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Les difficiles rendez-vous de La Mecque

Aliaa Al-Korachi, Lundi, 27 mai 2019

La prudence règne dans le Golfe où la tension ne cesse de grimper depuis le début du mois. Riyad a convoqué, fin mai à La Mecque, deux sommets d’urgence, l’un du Conseil de coopération du Golfe et l’autre de la Ligue arabe. Objectif : discuter les moyens de faire face à l’Iran.

Les difficiles rendez-vous de La Mecque
Deux pétroliers saoudiens ont été la cible d'actes de sabotage dans le port de Fujairah le 12 mai.

Les regards sont braqués sur la ville sainte de La Mecque où trois sommets doivent se tenir presque simultanément les 30 et 31 mai. Outre le sommet de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) dont la date était fixée à l’avance, le roi Salman bin Abdelaziz Al Saoud a convoqué deux autres sommets d’urgence: sommet du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et celui de la Ligue arabe. Ces rendez-vous interviennent alors que la tension entre les Etats-Unis et l’Iran ne cesse de grimper depuis le début du mois. Ni les eaux du Golfe ni son espace aérien, où Gardiens de la Révolution et soldats américains se côtoient, n’étaient à l’abri de la crise. Sous le slogan « Mains dans les mains vers l’avenir », l’objectif des rencontres de La Mecque est « de discuter les causes des agressions iraniennes et de leurs conséquences sur la région. Et de se consulter avec les dirigeants frères à propos de tous les sujets susceptibles de renforcer la sécurité et la stabilité régionale », selon la SPA, l’agence de presse officielle saoudienne.

En fait, les Houthis ont tiré ces derniers jours à plusieurs reprises des missiles balistiques contre le territoire saoudien. Le 21 mai, deux missiles balistiques tirés par ce groupe chiite en direction de La Mecque ont été interceptés et neutralisés par la défense anti-aérienne saoudienne. Les Houthis ont, eux, revendiqué une attaque de drones qui a endommagé, mercredi 14 mai, un oléoduc en Arabie saoudite, deux jours après un mystérieux sabotage de quatre navires, dont deux pétroliers saoudiens au large des Emirats. « Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher cette guerre, mais s’ils choisissent la guerre, le Royaume réagira avec toute la force et la détermination nécessaires pour se défendre », a déclaré en réponse le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel Al-Joubeir.

Près de deux mois après le sommet de Tunis, la convocation du sommet arabe s’inscrit dans le cadre de l’application de l’article 3 de l’annexe qui autorise la tenue des sessions extraordinaires « si de nouveaux développements se produisent, notamment en relation avec la sécurité nationale arabe ». Depuis le premier sommet arabe d’Anchass en 1946, 13 sommets extraordinaires ont été convoqués.

Mobilisation anti-Iran

La tenue de ces trois sommets, regroupant trois grandes organisations régionales: la Ligue arabe, le CCG et l’OCI, constitue en soi un événement exceptionnel. « Riyad tente de s’activer dans trois sphères différentes pour créer une mobilisation politique et stratégique la plus large possible, au niveau arabe et islamique, contre les agissements de Téhéran dans le Golfe », explique Dalal Mahmoud, experte des affaires iraniennes. Mais pourquoi tenir un sommet du Golfe et un autre arabe ? « La tenue du sommet du CCG est tellement pressante à l’heure actuelle et possède une certaine particularité, pour unifier la position des pays du Golfe qui a connu un certain déséquilibre face aux développements en cours », souligne Mohamed Mégahed Al-Zayat, directeur du Centre des études du Moyen-Orient, avant d’ajouter: « La réaction des pays du CCG n’était pas la même face aux attaques qui ont visé l’Arabie saoudite et les Emirats. Riyad tente alors de reformuler la position des pays du CCG pour le soutenir face aux menaces iraniennes ». Quant au sommet arabe, cette rencontre ne manque pas d’importance comme ajoute Mégahed, puisque la sécurité du Golfe fait partie intégrante de la sécurité nationale arabe. Le spécialiste espère que ces sommets arabes ne porteront pas uniquement sur les menaces iraniennes mais aborderont d’autres questions qui exigent également une position arabe unifiée, notamment faire face au projet de paix américain, nommé « le deal du siècle ». La Palestine a officiellement refusé de participer à la conférence économique des 25 et 26 juin, organisée par la Maison Blanche à Bahreïn, censée constituer la première partie de ce plan américain toujours secret. Pourtant, le politologue Tareq Fahmi pense que l’Iran et les menaces qu’il fait planer sur la stabilité du Golfe à travers ces milices houthies domineront les discussions des trois sommets. Selon Fahmi, « quelle est la priorité régionale la plus urgente, le conflit arabo-iranien ou le conflit arabo-israélien, est la problématique qui surgit lors de tout sommet arabe ».

Selon Dalal Mahmoud, bien que les priorités des pays arabes soient totalement différentes tout comme les stratégies pour faire face aux crises, cette fois-ci, il y a un point commun : un consensus pour éviter une nouvelle guerre au Golfe. « Aucun pays arabe, qu’il soit en conflit avec les pays du Golfe ou l’Iran, ne veut la guerre. Les pays du Golfe veulent que l’Iran soit toujours sous pression et que les sanctions américaines réussissent à changer le comportement du régime iranien et freiner son influence régionale, mais ils redoutent également la guerre qui pourrait de l’autre côté réduire le rythme des projets de développement lancés dans la région », explique-t-elle.

Médiations arabes

Compte tenu des répercussions et des exigences stratégiques de l’engagement dans un conflit armé, « les Emirats ont opté pour la désescalade en réaction du sabotage des navires », explique la spécialiste. Abu-Dhabi a dénoncé l’accident de Fujairah sans pointer directement du doigt l’Iran. En outre, la déclaration dénonçant l’attentat à la bombe contre les stations d’Aramco a été publiée par le ministre saoudien du Pétrole et non pas par le ministère de la Défense. Le Koweït a lui aussi adopté une neutralité en appelant au « calme et à la raison dans le souci de préserver le bon voisinage ». D’ailleurs, Dalal Mahmoud pense que la durée entre la date de la convocation et la tenue des sommets constitue une occasion « d’intensifier les contacts entre les pays arabes pour cristalliser une position commune et de donner du temps aux tentatives de médiations arabes qui se multiplient pour contribuer à une désescalade de la crise ». La Jordanie, le Sultanat d’Oman et l’Iraq ont pris des initiatives concrètes dans ce sens. L’Iraq, un voisin de l’Iran qui pourrait être en première ligne dans tout futur conflit, entend envoyer « très prochainement des délégations aux Etats-Unis et en Iran pour tenter d’apaiser les tensions entre les deux pays », a déclaré le premier ministre iraqien, Adel Abdel-Mahdi (voir page 3). Le Sultanat d’Oman a envoyé, lui, des émissaires à Riyad et à Téhéran, dans une démarche visant aussi à désamorcer la crise.

Les quelques heures qui séparent le Golfe des rendez-vous de La Mecque seront donc décisives. Se dirige-t-on vers une quatrième guerre du Golfe? Le paysage reste encore flou. La région était autrefois en proie à trois guerres. La guerre Iran-Iraq, entre 1980 et 1988, est la première guerre du Golfe. La deuxième est celle qui a suivi l’invasion iraqienne du Koweït en 1990. L’invasion américaine de l’Iraq en 2003 est la troisième guerre de la région et elle a eu d’importantes répercussions, notamment le renforcement de la présence militaire américaine dans le Golfe et l’accélération du projet expansionniste iranien.

C’est donc l’état de « ni paix ni guerre », dit Mégahed et personne ne peut prévoir ce qui aura lieu dans les jours à venir. En effet, les Etats-Unis renforcent de plus en plus leur présence militaire dans le Golfe. Trump a annoncé que Washington allait déployer quelque 1500 soldats supplémentaires au Moyen-Orient, alors que Téhéran a indiqué qu’il était prêt à utiliser ses armes « secrètes » pour couler les navires de guerre américains. « Jusqu’à présent, ni Téhéran ni Washington ne disent vouloir la guerre, mais le moindre acte imprudent de part et d’autre pourrait se solder par le déclenchement d’un conflit régional incontrôlable », conclut Mégahed .

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