Semaine du 2 au 8 avril 2014 - Numéro 1019
Les médecins tapent du poing
  Alors que le gouvernement fait la sourde oreille à leurs revendications, les médecins rejoints par d’autres professions médicales optent pour la menace de l’escalade.
Médecins
l'attente d'une réponse à leurs revendications, les médecins restent en grève.
May Al-Maghrabi02-04-2014

En grève partielle depuis le 7 janvier, les médecins mena­cent de radicaliser leurs actions si le gouvernement ne donne pas satisfaction à leurs revendications. C’est ce qui a été décidé vendredi dernier lors de l’as­semblée générale de l’ordre des Médecins.

Une campagne de démission collec­tive des médecins du secteur public pourrait ainsi atteindre, selon les gré­vistes, 20000 démissions. C’est une nouvelle carte de pression qu’exercent les médecins sur le gouvernement qui continue à faire la sourde oreille à leurs revendications salariales et pro­fessionnelles. La première signataire du formulaire de démissions a été Mona Mina, secrétaire générale du syndicat, suivie par des dizaines d’autres jeunes médecins.

L’assemblée générale a aussi voté un projet de loi sur le cadre salarial élaboré par le syndicat, rejetant celui imposé par l’Etat. Le 7 février dernier, la présidence avait émis un décret relatif au statut particulier des profes­sions médicales prévoyant des hausses de salaire et réglementant le système de promotion dans l’administration. Il concerne plus de 464000 médecins, dentistes, vétérinaires, pharmaciens, infirmières et chimistes travaillant dans le secteur public. Mais il a été jugé par les grévistes « très en deçà de leurs attentes ». A titre d’exemple, s’il propose un salaire moyen de 2000 L.E., les médecins réclament 4000 L.E. La grève des médecins est suivie selon ses organisateurs par 80% des médecins (64000 au total). Toutefois, les médecins n’ont pas fermé les ser­vices des urgences, les laboratoires, les centres de radiologie et le service des ambulances dans un souci d’assu­rer un service minimum.

La réponse traditionnelle du minis­tère de la Santé est que la situation actuelle ne permet pas de satisfaire les revendications des grévistes. « Pour répondre favorablement à ces reven­dications salariales, le budget annuel alloué au secteur de la santé devra passer de 4,8 à 5,8 milliards de L.E. Ce milliard sera obtenu grâce à la nouvelle politique visant à la rationa­lisation des subventions qui sera mise en place dans moins d’un an. Les médecins n’ont qu’à patienter », explique Ahmad Adel, responsable au ministère de la Santé.

Des propos qui ne tiennent pas la route. Selon Mina, « le gouvernement n’a pas besoin de consacrer un budget supplémentaire pour satisfaire les revendications des médecins et d’autres professions médicales. Il suf­fit de redistribuer équitablement les revenus en appliquant le salaire mini­mum et maximum. Mais le ministère de la Santé refuse de divulguer les salaires des hauts responsables et ne semble pas soucieux d’écouter les milliers des jeunes médecins qui se battent depuis des années pour atteindre un salaire qui leur garan­tisse une vie digne ». Elle déplore qu’au lieu de négocier avec les gré­vistes, le gouvernement recourt à la politique du bâton en menaçant de les déférer à des conseils disciplinaires. « Si les médecins poursuivent leur grève, c’est parce que le gouverne­ment refuse de négocier leurs demandes et parfois tente de les dia­boliser », martèle Mina.

Position partagée par Ahmad Choucha, président du comité de grève. « Face à l’obstination d’un gouvernement qui refuse d’écouter ou de négocier nos revendications mais qui incite aussi les malades à s’ériger contre les médecins en grève, notre escalade n’est plus optionnelle. Nous lutterons pour nos droits bafoués, coûte que coûte », affirme Choucha. Il ajoute que les médecins endurent maintes difficultés et luttent non seu­lement pour l’amélioration de leur statut salarial mais aussi pour l’amé­lioration de la qualité des services de santé offerts. « Ce n’est donc pas par égoïsme ou avidité que nous sommes en grève comme le véhiculent les médias étatiques », dit Choucha, fai­sant allusion à un appel adressé aux médecins par le maréchal Abdel-Fattah Al-Sissi au début de leur grève.

Al-Sissi avait exhorté les médecins à penser plus au public et à l’Egypte qu’à eux-mêmes, à aimer plus l’Egypte que leur argent, en concluant qu’ils devaient reprendre le travail sans plus attendre. Le comité de grève lui a répondu par voie de presse, en demandant que les hôpitaux militaires autrement mieux fournis que les civils soient ouverts au public si Al-Sissi était si soucieux de la population, et que les revenus faramineux des diri­geants du ministère de la Santé soient rendus publics, et que leurs revenus soient reversés au public, s’ils tenaient tant que cela à la santé de la popula­tion. Le syndicat a aussi réclamé que la part du budget dans celui de l’Etat passe de 3,5% à 15% pour le bien-être des patients. Le syndicat a souli­gné que les étudiants en médecine dans les hôpitaux publics seraient aussi bien traités que ceux qui se pré­parent à travailler pour l’armée si le gouvernement a le souci du public.

Participation pleine et entière

Parallèlement, le comité de grève central des pharmaciens, vétérinaires et dentistes est aussi en grève depuis le 26 février. Sans donner de chiffres de participation, ils déclarent que leur participation au mouvement est pleine et entière. Vétérinaires et dentistes bloquent par un sit-in illimité le siège de la Fédération des professions médicales. Ils réclament la hausse du salaire minimum à 3000 L.E., alors que le gouvernement leur propose 1 800 L.E. Ils revendiquent aussi l’augmentation du budget de la santé publique tout à la fois pour améliorer les conditions de soin des patients et les conditions de travail des profes­sionnels de la santé. Pour leur part, les pharmaciens affirment qu’ils restent partie prenante de ce combat, même si leurs revendications ne sont pas iden­tiques mais vont dans le même sens. Ils se battent pour leur part contre une nouvelle taxe que veut leur imposer le gouvernement, pour que la profession reste au service des malades et ne devienne pas un commerce comme le souhaite la Chambre de commerce de la pharmacie. Ils demandent donc pour le bien des patients et des ser­vices de santé, une administration centrale du médicament à l’instar de plusieurs pays du monde et des inves­tissements, afin de fabriquer des médicaments locaux génériques moins chers pour les malades.

Selon Achraf Al-Chérif, politolo­gue, la grève des professions médi­cales peut être largement comprise et soutenue par de vastes secteurs de la population, eux aussi en lutte ou aspi­rant à une amélioration immédiate de leurs conditions. « Chacune de ces grèves révèle une injustice des condi­tions de travail précaires et des salaires dérisoires. Des problèmes qui se sont accumulés au fil des ans et qui ont mené à cette explosion. La classe ouvrière attendait avec espoir un changement radical mais même les plus légitimes de leurs demandes n’ont pas été prises en compte. Trois ans après la révolution, aucun projet consistant n’a été proposé par les gouvernements successifs pour concrétiser la justice sociale ou au moins remédier à la reformulation des statuts salariaux. Il est temps de relever le défi parce qu’en bloquant les canaux de négociations avec les grévistes, le gouvernement ne fait qu’aggraver le problème », pense Al-Chérif.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire