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Sécuriser les intérêts stratégiques de l’Egypte

Aliaa Al-Korachi , Mercredi, 27 juillet 2022

Le président Sissi a effectué cette semaine une tournée européenne qui l’a mené en Allemagne, en France et en Serbie. Objectif : renforcer le partenariat énergétique avec l’Europe.

Sécuriser les intérêts stratégiques de l’Egypte

Sécurité énergétique et lutte contre le réchauffement climatique, même bataille. Tel est le message principal adressé par le président Abdel-Fattah Al-Sissi au cours de sa tournée cette semaine en Europe. Objectif : Sécuriser les intérêts stratégiques de l’Egypte dans un contexte d’incertitude croissante quant aux conséquences de la guerre en Ukraine sur la sécurité énergétique, les objectifs climatiques et la sécurité alimentaire, trois défis majeurs qui sont étroitement liés l’un à l’autre. C’est à Paris que le président a achevé le 22 juillet sa tournée sur le vieux continent après un sommet Sissi-Macron à l’Elysée. Il s’agit de la huitième visite du président en France. En fait, Berlin était le point de départ de la tournée. Le président a participé au Dialogue de Petersberg sur le climat, coprésidé par l’Egypte et l’Allemagne. Le Caire et Berlin s’apprêtent à célébrer en octobre prochain le 70e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques. Le chef de l’Etat s’est ensuite rendu à Belgrade. Une visite de trois jours qui avait un caractère historique puisqu’elle était la première d’un président égyptien en plus de trois décennies (voir page 4). Aussi bien en Allemagne, en Serbie qu’en France le président a souligné « la nécessité de renforcer la coordination internationale pour atténuer les effets de la crise énergétique » dont les effets ne se limitent pas à la disponibilité des approvisionnements énergétiques, mais qui ont également « un impact direct sur les coûts des approvisionnements dans le monde, y compris en Egypte ». Mais pourquoi le dossier de la sécurité énergétique étaitil à la tête des priorités de l’agenda égyptien en Europe ? « La guerre en Ukraine menace la sécurité énergétique mondiale et fait grimper les prix de l’énergie à des niveaux sans précédent. Cette crise énergétique pourrait également retarder la course des pays européens vers le net zéro émissions au cas où ils se trouveraient obligés de recourir aux combustibles fossiles pour se passer du gaz russe et éviter une pénurie de carburant l’hiver prochain. En outre, les menaces russes de fermer les robinets résonnent toujours au moment où l’Europe est plongée dans une vague de chaleur et d’incendies sans précédent », indique Mona Soliman, politologue. Et d’ajouter : « Ces rencontres offrent donc une occasion pour l’Egypte, en tant que présidente de la COP27 d’exposer sa vision, de présenter des solutions et de coordonner les efforts internationaux pour réussir cette COP africaine prévue en novembre prochain à Charm Al- Cheikh ».

Insécurité énergétique

Le vieux continent est donc en état d’alerte. En 2021, l’Union Européenne (UE) a acheté 155 milliards de mètres cubes de gaz à la Russie, soit 40 à 45 % de sa consommation totale. La crainte d’une coupure définitive de l’approvisionnement du gaz russe gagne de l’ampleur. Déjà, la Russie a réduit ces dernières semaines de 60 % ses livraisons de gaz via Nord Stream. La société allemande Uniper SE, le plus grand importateur de gaz russe sur le continent, a confirmé qu’elle ne reçoit actuellement de Gazprom que « 40 % du gaz promis par contrat ». Alors que l’Italie, la troisième plus grande économie de la zone Euro, a indiqué qu’Eni n’a reçu que 50 % du gaz demandé à Gazprom. Face à la situation actuelle, la Commission européenne vient de proposer un plan, baptisé REPowerEU, visant à affranchir l’union de sa dépendance du gaz russe d’ici à 2027. Ce plan vise à « diversifier l’approvisionnement en gaz grâce à une augmentation des importations de Gaz Naturel Liquéfié (GNL) et par gazoduc en provenance de fournisseurs non russes, ainsi qu’un accroissement du volume de production et des importations d’hydrogène ». Diversifier les sources d’importation devient la priorité absolue du vieux continent.

La nouvelle géopolitique de l’énergie

La guerre en Ukraine façonne une nouvelle géopolitique de l’énergie, c’est ce qu’explique Ahmed Sultan, expert en énergie. Selon la définition de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), la sécurité énergétique est le fait d’associer la sécurité nationale et la disponibilité des ressources naturelles pour la consommation d’énergie. L’accès à une énergie relativement bon marché est devenu essentiel au fonctionnement des économies modernes. « La carte énergétique mondiale est en pleine mutation. Au cours des derniers jours, plusieurs accords ont été conclus entre pays arabes et européens dans le domaine de l’énergie », explique Mona Soliman. Le 18 juillet, dans le cadre de sa première visite en France, cheikh Mohamad bin Zayad Al Nahyane, président des Emirats arabes unis, a signé un accord stratégique de coopération dans le secteur de l’énergie avec la France.

En Algérie, le 20 juillet lors de la visite du premier ministre italien, Mario Draghi, la compagnie nationale Sonatrach a signé un contrat de gaz naturel d’une valeur de 4 milliards de dollars avec l’italien Eni, le français Total Energies et l’américain Occidental Petroleum. « Les approvisionnements en gaz de l’Algérie vers l’Italie augmenteront dans les années à venir », a confirmé, de son côté, Draghi. Le 19 juillet, l’Azerbaïdjan et l’Union Européenne (UE) ont signé un nouveau protocole dans le domaine de l’énergie, un partenariat qui doit permettre de doubler l’approvisionnement en gaz fourni par l’Azerbaïdjan à l’Europe à l’horizon 2027.

Un partenariat énergétique égypto-européen

C’est dans ce contexte que le président Abdel-Fattah Al-Sissi, lors d’une conférence de presse commune avec le chancelier Olaf Scholz à Berlin, a proposé à l’Allemagne et à toute l’Europe une coopération renforcée pour garantir l’approvisionnement en énergie. « L’Egypte est prête à exporter et à fournir le gaz produit en Méditerranée orientale à l’Europe par l’intermédiaire des stations égyptiennes », a déclaré le président, avant d’ajouter que « si nous pouvons jouer un rôle pour atténuer la crise, nous le ferons immédiatement. Le prix élevé de l’énergie représente aussi une charge pour la population égyptienne ». Selon Bloomberg, si l’Egypte a été touchée par la guerre russo-ukrainienne vu qu’elle est l’un des plus grands importateurs de blé au monde, ses réserves de gaz naturel et liquéfié font d’elle « un partenaire stratégique pour l’Occident ». « Au cours des dernières années, l’Egypte a réussi à occuper une position distinguée dans le domaine de la production, de la liquéfaction et de l’exportation du gaz », explique Mona Soliman.

En fait, l’Egypte dispose de deux usines de liquéfaction, à Idkou dans la région d’Alexandrie, et à Damiette. Elle figure parmi les cinq premiers producteurs arabes de gaz naturel et le 14e au niveau mondial. Malgré la pandémie de coronavirus et ses répercussions, l’Egypte a réussi à maintenir ses niveaux de production et d’exportation de gaz naturel. Le Caire a exporté plus de 2 millions de tonnes métriques de gaz vers l’Europe en 2021, contre 270 000 tonnes en 2020. Grâce à ses réserves gazières et sa proximité géographique avec l’Europe, l’Egypte entend devenir un fournisseur majeur de GNL à l’UE. En avril dernier, le gouvernement égyptien a signé un accord avec la société italienne Eni pour accroître et intensifier la coopération dans la production de gaz. « Les exportations du gaz égyptien ne peuvent cependant compenser qu’une partie des exportations russes. Mais grâce aux grandes réserves de gaz, l’Egypte sera en mesure d’augmenter ses approvisionnements à moyen et à long termes », a déclaré le ministre du Pétrole et des Ressources minérales, Tarek El-Molla.

« Face à la crise ukrainienne, le continent européen a besoin d’une solution stratégique rapide, d’une alternative et d’un approvisionnement sûr et permanent en gaz naturel. Par conséquent, tous les regards sont tournés vers le gaz de la Méditerranée orientale comme une alternative moins coûteuse. Mais le processus de son acheminement reste un enjeu majeur », souligne Sultan. Et d’ajouter que ces découvertes procurent également des gains économiques et commerciaux directs à un grand nombre de pays européens, car deux pays pourront profiter de l’exploitation de ces immenses découvertes, à savoir la Grèce et Chypre, alors que deux autres ont des intérêts économiques importants dans les découvertes de gaz naturel dans la région, à savoir la France et l’Italie en raison des énormes investissements des géants énergétiques français Total et italien Eni.

La coopération énergétique avec l’Europe peut prendre une autre forme : un partenariat méditerranéen pour l’hydrogène vert, axé sur le commerce de l’hydrogène. Dans leur plan d’urgence, les pays européens entendent s’appuyer sur l’hydrogène vert pour réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. L’Egypte est en passe de devenir le premier producteur de cette énergie nouvelle en Afrique. Selon les observateurs, l’Egypte mise sur la production de l’hydrogène pour répondre à la demande européenne, ainsi qu’à l’appel mondial de passer aux énergies propres. En Allemagne, le chancelier allemand, Olaf Scholz, a déclaré, après une rencontre avec le président Abdel-Fattah Al-Sissi, que son pays et l’Egypte avaient « convenu d’importer de l’hydrogène vert dans le cadre des efforts de l’Europe pour diversifier les sources d’énergie afin de réduire sa dépendance actuelle vis-à-vis de la Russie ». « La leçon que nous devons apprendre de cette crise est l’importance de la diversité. Vous ne devez pas dépendre d’un seul partenaire, mais vous devez avoir de nombreux partenaires appropriés », a ajouté Scholz lors d’une conférence de presse avec le président Sissi à Berlin.

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