Semaine du 26 mars au 1er avril 2014 - Numéro 1018
Souheir Tewfik: Qamar
  L’Egyptienne Souheir Tewfik, qui réside à Paris, revisite le conte populaire. Sous un jour nouveau, l’auteur se fait ici la voie d’une jeune fille rurale. Qamar est extrait de son recueil de nouvelles Cet automne-là.
L’Egyptienne Souheir Tewfik
L’Egyptienne Souheir Tewfik
Traduction de Sabah Aldan Awada26-03-2014

Qamar, une fillette de quinze ans, quitte son village natal à la capitale chez une parente. Elle va devoir travailler comme bonne chez une famille modeste. Un seul rêve la hante, devenir une star comme Oum Kalsoum, la fameuse chanteuse, venue du fond d’un village. Qamar n’avait ni enseignement, ni éducation, elle n’avait pour bagages que les contes populaires, les chansons de gestes que les chanteurs du rebab racontent évoquant les exploits des chevaliers, notamment celles de « Aziza et Younès ». En marchant dans les rues du Caire, ce sont les ruelles de son village qu’elle revoit, avec leurs petits marchands qui attendaient les élèves à la sortie de l’école.

La nuit tombe, et avec elle, resurgissent les souvenirs. L’odeur des fleurs d’oranger se répand dans la nuit, avec l’arrivée du printemps, et la brise la poursuit jusqu’au fleuve. Les aboiements des chiens et le frémissement des feuilles d’arbre viennent déchirer le silence de la nuit alors que Qamar, la fillette de quinze ans, porte en elle la mémoire du poète au rebab, la guerre des chevaliers portée jusqu’aux sommets des montagnes et jusqu’au désert lointain, et les histoires des Mille et une nuits. C’est le souvenir qui hante l’adolescente au moment de son entrée dans la vie, c’est son génie.

Le regard de Qamar à travers les rues de la ville semble hagard. Qu’il est difficile de pénétrer le monde des grands, lorsque tous les chemins semblent interminables, lorsque le ciel semble si lointain, et que les arbres n’ont plus d’yeux et que les blocs de béton gris couvrent les grands fleuves, lorsque les oiseaux ne parlent plus et même les gens perdent leurs traits. Qamar emprunte lentement le chemin qui la mène tous les jours au marché, elle avance entre les grands immeubles dans le vacarme des charrettes et les voitures qui s’éloignent.

Elle passe vers midi, des élèves l’entourent de toute part, dans la rue, dans les stations de métro et dans les magasins de restauration. Elle se glisse parmi eux comme si elle s’était échappée de l’école, comme si elle avait pris un grand train rouillé et qu’elle sautait en marche pour atteindre l’autre côté de la terre.

Ses yeux s’écarquillent, elle voit sans voir. Le marchand de patates douces avec sa charrette en bois et son four noir en pierre d’où s’échappe une fumée qui crie : « Chaudes les patates ». Le marchand de assaliya passe entre les élèves avec sa caisse en bois, et le marchand de harankach s’accroupit sur le trottoir où il pose son cabas. Elle voit ces magasins de restauration raffinés aux vitrines colorées et ressent l’envie de ce demi pain de falafel, avec salade verte et tomate qu’elle mangeait autrefois à la campagne. Elle marche cherchant dans les yeux des autres quelque chose d’excitant, une nouvelle lueur qui la transportera peut-être vers une autre vie.

Elle ne cesse de rêver depuis qu’elle a quitté son village, sa main dans la main de sa grande cousine, pour venir travailler comme bonne dans cette grande ville.

Tous les soirs, le coeur de l’adolescente se met à battre fort et son ventre se contracte. Les souvenirs du village sont plus forts que tout. Depuis qu’elle était arrivée en ville par ce train enfoui dans le brouillard du matin, se sont évanouies et embrouillées ses premières années passées là-bas, de l’autre côté du fleuve où les gens travaillent nuit et jour dans les champs, les pieds plongés dans une boue où baignent des oeufs de bilharzie et où les moments de souffrance et de bonheur finissent toujours par des injections au ventre effectuées à l’Unité médicale. Elle passe devant la boulangerie où elle a l’habitude d’acheter le pain. Ici, le pain n’a pas d’odeur, là-bas, le pain sort du four gros, gonflé et chaud dégageant une odeur de levure et du bois brûlant. Les marchés du village grondent de bruit, de foule, de gens, d’enfants, de chèvres et de moutons entourés de charrettes et de camions. L’odeur de l’huile de friture et du poisson se mélange à celle des fruits sur le point de pourrir que les gens mangent s’ils ne sont pas vendus à la fin de la journée.

Au milieu de la nuit, à l’insu de sa maîtresse, Qamar emprunte sa veste en cuir et sort. La nuit froide fait frissonner sa peau. La nuit brille dans la prunelle de ses yeux, elle s’enflamme de lumières, d’étoiles, d’affiches rouges et des superbes et incroyables noms écrits avec des lettres de lumière, des noms dangereux qui rugissent du fin fond de la vie. Son coeur bat au rythme des mots lointains comme des airs de folie. Qamar marche seule dans la nuit, elle cherche une image, une ombre, une lueur. Au fond d’elle, ce sentiment de vide. Une fenêtre dont les volets claquent. Un vent qui siffle. Une chauve-souris qui s’y frotte. Son coeur bat, bat. Elle ne sait pas ce qu’elle cherche. Elle est sortie de sa chambre au milieu de la nuit, fuyant le sommeil qui coule comme un fleuve tranquille, le giron de sa tendre enfance près du grand four, le nid réchauffé par sa respiration et celles de ses frères et soeurs, et les photos de stars qu’elle rassemblait des vieux magazines, rêvant de cette fille du village devenue une star célèbre.

Là-bas, la lune se lève, inonde les champs et s’empare du monde d’un seul geste, immense et froid. Dans la nuit brillent les pupilles des diables. Ce sont là-bas, les applaudissements assourdissants faisaient vibrer les murs de son coeur, trembler les murs défraîchis de sa chambre étroite. De la seule petite fenêtre qui dominait les toits aplanis des maisons du village laissant apparaître les sommets des palmiers, Qamar apercevait la chambre de la mariée, Laïla, sa copine d’enfance. Elle avait décidé de fuir, elle ne voulait pas avoir le même sort, se marier au premier venu et vivre dans le village. La défloration sauvage de la jeune fille qu’elle a vue en cachette de par sa fenêtre hante sa mémoire.

Qamar marche dans la rue, corps qui bouge transpercé par les regards. Autour d’elle, une starification enivrante alors qu’elle est prisonnière d’un cachot, murée de privations. Les palpitations de la nostalgie l’envahissent et quelques paroles agréables résonnent dans son esprit. Le ton de la voix est plein d’aspirations et d’espoirs, submergé de rêves de demain.

La fillette de quinze ans avance vers les places, la nuit l’entoure de toute part. La nuit froide est un frisson qui parcourt sa peau, la nuit lui colle comme un habit. Elle écoute le bruit de ses pas résonner au plus profond de son corps, elle ne sait ni ce qu’elle cherche, ni qui va venir la chercher. Quelqu’un la guette dans cette nuit immense, au détour d’une porte, dans les bas-fonds, les caves. De loin, elle voyait avancer la ligne rouge des rues alors que les rugissements des ondes vocales se bousculent et se confondent. Quelqu’un la pousse dans ce chemin en posant ses mains sur ses épaules, et elle ignore quelle porte va s’ouvrir et l’engloutir. Elle sent l’abîme. Qamar sent la nuit sur son visage, tous les poils de son corps s’héritent. Elle sent son coeur bondir dans sa gorge, dans sa tête. Elle sent en elle cet endroit qui la brûle.

Elle n’oublie jamais ce frisson qui a parcouru son corps lorsqu’elle a touché les tiges de fèves vertes en ce printemps, lorsqu’elle a nagé dans cette étendue de verdure veloutée. Elle n’oublie pas ce dont elle a hérité, tout ce qui vit dans son coeur. La nostalgie la prend, l’enveloppe d’une souffrance dont elle ignore l’origine lorsqu’elle regarde, allongée sur son lit, les ombres des arbres se refléter sur les murs dans un chancellement languissant. Sa bouche se dessèche et cet endroit de son bas-ventre se contracte, puis se remet à battre.

Elle ignore qui la suit et ce qui va lui arriver. Elle entend la musique qui vient de loin, elle avance avec ses vêtements moulants, ses yeux s’endurcissent, et la ville s’abat sur son âme comme une vague. Elle sent le mal surgir de partout, des ruelles assombries, des chambres éclairées à travers les volets fermés, des grands panneaux publicitaires et les affiches de films lumineuses. Elle prend peur, elle entend ses pas, sent des souffles sur sa peau, mais elle continue d’avancer sans savoir ce qu’elle cherche.

Le grand fleuve coule sous la lumière de la lune. La nuit s’y réfléchit comme dans un miroir. De là où elle se tient, la fillette voit le coeur rouge de la ville. Le ciel invisible paraît comme une larme. Rien n’a changé. Elle écoute dans la nuit le bruit du rebab qui joue l’histoire de « Aziza et Younès ». Elle répète le nom de Aziza, le répète encore. Elle fait partie de ces villages, les anciens. Elle les connaît, les voit. Ils sont en elle, ils sortent de son regard, ils la hantent alors qu’elle n’a ni connaissance, ni éducation, ni souvenirs … Son corps est raide comme la nuit, ses yeux, ses seins, ses épaules. Ses cheveux se déploient comme un fleuve noir …

Qamar glisse sur les paroles des chansons. Au fond d’elle une soif, une soif de vivre, elle avance dans la nuit et, confuse, elle part.

Souheir Tewfik

Née en Egypte, Souheir Tewfik fait ses études au Caire et obtient un master en lettres françaises en 1981. Titulaire d’un doctorat de La Sorbonne en lettres en 1993, elle devient maître de conférences à l’Université de Tanta, en Egypte. Elle a publié un roman Le Caire-Paris, Aller … Retour, aux éditions Al-Ahram, en 1997 et un recueil de nouvelles intitulé Cet automne-là, aux éditions Merit, en 2008. Elle a publié également des essais critiques, dont L’Image de l’Occident dans les romans arabes contemporains, aux éditions Al-Tobgui, en 2002, et Le Miel des cactus, anthologie de roman et nouvelles arabes (voix féminines du Moyen-Orient) aux éditions du Panthéon, à Paris, en 2012.




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