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Iraq : La difficile réforme

Mohamed Abdel-Razeq, Chercheur au ECSS, Mercredi, 14 octobre 2020

Un an après les contestations en Iraq, les réformes se font encore attendre dans ce pays qui affronte un tas de défis sécuritaires, économiques et politiques.

Iraq : La difficile réforme

En octobre 2019, les Iraqiens sont sortis en masse pour protester contre les conditions de vie difficiles, les conjonctures économiques étouffantes et le confessionnalisme ancré dans le régime politique. Leurs revendications : instaurer un nouveau système politique, limiter l’influence iranienne et appeler à des élections anticipées. Cependant, les espoirs des Iraqiens se sont heurtés à de nombreux obstacles dont le principal fomenteur fut la classe politique au pouvoir qui s’acharne à préserver le statu quo avec tout ce que cela leur garantit d’intérêts et d’influences. Une seule demande a été exaucée, celle de la destitution du gouvernement de Adel Abdel-Mahdi en novembre 2019, avant que ne commence un processus long et compliqué de la formation d’un nouveau gouvernement. En effet, cette classe politique, notamment les éléments pro-Iran, ont placé leurs intérêts au-dessus des intérêts de l’Iraq et ont entravé à deux reprises la formation du gouvernement après la nomination de Mohamed Tawfik Allaoui, puis de Adnan Al-Zourfi au poste de premier ministre, avant qu’ils ne refusent tous deux ce poste. Après de longues délibérations, c’est l’ancien chef des renseignements, Mostafa Al-Kazimi, qui a pris la charge de former le gouvernement iraqien en mai 2020.

Le long processus de la formation du gouvernement a clairement dévoilé le poids des défis qu’affrontent le gouvernement et le peuple iraqiens dans leurs tentatives de réaliser la réforme politique. Juste après la formation de son gouvernement, le premier ministre, Al-Kazimi, a adopté un projet de réforme pour la restructuration et la modernisation du régime politique iraqien en réponse aux demandes des Iraqiens. Avec le soutien de forces internes ainsi que de forces régionales et internationales, il a réalisé de grands pas sur cette voie via l’appel à des élections parlementaires anticipées en juin 2021, selon une loi et un système électoraux nouveaux, quitte à donner naissance à une réalité politique différente de celle contre laquelle les Iraqiens se sont révoltés en octobre 2019.

Le dilemme des armes « hors contrôle »

Par ailleurs, Al-Kazimi s’est donné pour mission de limiter la possession d’armes aux seules institutions de l’Etat et de lutter contre ce qu’il a appelé « Les armes hors contrôle » de l’Etat. Il a en outre entrepris des tentatives d’établir un équilibre dans ses relations avec les Etats-Unis et l’Iran en amorçant un dialogue stratégique avec les premiers et préservant une certaine coordination avec le second. Il a également travaillé pour la réintégration de l’Iraq dans son milieu arabe via le projet du « nouvel Orient », annoncé par Al-Kazimi au cours de sa visite à Washington en septembre dernier. Considéré comme le couronnement de la coopération stratégique entre l’Egypte, l’Iraq et la Jordanie, ce projet vise à assoir une intégration à la fois politique et économique entre les trois pays pour exploiter leurs capacités politiques, économiques et humaines.

Un an après les contestations, le processus de la réforme de la structure du régime politique est parsemé d’embûches qu’elles soient politiques, sécuritaires ou économiques. Alors que sur le niveau sécuritaire, l’organisation de Daech représente le plus grand défi. Il est vrai que les forces américaines et les forces de la coalition internationale ont annoncé l’extermination de cette organisation terroriste en Iraq. Mais celle-ci a exploité le vide sécuritaire et politique en Iraq ainsi que les tensions sévissant entre les Etats-Unis et l’Iran à la suite du meurtre du chef de la force Al-Qods des Gardiens de la Révolution, Qassem Soleimani, et du leader adjoint de Hachd Al-Chaabi, Abou Mahdi Al-Mohandes, le 3 janvier dernier, et la suspension des forces de coalition internationale de leurs opérations contre Daech au milieu du même mois. Ceci a également coïncidé avec la pandémie du coronavirus qui battait son plein en mars dernier et l’organisation a saisi la chance pour se mobiliser dans le nord et l’ouest de l’Iraq, ainsi que dans le désert syrien. Il s’agit là d’un grave défi sécuritaire qui nécessiterait certainement un affrontement iraqien et international au cours de la période à venir.

Les armes hors contrôle représentent un autre défi non moins important pour le gouvernement iraqien. Après le meurtre de Soleimani et Al-Mohandes, et l’entrée des Etats-Unis et de l’Iran dans une bataille sur le sol iraqien, les milices armées se sont alors lancées dans une compétition pour viser les intérêts américains et internationaux sur le sol iraqien par missiles Katioucha et explosifs. Elles ont également commencé à viser les activistes iraqiens antagonistes comme Hicham Al-Hachemi et Reham Yacoub. Ces faits ont créé un état d’instabilité en Iraq qui a poussé Al-Kazimi à adopter une série de décisions et de mesures pour faire face à ces armes incontrôlées. Il a alors décidé d’intégrer les forces de Hachd Al-Chaabi dans les forces armées iraqiennes en fermant leurs bureaux dans les points frontaliers et les aéroports et en changeant leurs dirigeants.

Multiples obstacles

Cependant, la voie est encore longue pour réaliser ces objectifs à cause des défis procéduraux, politiques et internationaux. De plus sont apparues de nouvelles factions pro-iraniennes qui ont clairement déclaré leur intention de faire fi au gouvernement et de continuer à viser les intérêts américains et internationaux sur le sol iraqien. Mais les armes incontrôlées ne représentent pas seulement de défi sécuritaire et politique pour l’Iraq, mais aussi un défi économique pour ce pays dont le PIB devrait baisser de 9,7 % en 2020 alors qu’il avait enregistré un développement positif de 4,4 % en 2019, enregistrant ainsi le plus mauvais taux annuel depuis 2003, selon la Banque mondiale. L’économie iraqienne a donc besoin de réformes structurelles et d’énormes investissements étrangers. Les armes incontrôlées sont l’obstacle majeur face à l’envolée des investissements étrangers.

Au niveau politique, les élections parlementaires anticipées représentent le plus grand défi interne vu les différends autour des détails de la nouvelle loi électorale. Bien que les forces politiques iraqiennes majoritaires au parlement, dont certaines sont pro-iraniennes, insistent à imposer une nouvelle réalité à travers laquelle persiste le système des quotas confessionnaux qui déterminera par conséquent la nouvelle formation parlementaire et le nouveau gouvernement, le parlement a voté le 10 octobre pour une formule consensuelle entre les blocs, pour la division de l’Iraq en 83 circonscriptions électorales et pour le scrutin individuel. Le fait qui permettra aux Iraqiens de donner naissance à un nouveau parlement entièrement différent de celui voté en 2018. Cependant, d’autres détails juridiques n’ont pas encore été tranchés. De plus, ce sont les modalités de l’application de la loi qui détermineront les traits de la nouvelle scène politique iraqienne selon un certain nombre de variables à la lumière de l’insistance d’Al-Kazimi sur la supervision internationale des élections, loin du pouvoir des armes qui a donné naissance au parlement actuel dominé par des blocs possédant des milices.

Difficile jeu d’équilibriste

Ces interactions politiques en Iraq dépendent cependant d’un conflit plus grand où s’affrontent les Etats-Unis, d’une part, et l’Iran et ses milices en Iraq d’autre part. Depuis son accession au pouvoir en mai 2020, Al-Kazimi a suivi une politique réformiste avec un soutien international et régional qui vise à rendre l’Iraq un Etat souverain et à entretenir des relations équilibrées avec ces deux pays sans qu’ils ne s’ingèrent dans les affaires internes du pays. Il a effectivement réalisé de grands pas au niveau de ce dossier, mais les attaques continues des milices contre les intérêts américains en Iraq ont quelque peu troublé les relations entre les deux pays à tel point que les Etats-Unis ont menacé de retirer leur mission diplomatique et de fermer leur ambassade à Bagdad. En effet, le cours des relations entre Washington et Téhéran continue à prendre un caractère conflictuel ; preuve en est : les sanctions imposées par Washington contre le système bancaire iranien le 8 octobre. Des sanctions qui mèneront à l’isolement de Téhéran du système monétaire international et qui augmenteront inéluctablement la détérioration de son économie. Mais le plus grave est qu’il augmentera certainement l’ampleur des attaques des milices pro-iraniennes contre les intérêts américains et internationaux sur le sol iraqien dans la période à venir. En fait, les nouveaux traits du conflit entre Washington et Téhéran ne se détermineront qu’après l’élection présidentielle prévue le 3 novembre prochain. Mais, globalement, les Etats-Unis ne renonceront pas à leurs relations avec l’Iraq. Ils continueront à soutenir le gouvernement d’Al-Kazimi dans son projet réformiste et dans sa lutte contre les milices et l’influence iraniennes, même si les relations entre les Etats-Unis et l’Iran prennent une autre trajectoire après la présidentielle. En effet, l’Iraq, scène d’une grande concurrence internationale, revêt une grande importance pour les Etats-Unis. Il est donc difficile que Washington abandonne l’Iraq, car ceci signifiera la victoire de l’Iran, de la Russie et de la Chine, les trois pays qui ont de nombreux intérêts politiques, économiques et militaires avec l’Etat iraqien.

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