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Le jeu de Washington face à l’islam politique

Mohamed ElMenshawy, Lundi, 22 juillet 2013

L'alliance conclue entre les Etats-Unis et les Frères musulmans après la chute de Moubarak en 2011 s'est effondrée avec la destitution de Morsi. Washington et la confrérie ont toujours entretenu des relations basées sur la méfiance et la recherche d'intérêts.

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(Photos: Reuters)

Correspondance de Washington —

Dans une entrevue à la chaîne télévisée Fow news, le 7 février 2011, le président américain répondait ainsi à une question concernant les Frères musulmans d’Egypte : « Ils représentent l'une des forces opérant sur la scène politique et ne sont pas soutenus par la majorité du peuple égyptien ». Interrogé sur l’éventuelle menace que peuvent représenter les Frères pour les Etats-Unis, il poursuivait : « C’est un groupe très bien organisé, qui comprend sans nul doute en son sein des éléments hostiles aux Etats-Unis. Pourtant, il faut savoir qu’en Egypte, il y a des laïcs qui voudraient aussi gouverner. Nous devons savoir que nous avons en Egypte plusieurs alternatives aux Frères musulmans ».

Malgré les propos d’Obama, et au lendemain des élections législatives tenues fin 2011 début 2012 dont est sorti vainqueur le Parti Liberté et justice, bras politique de la confrérie, l’administration américaine n’a trouvé d’autre solution que de s’entretenir officiellement avec la confrérie. Avec la tenue des premières présidentielles libres de l’histoire de l’Egypte, l’administration américaine était très inquiète et très curieuse de connaître le nom du futur président. Le président égyptien est, en effet, la pierre angulaire des relations entre la plus grande puissance mondiale et la plus grande puissance régionale. L’Histoire a montré que les orientations et la vision du chef de l’Etat égyptien déterminaient la nature de ces relations.

Au matin du 21 juin 2012, Washington guette avec beaucoup d’inquiétude l’annonce du vainqueur du scrutin présidentiel. Quelques jours auparavant, une Déclaration constitutionnelle complémentaire publiée par le Conseil militaire, alors au pouvoir, avait provoqué la colère des Américains. Le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) décidait de limiter les prérogatives du président de la République. Cette Déclaration du 17 juin 2012 stipulait que le Conseil militaire prenait en charge le processus législatif jusqu’à l’élection d’une nouvelle Assemblée du peuple, dissoute par la justice, et jusqu’à la rédaction de la nouvelle Constitution.

De hauts responsables de l’administration ont alors exprimé leur inquiétude vis-à-vis du Conseil militaire et de sa tentative de renforcer sa mainmise sur le pouvoir. La porte-parole du secrétariat d’Etat, Victoria No Land, déclarait alors que l’échec du Conseil militaire à transmettre le pouvoir en Egypte à une direction civile élue démocratiquement amènerait Washington à « réviser » les relations entre les deux pays. Elle n’a pas manqué de signaler que les Etats-Unis attendaient des généraux qu’ils tiennent leurs promesses faites au peuple égyptien.

Ce même ton inquiet est venu du Pentagone, par l’intermédiaire de son porte-parole officiel Georges Little. « Nous sommes profondément inquiets des changements apportés à la Déclaration constitutionnelle, tout comme le moment où ils ont été annoncés, juste après la clôture des urnes. Nous soutenons la revendication des Egyptiens de transférer le pouvoir à un gouvernement civil élu, tel que promis par le Conseil militaire », dit-il.

Dans les coulisses à Washington, il y a eu des divergences sur le contenu du message à transmettre au Conseil des forces armées, après que les résultats des présidentielles ont pris du retard. Les Américains ont mis en garde les responsables égyptiens contre le risque « d’imposer un candidat n’ayant pas obtenu la majorité des voix » pour reprendre les propos d’un haut responsable américain. Pourtant, les responsables à l’administration américaine ont adopté des points de vue divergents sur l’attitude à prendre à l’égard des mutations profondes en Egypte. Au moment où la Maison Blanche et le département d’Etat américain tenaient à ce que le vainqueur soit une réelle expression de la volonté populaire, le Pentagone ne tenait pas vraiment à cette question.

Les Etats-Unis applaudissent

Une fois les résultats du deuxième tour des élections annoncés, les Etats-Unis les ont applaudis. Un communiqué de la Maison Blanche annonce que Washington s’attend à ce que Morsi garantisse la stabilité et ne « dévie pas vers le radicalisme ». On peut lire dans ce communiqué les mots suivants : « Nous espérons que le président élu prendra à ce moment historique des mesures dans le sens d’une relance de l’unité nationale. Cela en effectuant des contacts avec toutes les parties et forces politiques en prélude à la formation d’un nouveau gouvernement ». Le texte appelle à ce que l’Egypte préserve « son statut de garant de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionale » et Obama s’est alors entretenu au téléphone avec le nouveau chef de l’Etat égyptien.

La confrérie, fondée par Hassan Al-Banna en 1928, a été approchée pour la première fois par les Américains dans les années 1950, et dans la foulée du nationalisme et du panarabisme de Nasser. Washington voulant contrer l’implantation dans la région de régimes communistes. Plus tard, la pression menée par Bush sur Moubarak en 2005 pour organiser des législatives libres, permet aux candidats des Frères musulmans d’enlever 88 des 454 sièges du Parlement. Du coup, l’administration américaine reconnaît officiellement le poids croissant des Frères musulmans au Proche-Orient, et commence à s’intéresser à nouveau à une alliance avec l’aile modérée de la confrérie. Les contacts sont relancés entre des diplomates américains et les leaders de la confrérie en Egypte, mais également dans d’autres pays arabes. Dans son fameux discours en 2009 à l’Université du Caire, Obama exigeait, contre le gré de Moubarak, la présence des Frères dans le jeu politique, ce qui constitue un changement d’attitude vis-à-vis des islamistes.

L’avenir des relations égypto-américaines, celles liant le président Obama à son homologue égyptien, ainsi que le tandem Washington-Frères musulmans, deviennent des thèmes incontournables dans l’agenda de la campagne électorale du candidat démocrate Obama et de son rival républicain Romeny

Un moindre souci

Les relations avec l’Egypte auraient pu représenter un moindre souci à la fois pour l’électeur et les observateurs américains, si ce n’avait été la tentative d’attaque et la prise d’assaut du bâtiment de l’ambassade américaine au Caire, le 11 septembre 2012. Cet incident est survenu dans la foulée des protestations contre la diffusion d’un film américain diffamatoire à l’égard du prophète Mohamad. Le drapeau américain a été arraché et remplacé par le drapeau noir d’Al-Qaëda, et ceci le jour anniversaire des attaques du 11 septembre et au moment de la présence d’une mission économique au Caire représentant les grands noms des compagnies américaines ayant pour mission la relance des investissements. L’incident a non seulement embarrassé le président Morsi, mais a perturbé les preneurs de décision à Washington. Morsi s’est alors contenté de blâmer les semeurs de troubles et a appelé les Frères musulmans à protester contre le film diffamatoire. De quoi perturber davantage Washington.

La colère d’Obama ne s’est pas fait attendre. Il l’a exprimée ouvertement sur une chaîne de télévision espagnole : « Le nouveau régime au pouvoir en Egypte n’est ni allié, ni ennemi des Etats-Unis ». Il a également affirmé : « Le régime égyptien actuel est venu par les urnes et Washington doit attendre pour voir comment il répliquera à l’attaque menée contre l’ambassade au Caire et s’il préservera la paix avec Israël ». Puis, dans le dernier débat face à Mitt Romeny le 23 octobre dernier, Obama estimait : « L’engagement de l’Egypte en faveur du traité de paix avec Israël représente une ligne rouge pour les Etats-Unis et toute perturbation à ce niveau menacera la sécurité d’Israël et des Etats-Unis ».

Le Congrès voyait différemment les choses et une député républicaine du Texas a entrepris des mesures pour geler un montant de 450 millions de dollars adressés à l’Egypte. Cet argent ne faisait pas partie de l’aide américaine annuelle octroyée à l’Egypte, mais figurait dans un accord américano-égyptien, en vue de réduire une partie de la dette égyptienne évaluée à un milliard de dollars.

Une semaine après l’élection d’Obama à un second mandat, Gaza éclate. Précisément le 14 novembre 2012, après la mort d’Ahmed Al-Gaabari, un leader du Hamas dans la bande de Gaza. Washington est pris de court par la convocation au Caire de l’ambassadeur égyptien à Tel-Aviv et l’envoi dans les territoires palestiniens du premier ministre Hicham Qandil, et ceci sans coordination préalable. Bien que le communiqué de la Maison Blanche salue l’initiative rapide de l’administration égyptienne en vue de calmer la situation, un haut responsable rapporte que la position égyptienne, en réplique à l’escalade israélienne à Gaza, suscite des interrogations sérieuses sur l’avenir des relations bilatérales entre Le Caire et Washington. Mais Morsi finit par conclure une trêve entre Palestiniens et Israéliens. Quelques petites semaines plus tard, il perturbera à nouveau l’administration américaine avec sa fameuse déclaration constitutionnelle du 22 novembre 2012.

Aux yeux des Américains, Morsi s’attribue des prérogatives faisant de lui un dictateur. Un communiqué officiel américain signale ainsi que « l’une des ambitions de la révolution était de ne pas concentrer tous les pouvoirs entre les mains d’une seule personne ou d’une seule institution. L’actuel vide constitutionnel en Egypte ne peut être résolu que par la promulgation d’une Constitution qui fait l’équilibre entre les différents pouvoirs et les supervise. Une Constitution respectant les libertés et les droits élémentaires. Nous appelons tous les acteurs du jeu politique à l’accalmie et tous les protagonistes à régler leurs litiges et à s’engager dans un dialogue ». L’accueil réservé par Obama à l’annonce de Morsi pour un dialogue « sans conditions » avec l’opposition est interprété au Caire comme une prise de position en faveur de Morsi. L’administration américaine finit par saluer le référendum sur la Constitution tenu en décembre 2012.

Sept mois séparent la visite de deux délégations des Frères musulmans dans la capitale américaine. La première en avril 2012, avec une délégation composée d’éléments du parti des Frères, qui dispose du plus grand nombre de sièges au Parlement. La seconde, début décembre, avec les assistants et conseillers du président dirigée par Essam Al-Haddad. La Maison Blanche a ainsi accueilli une réunion historique, le mardi 4 décembre, entre Obama et Al-Haddad, membre du bureau politique des Frères musulmans, marquant ainsi un nouveau tournant dans les relations entre les Américains et les Frères. L’ambassade égyptienne à Washington publie un communiqué faisant état de la rencontre mais sans en dévoiler les détails, alors qu’à la stupeur de tous, la Maison Blanche reste silencieuse sur la rencontre, et ne publie plus tard qu’un bref communiqué sur une autre réunion entre Al-Haddad et le conseiller américain à la sécurité nationale. Un ancien responsable américain confie maintenant qu’il était difficile de dévoiler le contenu de la rencontre d’Obama, alors que l’Egypte était secouée par des émeutes anti-Morsi. Mais Morsi lui-même ne se rendra jamais à Washington en dépit de plusieurs annonces de la présidence d’une éventuelle visite que les Américains s’efforçaient vite de nier. Il semble que Morsi n’était pas le bienvenu.

Echec cuisant

Plus de trente ans après la Révolution iranienne, les Etats-Unis se sont trouvés liés par un partenariat avec des islamistes, certes plus modérés que les Iraniens, mais plus radicaux que l’islamo-démocratique turc de l’AKP. L’échec cuisant subi par Bush en Afghanistan et en Iraq poussa l’administration Obama à mener une autre stratégie pour contenir les dégâts de ladite guerre des religions. L’absence de slogans hostiles aux Etats-Unis dans les différentes places d’Egypte durant la révolution du 25 janvier 2011 a eu un grand impact sur l’élite gouvernante américaine, qui estimait que les Egyptiens de l’après-25 janvier allaient soutenir davantage leurs politiques dans la région, et du coup leur popularité monterait ainsi d’un cran.

La révolution va accélérer le rapprochement entre l’administration américaine et les Frères musulmans, perçus comme la seule force politique structurée et populaire dans l’Egypte post-Moubarak.

Pourtant, un sondage effectué récemment par l’institut Zoghby a démontré que l’image de l’Egypte s’était détériorée aux yeux des Américains. 60 % la jugeaient positive au lendemain de la chute de Moubarak. Seuls 4 % des Américains voyaient dans l’élection des Frères un changement positif et 14 % d’entre eux affichaient une position positive à l’égard de Morsi.

Une responsable américaine parlant sous couvert de l’anonymat résumait la nature des relations entre Washington et Le Caire sous les Frères musulmans de cette manière : « L’administration du président Obama ne met pas le comportement de Morsi et son gouvernement dans un même panier. Tantôt il est salué pour avoir déployé des efforts louables comme durant l’opération de Gaza, et tantôt il est critiqué lorsqu’il tente de s’accaparer le pouvoir comme avec la déclaration constitutionnelle ». Cependant, Washington estimait que rien ne pouvait affecter les relations stratégiques, surtout en l’absence d’une opposition capable de contrebalancer les forces de l’islam politique.

L’émergence du mouvement Tamarrod (rébellion), appelant à la destitution du président Morsi, change la donne. Washington a préféré manifester une réserve et se contenter d’attendre pour voir le cours que prendraient les événements en Egypte. Durant sa première visite au Caire effectuée après la destitution de Morsi, William Burns, qui avait rencontré les Frères au lendemain des législatives, n’a finalement rencontré aucun de leurs représentants. La subite alliance d’intérêts entre Washington et les Frères s’est vite effondrée.

L'USAID

L’aide financière des Etats-Unis en Egypte résulte du traité de paix israélo-égyptien signé en 1979 à la suite de la guerre de 1973. Le président américain de l’époque, Jimmy Carter, affirmait que l’Egypte et Israël recevraient annuellement une aide économique et une aide à l’armée estimées à 3 milliards de dollars pour Israël, et 2,1 milliards de dollars pour l’Egypte, dont 815 millions de dollars d’aide économique et 1,3 milliard de dollars en aide militaire.
L’aide américaine à l’Egypte représente 57 % du total de l’aide internationale reçue (Union européenne, Japon, etc.)
L’aide économique est passée de 815 à 250 millions de dollars de 2009 à 2012.
L’Egypte ne reçoit pas d’aide militaire en argent liquide. Les Etats-Unis imposent que l’Egypte reçoive des armes fabriquées aux Etats-Unis.
Les Etats-Unis ont le droit de faire passer leurs navires militaires par le Canal de Suez et leurs avions militaires peuvent survoler le ciel égyptien.
L’aide financière américaine ne dépasse pas les 2 % du PNB de l’Egypte.
La loi américaine suspend toute aide militaire ou financière à un pays dont l’armée contrôlerait le pouvoir sans base constitutionnelle (coup d’Etat).
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