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Mustafa El-Labbad : L’accord avec l’Iran aura une influence sur le dossier syrien

Mavie Maher, Lundi, 02 décembre 2013

Mustafa El-Labbad, directeur du Centre des études régionales Al-Sharq, affirme qu’Israël pourrait voir son influence diminuer suite à l’accord entre l’Iran et les 5+1. Pour lui, l’accord risque aussi de pousser l’Egypte à se rapprocher un peu plus des pays du Golfe.

Mustafa El-Labbad
Mustafa El-Labbad

Al-Ahram Hebdo : Quel est le bilan de l’ac­cord entre l’Iran et le groupe 5+1 pour chacune des parties ?

Mustafa El-Labbad : En apparence, c’est un accord entre l’Iran et les 5+1, mais en fait, c’est un accord entre l’Iran et les Etats-Unis. Les deux pays ont chacun des avantages et des pertes à travers cet accord, mais en général, on peut dire que c’est une situation « gagnant-gagnant ». Cet accord vise à s’assurer du but pacifique du pro­gramme nucléaire iranien et à ce que Téhéran ne cherche pas à développer des armes nucléaires quelles que soient les circonstances.

Pour les Etats-Unis, l’équilibre des forces ne leur permet pas d’interdire à l’Iran d’enrichir de l’uranium. Pour l’Iran, cette situation lui a seule­ment permis de gagner une reconnaissance de ses droits à enrichir son uranium. L’Iran doit, par contre, réduire son programme nucléaire civil et sera empêché de le transformer en programme militaire. En fonction du nouvel accord, Washington s’engage à lever partiellement les sanctions imposées contre l’Iran, lesquelles seront totalement supprimées graduellement avec la fin des phases de l’accord. Ce point peut être considéré comme l’un des points de fai­blesse de l’accord, puisque le président Obama a le droit de lever partiellement les sanctions, mais pour les suspendre entièrement, il aura besoin de l’aval du Congrès. Donc, il risque de ne pas pouvoir tenir son engagement.

— A quel point cet accord aura-t-il une influence sur les pays de la région ?

— Cet accord aura une influence sur les dos­siers chauds de la région, notamment la crise syrienne et la question palestinienne. Durant les négociations, le dossier syrien était une carte de pression iranienne et on s’at­tend désormais à ce que l’Iran joue un rôle plus important dans la résolution de la crise syrienne comme un partenaire des Etats-Unis dans la région. Même si ce point ne figure pas dans l’accord, c’est une consé­quence implicite. Cet accord aura aussi une influence impor­tante sur le dossier israélo-palestinien malgré les inquié­tudes israéliennes.

L’Administration américaine espère que Tel-Aviv sera com­préhensif et que l’accord n’en­gendrera pas de réactions néga­tives du côté israélien sur le processus de paix. C’est pourquoi une visite de John Kerry, chef de la diplomatie américaine, est prévue dans les ter­ritoires palestiniens et Israël. C’est difficile de savoir dès maintenant comment Israël va réagir, mais cet accord pourrait le conduire à suspendre les négociations avec le côté palestinien et à geler la paix jusqu’à la fin de la période transitoire avec les Iraniens.

— Comment expliquez-vous ces inquiétudes d’Israël, mais aussi des pays du Golfe aussi ?

— L’inquiétude exprimée par les pays du Golfe à l’égard de cet accord peut être expliquée par le fait d’un rapprochement entre l’Iran et les Etats-Unis, et cette sorte d’entente sur des intérêts géo­politiques pourrait donner à l’Iran une marge de manoeuvre plus importante dans la région et fera d’elle un partenaire qui dessinera la nouvelle carte des forces dans la région.

De même, ce qui inquiète Israël, en fait, n’est pas le pacte lui-même, mais ses conséquences sur le terrain. Israël s’inquiète, car cet accord pourrait diminuer sa capacité à imposer, seul, les priorités sécu­ritaires régionales : une mission que Tel-Aviv assure depuis des années.

— Y aura-t-il une répercus­sion sur l’Egypte ?

— Du point de vue géostraté­gique, le triangle égypto-turco-iranien représente beaucoup pour la région. Mais durant 500 ans, ces trois pays n’ont jamais réussi à construire une alliance stable. S’ils réussissent à la construire, le système international changera tota­lement. La position de l’Egypte est tributaire de l’économie régionale. Les pays du Golfe représen­tent l’investisseur numéro un en Egypte, et la première destination de travail pour la main-d’oeuvre égyptienne. Les pays du Golfe sont aussi ceux qui offrent les plus d’aides à l’Egypte.

Autrement dit, puisque ces pays du Golfe sont inquiets de cet accord, l’Egypte sera poussée à appuyer ses alliés du Golfe. J’espère plutôt que l’Egypte jouera un rôle dans la prise de décision et n’attendra pas la réaction des pays de Golfe. Franchement, l’Egypte n’est plus le pays-clé de la région, et elle ne pourra jouer de rôle important tant que, sur le plan interne, la situation reste instable. Cela n’empêche pas que l’Egypte garde une grande marge d’influence sur les pays de la région .

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