personnes ont péri lors du dernier rassemblement dont une jeune chré­tienne, attaquée à coups de couteau avant de trouver la mort. Selon des sources judiciaires, Marie Sameh, 26 ans, a été extirpée de sa voiture et frappée dans le dos par des hommes armés, après qu’ils ont vu une croix dans son véhicule, auquel ils ont ensuite mis le feu. Ces affrontements violents ont retardé les ambu­lances dans leur approche de la zone des troubles à Aïn-Chams, afin d’aider les blessés.

Avec la mort de Mayada Achraf, le nombre de journalistes tués dans des affrontements depuis la révolution de 2011 s’élève à 10 per­sonnes. L’Union générale des journalistes arabes a condamné fermement ces atteintes visant les journalistes, appelant l’Etat et les entreprises de presse à assumer leur rôle de protection des journalistes. L’union a égale­ment critiqué le fait que les journaux natio­naux continuaient à envoyer des centaines de jeunes journalistes sur les lieux de violences, tandis que parallèlement les agences interna­tionales de presse avaient demandé à leurs reporters d’arrêter la couverture d’accro­chages meurtriers.

La mort de Mayada Achraf vient rappeler celle d’Al-Husseini Abou-Deif, journaliste du journal Al-Fagr, tué en décembre 2012. Il avait aussi été atteint d’une balle dans la tête lors de la couverture des événements du palais présidentiel d’Al-Ittihadiya. Son frère a accu­sé les Frères musulmans de son meurtre parce qu’il filmait leurs crimes. Ces derniers accu­sent la police de son meurtre.

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Mayada Achraf.

Aujourd’hui, Frères musulmans et police se rejettent de nouveau la responsabilité de la mort de Mayada. Selon la version des Frères musulmans et de certains témoins occultes, elle a été tuée lorsque les forces de l’ordre ont ouvert le feu massivement sur la manifestation qu’elle couvrait. De son côté, le ministère de l’Intérieur se lave les mains démentant que la balle l’ayant tuée soit celle de la police. « Les enquêtes du Parquet et le rapport du médecin légiste prouveront que la police n’est pas impliquée dans cette affaire », affirme le ministre de l’Intérieur. Le général Hani Abdel-Latif, porte-parole du ministère de l’Intérieur, a déclaré que les Frères musulmans ont tiré spo­radiquement sur les habitants, ce qui a causé la mort d’une journaliste, d’un copte et de trois autres des habitants du quartier. Selon les pre­miers éléments de l’enquête conduite par le Parquet général, cinq pro-Morsi armés et cagoulés auraient ouvert le feu sur la journa­liste avant de prendre la fuite. Dans l’attente des résultats de l’enquête ordonnée par le pro­cureur général et face à des accusations mutuelles, la vérité reste à déterminer.

« Arrêtez les meurtres de journalistes », ont alors scandé des dizaines de journalistes lors d’une manifestation devant leur syndicat, dénonçant la mort de leur collègue et appelant à prendre les mesures nécessaires pour leur protection. Les journalistes ont promulgué un communiqué fustigeant la position du prési­dent du syndicat des Journalistes à l’égard du meurtre de Mayada, la qualifiant de « déce­vante ». Ils estiment que le syndicat aurait dû contester auprès du ministre de l’Intérieur et de la présidence ces violences faites aux journa­listes et réclamer des mesures sérieuses pour leur protection. Les journalistes ont aussi reproché aux entreprises de presse de risquer la vie de leurs journalistes en les envoyant sur les lieux de violences sans formation de terrain nécessaire.

Pas le dernier cas

Abir Saadi, membre du conseil du syndicat des Journalistes, estime que le cas de Mayada ne sera pas le dernier tant que le syndicat ne prendra pas de positions fermes à l’égard de ce type d’agressions. « Mayada, cette dixième victime de la presse, a payé de sa vie en exer­çant son métier, et ni le syndicat ni son journal n’ont pu la protéger. Les crimes commis contre les journalistes ne s’arrêteront pas, tant que les coupables restent impunis et les respon­sables inertes », déplore Saadi. Colère parta­gée par Béchir Al-Adl, du Front de la défense de l’indépendance de la presse, qui trouve que même si ce n’est pas la police qui l’a tuée, celle-ci assume une part de la responsabilité de sa mort puisque le ministère de l’Intérieur ne protège pas les journalistes sur le terrain. « Depuis la révolution, le journalisme en Egypte est devenu un métier à haut risque. Dans de telles conditions, les reporters ne jouissent d’aucune protection lors de l’exer­cice de leur fonction que ce soit de la part de l’Etat ou des entreprises de presse pour les­quelles ils travaillent », indique Al-Adl. Il trouve évident de promulguer des lois crimina­lisant l’atteinte aux journalistes lors de l’exer­cice de leur métier.

Pour Makram Mohamad Ahmad, ancien pré­sident du syndicat des Journalistes, cette mort atroce doit être un signal d’alarme pour recon­sidérer les outils aptes à protéger les journa­listes du danger. Il critique aussi l’hostilité qu’affiche parfois la police à l’égard des repor­ters. « Si le rôle de la police est d’affronter la violence, le rôle du journaliste est de trans­mettre la vérité à l’opinion publique. Deux rôles qui devront se compléter et rendent injus­tifiables certaines brutalités policières à l’égard des journalistes. Lors de leur couver­ture des événements, maints journalistes ont été arrêtés et ont vu leurs caméras cassées ou confisquées. Il faut arrêter ces pratiques qui nuisent au régime et accablent les journa­listes », s’insurge Ahmad. Sur un autre volet, il estime nécessaire de doter les reporters de gilets pare-balle et de leur organiser des forma­tions sur la couverture des violences urbaines.

Fustigé par les journalistes qui l’accusent de laxisme, le président du syndicat des Journalistes, Diaa Rachwan, a annoncé que le ministère de l’Intérieur a décidé de fournir aux reporters 100 gilets pare-balles frappés de l’ins­cription « Presse » pour distinguer les journa­listes lors de manifestations. Rachwan a de même déclaré que le procureur général a répon­du positivement à la demande du syndicat de nommer un juge d’instruction quant au dossier du meurtre de Mayada et d’autres journalistes tués depuis la révolution de janvier 2011.

D’autres mesures visant à sécuriser les jour­nalistes ont été adoptées par le syndicat. Avec entre autres, la création d’une cellule de crise dans le syndicat chargé de suivre les reporters lors de leur couverture de violences et de coor­donner avec le ministère de l’Intérieur les mesures de leur sécurisation. Le syndicat décide aussi de mettre au point un projet d’as­surance-vie des journalistes contre les dangers et organisera des formations d’autodéfense.

Des mesures positives mais qui ne pourront remédier radicalement aux agressions contre les journalistes tant qu’ils restent exploités par les acteurs politiques pour régler leurs comptes.




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