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La confrérie hors d’atteinte

Samar Al-Gamal, Mardi, 10 septembre 2013

L'image des Frères musulmans en tant que force politique est éclipsée par celle d'une « organisation terroriste ». Certains font campagne pour inclure la confrérie à la liste des organisations terroristes, un processus compliqué et peu adapté au statut des Frères en Egypte.

Frères musulmans

Sur la chaîne de la télévision privée ONTV, une infographie est insérée au moment de la publicité. Au centre, le slogan des Frères musulmans est relié à différentes flèches : Sayed Qotb, le théoricien le plus radical du groupe, qui inspira plus tard les groupes djihadistes. Une autre ligne mène au drapeau d’Al-Qaëda ou au mouvement Hamas. Objectif : Assimiler la confrérie aux mouvements terroristes. « Egypt under attack », « Non au terrorisme », « Lutte contre le terrorisme » figurent sur quasiment tous les écrans des chaînes égyptiennes. Au coin des différents écrans sur fond de drapeau égyptien, ce slogan est repris par tous. Depuis l’évacuation des sit-in des partisans du président renversé Mohamad Morsi, les nouvelles autorités du pays font de ce rapprochement Frères/terrorisme leur cheval de bataille. La complexité de la confrérie semble être éclipsée par la seule image du « terroriste », diffusée en continu, montrant un barbu armé à Rabea ou à Al-Nahda, où campaient les islamistes jusqu’au 14 août, jour d’une intervention musclée de l’armée et de la police qui s’est soldée par la mort de plus de 700 morts.

Le jour même, des églises et maisons de coptes sont prises pour cibles dans différentes provinces d’Egypte. Les autorités pointent du doigt les islamistes, sans pouvoir le prouver plus tard. Mais ces incidents soutiennent la cause de la sécurité et justifient, aux yeux de beaucoup d’Egyptiens, l’instauration de l’état d’urgence. Le Sinaï, théâtre de batailles depuis plusieurs mois avec des djihadistes, est devenu une scène de mort de soldats. L’Egypte, qui avait cru en finir avec les attentats terroristes pendant les années 1990 ou encore des attaques ciblant les touristes dans la péninsule de la mer Rouge plus tard au début du nouveau siècle, découvre une nouvelle vague de tentatives terroristes.

Jeudi dernier, une bombe de forte puissance a explosé près du convoi du ministre de l’Intérieur, Mohamad Ibrahim, à Madinet Nasr dans la banlieue nord du Caire, non loin du lieu du sit-in démantelé des Frères. Un policier est tué et au moins 21 personnes blessées. Mais Ibrahim, qui avait servi sous Morsi, et qualifié de « traître » par les islamistes, est sorti de sa voiture blindée sain et sauf, lançant sur un ton victorieux d’ailleurs que « ce qui s’est passé aujourd’hui n’est pas la fin, mais ce n’est qu’un début ». Le début d’une « nouvelle vague de terrorisme » pousse encore plus loin le débat sur la classification de la confrérie fondée il y a 85 ans sur une sorte de liste noire, alors que les Frères ont dénoncé l’attaque et ont nié toute responsabilité. Mais le discours sur fond de chants patriotiques se concentre rarement sur la faisabilité d’une telle labellisation, sur ses dimensions juridiques ou encore son caractère politique et international.

Concrètement, l’Egypte ne dispose pas d’une liste autonome, à l’instar des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la Russie, de la Turquie ou même de l’Inde (lire page 5).

Premières listes par l’Onu

Les premières listes terroristes trouvent, en effet, leur origine dans la résolution 1 267 du Conseil de sécurité de l’Onu. Celle-ci a créé une première liste de « terroristes » visant à geler les fonds et le financement des talibans depuis 1999, avant d’élargir les fonctions du Conseil de sécurité avec une nouvelle résolution 1 373 à la suite des attentats du 11 septembre (voir l’article page 4).

La vague d’attentats perpétrés par le Djihad ou la Gamaa islamiya n’avait encouragé Le Caire ni à créer de tel classement, ni à demander aux Occidentaux d’y procéder. C’est surtout parce que dans les années 1990, la lutte contre le terrorisme n’avait pas cette dimension internationale, comme le croit le chercheur spécialiste des mouvements islamistes, Diaa Rachwane (lire entretien page 4). Il faudrait attendre les premières listes de l’Onu et des Etats-Unis après 2001 pour y repérer le Djihad par exemple. « Il va figurer sur la liste des organisations terroristes à cause de la liaison entre Aymane Al-Zawahri et Al-Qaëda, puis certains dirigeants de la Gamaa islamiya, et non pas le mouvement en entier, après l’alliance avec Ossama Ben Laden, dit Front islamique mondial pour le djihad contre les juifs et les croisés », explique Rachwane. La confrérie des Frères musulmans n’y a pas figuré jusque-là. Elle n’apparaît qu’en 2003 sur une liste russe, à la suite d’une décision de la Cour suprême, en raison de son rôle dans la création dudit « le Majlis choura suprême militaire des moudjahidines des forces unies du Caucase ». Mais une dizaine d’années plus tard, Morsi, le président Frère, accompagné de dirigeants de la confrérie, se rend en Russie pour des entretiens avec le président Poutine.

L’établissement de listes de manière autonome n’est pas si simple, et le plus souvent découle des listes préétablies par le Conseil de sécurité que les pays doivent appliquer.

Le Hezbollah sur la liste

Le mouvement libanais, le Hezbollah, s’est ainsi retrouvé sur la liste du Département d’Etat américain des organisations terroristes, puis chez les Britanniques, mais l’Union européenne hésite avant de décider d’inclure uniquement sa branche armée il y a deux mois.

Selon une source diplomatique occidentale à l’Onu, « techniquement, il n’est pas faisable » d’inclure les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes.

Une telle inclusion passe par deux étapes. La première consiste d’abord à voter la création par le Conseil de sécurité d’un comité de sanctions sur l’Egypte, puis un des membres du Conseil demande d’inclure les Frères musulmans sur la liste. Ensuite, il faut adopter une résolution ad hoc à l’unanimité. Selon le diplomate, joint par téléphone à New York et préférant garder l’anonymat, la disponibilité de ces conditions est « hors de question », puisque la mise en place de comités « de sanctions » sur le style du Soudan, de la Corée du Nord ou de l’Iraq exige une référence au chapitre VII de la Charte des Nations-Unies, soit prouver que la situation en Egypte « menace la paix et la sécurité internationales » et que ce n’est pas une question de caractère « local ». Faute d’une telle preuve, toute mesure sera considérée comme une ingérence dans les affaires intérieures. La seconde méthode n’est pas moins difficile et consiste à associer un lien entre les Frères musulmans et Al-Qaëda, et prouver que la confrérie est une ramification du groupe conformément au soi-disant comité 1 267, qui impose des sanctions contre les individus et entités liés au groupe de Ben Laden. C’est le cas du front Al-Nosra en Syrie ou de Ansar Al-Charia en Tunisie. Un étiquetage terroriste des Frères par les Européens est écarté, selon un diplomate européen. Il est peu probable que le groupe de travail baptisé « Clearing House » procède à une telle action sans appui politique des pays européens. « La présence de citoyens Frères en Europe rend l’idée impensable », dit-il. L’itinéraire à Washington ne diffère pas beaucoup de l’Union européenne, même si les Américains sont plus sévères et disposent d’une liste beaucoup plus allongée que l’UE ou l’Onu. Les partisans de la classification terroriste des Frères travaillent sur le lien avec le Hamas, déjà considéré comme un mouvement terroriste. Une pétition adressée à la Maison Blanche circule déjà et précise la relation entre la confrérie égyptienne et le mouvement palestinien. La pétition a collecté les 150 signatures requises. Aujourd’hui, elle est soumise à un examen de routine du personnel de la Maison Blanche avant d’être envoyée aux experts qui émettront une réponse officielle à une date non précisée. Percevoir les Frères comme des « terroristes » n’est pas sans conséquences. Il implique une instauration de sanctions économiques ou une interdiction touchant les armes, les voyages, les déplacements et les gels de fonds. Des mesures difficiles à appliquer à une confrérie qui compte environ 700 000 adhérents.

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