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Ahmed Youssef : Un changement radical de la politique turque est difficilement imaginable

Ola Hamdi, Lundi, 28 septembre 2020

Ahmed Youssef, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, explique les manoeuvres qui se cachent derrière les déclarations turques appelant à renouer le dialogue avec l’Egypte et les tentatives d’Ankara de briser son isolement international.

Ahmed Youssef

Al-Ahram Hebdo : Que pensez-vous des appels turcs à un rapprochement avec l’Egypte ? S’agit-il d’un réel changement de la position turque ou bien d’une manoeuvre ?

Ahmed Youssef: Le but est de neutraliser la position de l’Egypte, car elle a évolué depuis le mois de juin, d’abord avec la Déclaration du Caire du 6 juin, puis la déclaration du président Al-Sissi que la ligne Syrte-Jufra était une ligne rouge à ne pas franchir suivie par l’exercice « Hasm 2020 ». Depuis, le comportement de la Turquie a commencé à changer. Tout d’abord, nous devons nous souvenir qu’Erdogan a annoncé son intention d’envoyer des troupes en Libye après avoir obtenu l’aval du parlement. La réponse de l’Egypte a été la manoeuvre « Qader ». Erdogan est alors revenu sur sa décision et a envoyé des mercenaires et des conseillers turcs à leur place. De même, nous remarquons qu’après la déclaration du président Al-Sissi, aucune nouvelle tentative n’a eu lieu pour changer les lignes de front. Il est évident qu’Ankara devient plus consciente que ce qui se passe en Libye n’est pas la même chose que ce qui se passe en Syrie ou en Iraq, où la Turquie sévit sans que personne ne lui riposte. C’est pourquoi la Turquie commence à changer de ton en émettant des déclarations en faveur d’un dialogue avec l’Egypte.

— Quelles sont les conditions de l’Egypte pour ouvrir une nouvelle page avec Ankara ?

— Le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, a clairement exprimé la position égyptienne, en déclarant que « les actions sont plus crédibles que les paroles », ce qui signifie « si vous voulez que l’Egypte réponde favorablement à vos initiatives, changez de politique ». De même, la politique de l’Egypte envers la Turquie ne se base pas sur ce qui se passe uniquement en Libye; Le Caire s’oppose aux agissements turcs en Syrie, en Iraq et sur ses positions avec Chypre et la Grèce, alliés de l’Egypte. Il n’est pas possible pour l’Egypte de sacrifier toutes ces relations pour gagner la Turquie.

— Quels sont les objectifs d’Ankara ?

— Ankara veut éviter la réaction de l’Egypte. Erdogan vit en semi-isolement, car les pays arabes comme la Syrie, l’Iraq, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis sont tous contre lui et les pays européens ont pris des positions qui peuvent conduire à l’imposition de sanctions contre la Turquie en raison de ses explorations illégales de gaz en Méditerranée orientale dans les eaux grecques et chypriotes, arguant que ces eaux appartiennent à la République turque de Chypre du nord. En conséquence, l’Europe a d’abord adopté des positions hésitantes puis a commencé à se mobiliser contre la Turquie. De plus, l’opposition interne, comme le Parti républicain du peuple et le Bon Parti, soulignent la nécessité pour la Turquie de ne pas perdre l’Egypte en tant que puissance régionale importante. L’opposition en Turquie a commencé à se renforcer en raison de plusieurs considérations: les pratiques non démocratiques du régime turc, le ralentissement économique et l’isolement international. Des indices montrent que la popularité d’Erdogan et de son parti diminuent, comme en témoignent les défaites des récentes élections municipales à Istanbul et à Ankara. L’importance du renforcement de l’opposition interne est que si la majorité parlementaire perd, cela conduira certainement à un changement de la politique turque.

— Que pensez-vous de la demande turque de délimiter les frontières maritimes avec l’Egypte ?

— En fait, l’Egypte n’a accordé aucun intérêt à cette demande, car la Turquie s’oppose à l’accord égypto-grec. Pour que l’Egypte se mette d’accord avec la Turquie sur la délimitation des frontières maritimes, elle doit se retirer, même partiellement, de cet accord avec la Grèce. Ce qui est difficile. La solution, à mon avis, est de tenir une conférence internationale aux Nations-Unies pour délimiter les frontières maritimes dans toute la Méditerranée orientale, non pas seulement entre l’Egypte et la Turquie.

— La Turquie est-elle prête à payer le prix pour améliorer ses relations avec l’Egypte et le monde arabe ?

— Je ne pense pas, car la Turquie a un projet néo-ottoman dans lequel elle se cache derrière l’islam politique et parraine les Frères musulmans. Qu’un changement radical se produise dans cette politique est difficilement imaginable. Le changement le plus probable pourrait se produire de l’intérieur de la Turquie et non pas à cause de pressions externes. Le deuxième scénario, qui est un peu plus difficile, est que la pression augmente pour qu’elle change certaines politiques et entame des négociations sérieuses avec Chypre et la Grèce pour parvenir à des accords visant à délimiter les frontières et à cesser de parrainer les Frères musulmans et de leur ouvrir les médias. C’est une question qui, à mon avis, est très difficile car elle détruira le fondement même du projet d’Erdogan.

— Qu’en est-il des Frères musulmans qui considèrent la Turquie comme un ardent partisan ?

— Les Frères musulmans sont des subordonnés. Si des facteurs obligent la Turquie à changer sa politique à leur égard, ils ne pourront rien faire, soit ils gardent le silence soit ils quittent la Turquie. Les Frères musulmans ne sont pas un facteur influent dans la politique turque. La Turquie les a accueillis pour les employer dans la réalisation de sa politique. Si sa politique change, elle n’aura plus besoin d’eux. S’ils perdent le soutien turc, ils se tourneront bien sûr vers leur allié, le Qatar. Si les Frères musulmans perdent la Turquie, ils feront face à de grandes difficultés car ils ne sont pas les bienvenus dans un grand nombre de pays.

— Que pensez-vous de la position européenne après qu’Ankara a annoncé la possibilité d’ouvrir un dialogue avec la Grèce ?

— La position européenne envers les questions de politique étrangère se caractérise généralement par la faiblesse et l’indécision à cause de la division entre les pays européens. Par exemple, la politique française envers la Libye et la Turquie est différente de la politique italienne ou allemande. Néanmoins, l’escalade des provocations turques dans tous les sens a fait que, progressivement, la position européenne a évolué dans une direction plus forte, même si, à mon avis, la montagne a accouché d’une souris, car au final, les pays européens ont imposé des sanctions à 3 entreprises fournissant des armes, une turque, une kazakhe et une jordanienne, et n’ont imposé que des sanctions limitées contre la Turquie en raison de ses positions avec la Grèce.

— Pourquoi les pressions internationales et régionales se sont-elles intensifiées à l’encontre de la Turquie ces derniers temps ?

— Parce que le comportement turc est totalement contraire au droit international. La Turquie est un pays qui viole les territoires syriens et iraqiens, qui viole également les résolutions du Conseil de sécurité qui imposent un embargo à l’acheminement des armes en Libye, qui viole les eaux territoriales de Chypre en invoquant les droits de la République de Chypre du nord que la Turquie occupe depuis 1974 et qu’elle est seule à reconnaître. Elle viole aussi les eaux grecques. Le problème est que les pays victimes de ces politiques ne sont pas uniquement des pays arabes, deux pays sont membres de l’Union européenne. Tout le monde s’oppose à la Turquie, à l’exception de la Russie, dont la politique se caractérise par le pragmatisme, comme elle l’a fait avec elle en Syrie .

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