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Les médias sous surveillance

Héba Nasreddine, Mardi, 06 août 2013

La chute de Moubarak en 2011 avait ravivé l'espoir d'une amélioration de la liberté d'expression en Egypte. Mais, deux ans et demi après la révolution, les restrictions imposées par l'Etat aux médias écrits et audiovisuels subsistent encore.

En 2013, l’Egypte figurait à la 158e place sur 179 au classement mondial de la liberté de la presse, publié par Reporters sans frontières. Ce mauvais classement était dû à l’ingérence flagrante de l’Etat dans les affaires des médias ainsi qu’aux législations qui vont à l’encontre de l’indépendance des médias.

En fait, l’Etat utilise différentes méthodes pour garder son emprise sur la presse privée et publique. La presse, considérée comme le quatrième pouvoir, est pourtant contrôlée depuis 1981 par le Conseil suprême de la presse, un organe relevant du Conseil consultatif considéré comme « le père illégitime de la presse ». Ce conseil comprend les rédacteurs en chef de différentes publications, un représentant de chaque parti politique, le président du syndicat des Journalistes, deux professeurs de journalisme et deux autres de droit. Un certain nombre de personnalités publiques nommées par le Conseil consultatif font aussi partie de cet organe. Il surveille tout ce qui est publié dans les journaux et vérifie sa conformité à la charte déontologique et aux lois. Il nomme les présidents des conseils d’administration et les rédacteurs en chef des journaux publics, et examine aussi les demandes de création des journaux indépendants. Une tutelle longtemps rejetée par les journalistes.

La nouvelle Constitution adoptée fin 2012, sous Morsi, et suspendue aujourd’hui prévoit dans ses articles 214 et 215 la substitution du Conseil suprême de la presse par un conseil national des médias et un organisme national de la presse, ce qui laisse à suggérer que le problème de la presse réside dans les dérives professionnelles. Ces nouveaux organes seraient chargés de « réglementer le travail des médias audiovisuels ou écrits ». Cependant, aucune mesure réelle n’est prise pour garantir leur indépendance. Le Conseil consultatif avait même abordé des propositions de lois en vertu desquelles les chaînes de télévision s’engageraient à communiquer un mois à l’avance les thèmes abordés dans leurs programmes, ainsi qu’une liste des invités.

Un arsenal de lois

Déjà la liberté des médias était jugulée par un arsenal de lois. La loi 96/1996 relative à la presse écrite, la loi sur les publications, la loi de l’état d’urgence qui permet, par ailleurs, au président de la République d’ordonner la détention prolongée, sans inculpation ni jugement, de toute personne susceptible de « menacer l’ordre public ou la sécurité nationale », et le code pénal qui renferme un chapitre complet sur les crimes de publication.

Morsi a abrogé les dispositions pénales autorisant la détention préventive dans les crimes de publication, un pas en avant. « Nous avons attendu d’autres amendements, mais le régime de Morsi a suivi la même politique que son prédécesseur et de façon encore plus dure », dénonce Diaa Rachwane, président du syndicat des Journalistes.

Sous Morsi, une nouvelle ère de restrictions avait commencé. La nouvelle Constitution, vivement critiquée, n’a pas interdit l’emprisonnement des journalistes. L’article 48 permet la fermeture des journaux et des chaînes de télévision sur décision de justice, s’ils sont considérés comme « nuisibles » à l’ordre public ou ne respectent pas « les exigences de la sécurité nationale ». Des termes ambigus qui ont permis la poursuite judiciaire de nombreux journalistes, présentateurs d’émissions télévisées, et rédacteurs en chef, hostiles aux islamistes. Espérant mettre fin à tous ces abus, le syndicat vient de soumettre 9 propositions relatives à la presse à la commission chargée d’amender la Constitution de 2012. Entre autres, il réclame l’indépendance des organes de la presse et la reconnaissance de la presse en tant que pouvoir populaire indépendant, comme elle était définie dans la Constitution de 1971, ainsi que l’interdiction d’emprisonner les journalistes.

Les satellites sous contrôle

Déjà, la loi établit le monopole de l’Etat sur les émissions et les réceptions radiophoniques. Elle admet cependant la création de stations privées, sur le satellite NileSat, appartenant à l’Etat. L’organisme de l’investissement est la seule instance qui peut octroyer et retirer les licences délivrées aux chaînes de télévision. Le secteur des chaînes satellites a connu un véritable boom au cours des dix dernières années. Le gouvernement a signé en 2008 un code de déontologie avec les pays arabes, à l’exception du Qatar. Le document interdit toute atteinte aux chefs d’Etat et aux symboles religieux et nationaux, ainsi que l’incitation à la violence. Il vise d’ailleurs à renforcer le rôle de l’Etat. « C’est une ingérence flagrante qui montre la volonté du gouvernement de contrôler et de verrouiller le secteur des médias et de restreindre la liberté d’information », dénonce Laïla Abdel-Méguid, doyenne de la faculté de mass médias à l’Université canadienne d’Al-Ahram. Selon elle, « le droit de critiquer les responsables est l’un des fondements du régime démocratique. Il existe une différence entre gérer et censurer. Ceux qui brandissent le bâton de la censure vivent à une époque révolue ».

Lueur d’espoir

Le Conseil des ministres vient d’approuver trois projets de loi relatifs à la presse. Le premier annule les peines de prison pour diffamation du chef d’Etat, le deuxième est un amendement des dispositions de la loi 96/1996, et le troisième se rapporte à la création du conseil supérieur de la presse. Des projets qui doivent être soumis au président de la République pour ratification.

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