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Confessionnalisme politique et social

Abir Taleb, Mardi, 05 novembre 2019

Depuis l’instauration de l’Etat libanais, le confessionnalisme en a constitué le fondement de base. La Constitution de 1989 prévoit pourtant son abrogation.

Au Liban, le confessionnalisme ou en d’autres termes le « communautarisme dans le partage du pouvoir » n’est pas une mince affaire. Il est né avec la naissance même de l’Etat (Etat du Grand Liban, 1920 ; indépendance, 1943). Sous le mandat français, une Constitution est promulguée en mai 1926. Celle-ci met en place un régime républicain, avec une Chambre des députés dont les sièges sont répartis en fonction des communautés. En novembre 1943, dans le contexte de l’attente de l’indépendance (accordée par la France en 1936 mais pas encore effective), le président maronite nouvellement élu, Becharra el-Khoury, et son président du Conseil sunnite, Riad Es-Solh, engagent une réflexion qui aboutira au « Pacte national ». Celui-ci répartit les fonctions politiques et administratives entre les différentes confessions. Ainsi, le président de la République sera maronite, le président du Conseil, sunnite, et le président de la Chambre des députés, chiite.

La première Constitution établit donc la prédominance des chrétiens. Le Pacte national de 1943 garantit aussi le droit dont jouit chaque confession parmi les 18 présentes et lui accorde un rôle actif dans le gouvernement libanais. L’objectif est alors d’assurer la stabilité entre chrétiens et musulmans, à cette époque un peu moins nombreux que les chrétiens. Le confessionnalisme est alors vu — il l’est encore par de nombreuses parties — comme une nécessité dans un pays hétérogène et pluraliste.

Contrairement à certaines idées reçues donc, le confessionnalisme n’est nullement une conséquence de la guerre civile, même si le Pacte national est alors remis en cause. D’ailleurs, le système, déjà ancré, est maintenu après la fin de cette guerre (1975-1990) : l’Accord de Taëf, qui met officiellement fin à la guerre du Liban en 1989, enlève légèrement aux chrétiens cette prédominance politique. Il conserve tout de même la fameuse troïka.

L’évolution démographique a fait que dès les années 1970, avec une forte émigration chrétienne, l’afflux massif de Palestiniens musulmans et un taux de natalité des musulmans plus élevé que celui des chrétiens, la balance démographique des confessions s’est inversée au profit des musulmans, sans que rien change en ce qui concerne la distribution. D’autant plus que le dernier recensement date du mandat français et remonte à 1932. Les communautés musulmanes représentaient 40 % de la population totale en 1932. En 2018, la proportion des musulmans au Liban est désormais, officieusement, de 69,4 % sur une population totale estimée à 6,6 millions d’habitants (Onu, 2018).

Cette réalité confessionnelle ne se limite pas au seul volet politique. Elle revêt aussi un caractère structurel et se reflète à tous les niveaux de la société et dans la vie quotidienne du citoyen. C’est le reflet de réalités socioculturelles dont les racines historiques sont indéniables. Chacune des deux collectivités chrétienne et musulmane, et dans certains cas chaque communauté à l’intérieur de ces collectivités, possède ainsi ses propres sphères, et les lieux publics sont réappropriés par les différentes communautés, qui tiennent à rendre encore plus visibles des signes d’appartenance autour desquels se dessinent en filigrane les frontières de chaque communauté confessionnelle.

Géographiquement aussi, les séparations sont visibles. Les sunnites sont très présents dans les grandes villes, notamment à la capitale, et sont nettement majoritaires à Saïda et Tripoli. Les chiites sont très concentrés dans le sud du pays, à Beyrouth, c’est dans la banlieue que leur communauté est importante. Les communautés chrétiennes sont aussi fortement concentrées. Les maronites sont fortement implantés sur le versant occidental du Mont-Liban. Ils sont majoritaires sur l’espace allant du nord de Beyrouth à Zhgorta. Les Grecs orthodoxes forment traditionnellement de fortes communautés dans les grandes villes littorales (Tripoli, Beyrouth). Les Grecs catholiques melkites sont présents dans les villes de Zahleh, Saïda et Tyr, et dans une moindre mesure à Beyrouth.

Bien que les amendements apportés à la Constitution en 1991 prévoient d’abroger toute discrimination fondée sur la religion, par le biais de « l’abolition progressive du confessionnalisme », ceux-ci sont restés lettre morte. Est-ce à dire que le système confessionnel est une fatalité ? Les récents événements risquent peut-être de bouleverser la donne.

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